Chronique d’Israël
AVI
Par Maurice Chalom
Après avoir vécu quarante-cinq ans à Montréal, Maurice Chalom a établi ses pénates à Netanya. Il nous livre dans ses chroniques son regard sur la société israélienne.
Ils étaient quatre candidats aux élections municipales anticipées de Netanya, à la suite du décès de la mairesse Myriam : la libérale Tali Mulner, les Massortis (traditionalistes) Avi Slama et Amos Machlouf, et Yossi Biton, l’orthodoxe. Ces élections ont eu lieu le 20 janvier dernier. Une campagne de courte durée, des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient et le minimum syndical commun : la propreté et la sécurité partout et pour tous. Tali voulait une ville pétillante, avec davantage de commerces ouverts, de transports publics le Shabbat et des lieux festifs. Avi s’est engagé à baisser les impôts fonciers, à simplifier l’administration et à la rendre plus accessible aux résidents. Amos promettait aux jeunes couples et familles de faciliter l’accès à la propriété et d’offrir la même qualité de services de garderie, quel que soit le quartier. Quant à Yossi, je n’en sais rien, n’ayant pas suivi sa campagne faute de temps.
Malgré les efforts des coalitions gouvernementales successives pour augmenter le taux de participation aux élections municipales, celui-ci dépasse rarement les 50 %. À Netanya, moins de 30 % des électeurs inscrits se sont prévalus de leur droit de vote. Faut-il y voir du désintérêt de la part des résidents, un manque de propositions véritablement transformatrices, ou le fait que, pour bon nombre, ces élections étaient jouées d’avance face à la surexposition d’un candidat en particulier ? Qui peut le dire.
Avi est sorti grand gagnant avec quelque 68 % des votes exprimés, Tali arrivant en deuxième position avec seulement 27,49 %. La démographie, c’est le destin, et cela s’est vérifié à Netanya. La mouvance laïque est minoritaire ; les traditionalistes représentent la majorité, tandis que le courant orthodoxe se cantonne au quartier de Kiryat Sanz, une communauté d’obédience lituanienne. Mais ce courant fait des adeptes grâce au prosélytisme des mouvements Habad et Breslev qui ajoutent à cette orthodoxie une dimension mystico-messianique séduisant de plus en plus de jeunes et de moins jeunes.
La plupart des analystes de la scène politique locale avaient prédit une victoire éclatante d’Avi Slama. La jeune quarantaine, diplômé universitaire, Sépharade issu de l’immigration, doté d’une solide expérience en politique municipale, ayant grandi et œuvré à Netanya, membre encarté du Likoud et Massorti : Avi cochait toutes les cases. Sans oublier les Franco-Israéliens, près de 35 % de la population, qui s’identifient à lui ; Avi Slama partait avec plusieurs longueurs d’avance. D’où la surprise de voir débarquer le premier ministre Netanyahou, quelques heures avant la fermeture des bureaux de vote, pour soutenir publiquement « son candidat ». Cela m’a fait penser aux anxieux inquiets portant ceinture et bretelles : sait-on jamais…
Et, une première : fake news et montages calomnieux dirigés contre la candidate Tali se sont invités dans cette campagne. Elle, qui promettait une Netanya pétillante, s’est vue, sur des captures d’écran bidouillées, accusée d’encourager la Gay Pride et de promouvoir un judaïsme ultra-libéral. Ce montage montrait un rassemblement d’homosexuels en tenue légère sur la plage et des femmes, portant téfilines et taliths, lisant la Torah. Je vous fais grâce des commentaires désobligeants, voire orduriers. Bref, un stratagème inélégant dans le seul but de discréditer l’unique candidate libérale.
Cerise sur le gâteau : les appels du pied d’Avi aux Olim de France, rappelant ses origines marocaines et françaises, histoire de bien verrouiller leur vote. Ceinture et bretelles, encore, et un pas de plus vers la communautarisation de la politique municipale.
L’électorat s’appréhende davantage comme un mille-feuille de segments de marché et moins comme une seule et même entité : le peuple. Était-il en situation d’être défait et de rater la première place sur le podium ? Pas du tout. Pour lui, c’était gagné d’avance. Une victoire en fauteuil. Francophone, à droite de l’échiquier politique et Massorti, Avi Slama faisait le plein chez les Franco-Israéliens. Alors pourquoi salir l’adversaire ? J’en ai parlé à des amis. Une fois de plus, j’ai été déçu par leur cynisme : « Mais enfin, allume ! Ça fait longtemps que c’est comme ça, les coups bas en politique. » Je vais finir par croire que c’est moi le naïf.
Certes, comparaison n’est pas raison. Alors qu’Éric Zemmour, au premier tour des élections présidentielles de 2022, avait réalisé dans l’Hexagone un score de 7,07 %, il avait cartonné en Israël en obtenant 53,59 % des suffrages de la communauté française. Disons-le simplement : les Olim de France sont, dans une large mesure, de droite et traditionalistes. Certains revendiquent même une tendance orthodoxe-mystico-messianique. Pourquoi pas.
Les législatives de novembre 2022 ont été révélatrices des transformations à bas bruit de la société israélienne. En effet, le Meretz (la gauche du parti travailliste) a disparu, et l’extrême droite nationaliste et religieuse, après son entrée à la Knesset, fait partie de l’actuelle coalition gouvernementale. Cette nouvelle donne est l’expression d’une société qui se droitise et devient plus religieuse. L’Israélien laïc et socialiste est désormais minoritaire, en voie d’extinction. Netanya ne fait pas exception.
Levana, ma voisine, née en Israël de parents irakiens, a vécu toute sa vie à Netanya. Elle me raconte sa ville, libérale de tout temps, devenue depuis religieuse et de droite. Il y a encore vingt ans, me dit-elle, les cafés et restaurants ouverts le Shabbat étaient chose courante. C’était aussi une journée faste pour les taxis collectifs. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mis à part quelques cafés, épiceries et restaurants, et une nouvelle buvette aménagée sur la promenade du bord de mer, la Riviera d’Israël est inerte en ce jour de repos hebdomadaire. Le Kikar et le centre-ville sont animés surtout par les familles, les jeunes couples et les personnes du troisième âge qui entrent ou sortent des synagogues. Sans le dire ouvertement, Levana en veut aux Français qui, selon elle, ont contribué à cette situation. Netanya est la ville où réside le plus grand nombre d’Olim de France, devant Jérusalem, Tel-Aviv et Ashdod.
Estimés entre 100 000 et 150 000 à avoir émigré en Israël depuis 1967, la plupart des Olim de France sont arrivés après les années 90. Aujourd’hui, quelque 250 000 Israéliens possèdent un passeport français. Cette émigration a commencé à la fin des années 60. À l’époque, les Juifs français qui posaient leurs valises en Israël étaient en majorité Ashkénazes, socialistes, biberonnés à l’idéal sioniste et laïcs. Depuis les années 90, ceux qui quittent la France sont majoritairement des Sépharades originaires d’Afrique du Nord, religieux et de droite, souvent poussés par un antisémitisme réel ou ressenti. C’est ce que confirme un récent sondage publié par le journal israélien Makor Rishon, montrant que 72 % des Juifs de France habitant en Israël se considèrent plutôt religieux et de droite (dont 26 % votent pour le Likoud).
Du point de vue de l’intégration, même si pour la plupart « ici, on est au paradis, je tourne la tête, c’est des Juifs, je suis chez moi », la réalité est à nuancer. Près de 25 à 30 % de ceux qui font leur Aliyah retournent en France, ce qui est loin d’être négligeable. Les causes seraient principalement économiques et liées à une intégration compliquée, notamment à cause de la barrière linguistique. Selon Benjamin Lachkar, responsable francophone du Likoud, les Olim de France idéalisent Israël mais ne s’intègrent pas vraiment : « Ils ont ce rapport un peu ambigu à la France. À la fois, pour eux, c’est fini et, en même temps, ils suivent tout ce qu’il s’y passe. Au niveau local, ils ne participent pas aux activités de la ville et restent entre eux. »
Sans pour autant les prototyper, il semble que, dans l’ensemble, ils s’intègrent moins bien que les autres émigrants occidentaux et reconnaissent parler moins bien l’hébreu que les Russes ou les Sud-Américains. Parfois, même après dix ans, ils ne maîtrisent toujours pas la langue d’Éliézer Ben-Yéhouda, le père de l’hébreu moderne. Barrage de la langue, mais aussi appréhensions. Certains craignent d’habiter dans une ville où il n’y a pas beaucoup de Français : « La vie est dure. On n’est pas tellement intégrés par les Israéliens, on ne vit pas comme eux. » L’Oleh de France est grégaire.
Ces témoignages, je les entends depuis que je m’implique dans une association pour l’intégration où j’anime bénévolement des ateliers de conversation en hébreu deux après-midis par semaine. J’en suis à ma cinquième saison et j’ai vu passer près d’une centaine de participants. Nullement scientifiques, ces observations sont issues de ma pratique. Ce sont des adultes vivant en Israël depuis une dizaine d’années en moyenne. La vaste majorité pratique un judaïsme massorti. Venus pour être proches de leurs enfants, ils sont nés pour la plupart en Afrique du Nord et ont fait leur vie en France avant d’arriver ici. Après avoir suivi un ou deux oulpan, ils ne parlent toujours pas la langue du pays. Pour eux, c’est vivre à Netanya qui expliquerait cette difficulté : « Ici, tout le monde te répond en français sitôt qu’ils entendent ton accent. Et puis, les Israéliens n’ont aucune patience et parlent trop vite. » Réalité similaire à Jérusalem, Tel-Aviv ou Ashdod.
Autre élément explicatif : ils n’osent pas faire d’erreurs et veulent s’exprimer dans un hébreu parfait. Résultat : ils pratiquent l’autocensure plutôt que de parler incorrectement. Ils sont assidus, désireux d’apprendre, prennent des notes et questionnent le « comment » et le « pourquoi ». Ils emmagasinent avec aisance, mais la restitution est plus difficile.
Leur attachement à Israël est viscéral et leur sionisme indiscutable. « Ici, c’est chez nous », aiment-ils à dire, tout en reconnaissant leur manque de connaissances sur le pays : peu de notions sur l’histoire du sionisme ou sur le système politique complexe des coalitions. Quant à la politique locale, ils la suivent sur des chaînes d’infos françaises marquées à droite. La culture populaire israélienne – cinéma ou littérature – leur échappe, à moins d’être traduite. Côté musique, ils connaissent surtout les airs de fêtes, l’électro-liturgie mixée.
Le lendemain des élections, ils sont venus en cours le sourire aux lèvres. Avi, LEUR maire, venait d’être élu.
