« L’histoire d’Israël est celle d’une société capable de se réinventer »
Entrevue avec Inbal Arieli, figure du high‑tech israélien
Par Elias Levy
Inbal Arieli figure parmi les cent personnalités les plus influentes du high‑tech israélien et fait également partie des cent conférencières les plus reconnues au monde dans le domaine des nouvelles technologies.
Officière de réserve de l’unité technologique d’élite 8200 des Forces de défense israéliennes, elle a occupé de nombreux postes de direction au sein de grandes entreprises technologiques au fil de sa carrière.
Elle a créé le premier accélérateur de start‑ups en Israël, 8200 EISP, et a fondé plusieurs programmes d’entrepreneuriat et d’innovation. Elle a cofondé et dirigé plusieurs entreprises et conseille aujourd’hui des organisations du Fortune 500 sur la création, la gouvernance et la mise à l’échelle de structures d’innovation (labs, ventures, intrapreneuriat).
Son livre Chutzpah, publié chez Harper Business et déjà traduit en une dizaine de langues, s’est imposé comme une référence internationale sur les compétences humaines qui alimentent l’innovation.
Inbal Arieli a accordé une entrevue par visioconférence à La Voix sépharade depuis Tel‑Aviv.

Votre identité est profondément israélienne ?
Absolument. Je suis née en Israël et j’y ai grandi. Même si j’ai vécu quelques années à l’étranger, notamment dans des pays francophones, mes racines, ma formation, ma manière de penser et de voir le monde sont issues de mon enfance israélienne.
Grandir en Israël signifie évoluer dans un environnement intense, dynamique, parfois imprévisible. C’est un pays jeune, en constante évolution, où les discussions sont passionnées et où l’on apprend très tôt à défendre ses idées. Cette énergie façonne le caractère. Elle développe une forme d’assurance, mais aussi une capacité d’adaptation que l’on retrouve plus tard dans le monde professionnel.
Vous avez commencé votre carrière dans les services technologiques de Tsahal. Est‑ce là que votre vocation est née ?
Comme la majorité des Israéliens, j’ai effectué mon service militaire. Ce fut une étape structurante de ma vie, mais je ne dirais pas que c’est l’unique source de ma vocation. Il est vrai que l’armée en Israël offre une exposition précoce à la technologie et aux responsabilités. On confie à de très jeunes adultes des missions exigeantes, avec un impact réel. Cela accélère la maturité professionnelle.
Cependant, je pense que ma passion pour la technologie et l’innovation s’est enracinée bien avant cela. Elle est née durant mon enfance : dans la liberté de poser des questions, de contester, d’expérimenter, de résoudre des problèmes de manière créative. Le service militaire a consolidé cette trajectoire, mais il n’en est pas l’origine.
Pourquoi avoir écrit Chutzpah ?
Pendant de nombreuses années, je me suis retrouvée sur des scènes internationales à expliquer ce que l’on appelle « le miracle technologique israélien ». On me demandait : comment un si petit pays peut‑il produire autant d’innovations, de start‑ups, de licornes [start‑ups valorisées à plus d’un milliard de dollars] ?
L’ouvrage Start‑Up Nation, coécrit par Dan Senor et Saul Singer, avait déjà apporté une réponse convaincante, notamment en mettant en lumière l’impact du service militaire et des réseaux professionnels israéliens. Mais je ressentais qu’il manquait une dimension plus intime et plus profonde : celle de la culture éducative et de l’enfance.
Je me suis demandé : qu’est‑ce qui précède l’armée ? Qu’est‑ce qui précède l’université ? La réponse est simple : l’enfance.
En Israël, les enfants grandissent dans un environnement où l’on encourage l’autonomie, où l’on accepte l’erreur, où l’on valorise la prise d’initiative. On leur donne une grande liberté d’exploration. Cette culture produit des adultes capables d’agir avec audace.
C’est cette genèse que j’ai voulu raconter. Chutzpah n’est pas un livre sur la technologie, mais sur les compétences humaines qui rendent la technologie possible.
Comment définiriez‑vous la chutzpah israélienne ?
La chutzpah ne se résume ni à l’entêtement ni à l’arrogance. C’est une combinaison subtile de plusieurs qualités :
- Agilité et adaptabilité : grandir dans un environnement incertain, changeant, parfois chaotique.
- Confort dans le balagan : ce chaos culturel, parfois joyeux, qui fait partie du quotidien des Israéliens.
- Esprit critique permanent : on questionne tout – soi‑même, les autres, les institutions.
- Tolérance à l’échec : Israël s’est construit échec après échec. On valorise ceux qui essaient, même s’ils ne réussissent pas.
- Individualisme assumé, mais sens du collectif : chacun exprime son opinion, souvent très fermement, mais chacun appartient à un groupe plus large – famille, communauté, armée, équipe.
- Proactivité : on ne reste pas passif. On agit, on tente, on améliore.
Tout cela ensemble crée cette audace, cette « audacité », que j’appelle chutzpah.
Quel regard portez‑vous sur le système éducatif israélien ?
Objectivement, les résultats scolaires d’Israël ne sont pas excellents dans les classements internationaux. Mais paradoxalement, Israël produit une innovation scientifique et technologique exceptionnelle. Pourquoi ? Parce que le rôle de l’école a changé. Aujourd’hui, l’école n’est plus seulement un lieu de transmission du savoir, qui est désormais accessible partout. C’est un lieu où les enfants développent leurs compétences douces : collaboration, créativité, gestion du risque, autonomie.
En Israël, les enfants sortent tôt de l’école, vers 13 h‑14 h. Ils jouent dehors, se retrouvent, explorent. Le climat, la sécurité relative et la culture sociale favorisent cette liberté. C’est un terrain d’entraînement naturel pour les compétences qui, plus tard, nourrissent l’innovation.
Cela ne signifie pas que le système éducatif israélien est parfait. Mais il produit des individus capables de penser et d’agir de manière indépendante.
Vous mentionnez une étude pédiatrique canadienne qui vous a fortement interpellée.
Oui, absolument. Il s’agit d’une recommandation émise en 2024 par l’Association canadienne de pédiatrie, qui explique que les enfants d’aujourd’hui sont beaucoup trop protégés. Les pédiatres canadiens y affirment que, par peur des risques, des blessures, des poursuites ou des enjeux d’assurance, on empêche les enfants d’explorer, de tester leurs limites, de prendre des risques mesurés.
Ils recommandent même – et c’est ce qui surprend souvent – de laisser les enfants grimper, tomber, jouer en hauteur, manipuler des éléments naturels comme le feu, bref, de leur permettre d’expérimenter. Pourquoi ? Parce que ce sont ces expériences qui développent la confiance en soi, la capacité de jugement, la gestion du risque, la résilience et l’autonomie.
Où en est aujourd’hui le high‑tech israélien ?
L’écosystème de la haute technologie israélien est arrivé à maturité. Nous ne parlons plus seulement de start‑up, mais de scale‑up, de multinationales, d’introductions en bourse.
Israël est l’un des pays les plus représentés au Nasdaq, après les États‑Unis et la Chine. Le nombre d’entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars, rapporté à la population, est parmi les plus élevés au monde.
Aujourd’hui, plus de 430 centres de recherche et développement de géants mondiaux du high‑tech sont implantés en Israël. Par exemple, Nvidia, multinationale américaine devenue le leader mondial du calcul accéléré et des puces pour l’IA, y a considérablement renforcé sa présence, confirmant ainsi la confiance continue des investisseurs internationaux.
La concurrence mondiale est plus forte qu’avant, notamment en Europe et en Asie. Mais l’avantage israélien demeure dans la culture entrepreneuriale, la rapidité d’exécution et l’audace stratégique.
Israël est‑il touché par des campagnes de boycottage dans le domaine technologique ?
Il y a parfois des tentatives, mais elles restent marginales.
Il est difficile de boycotter des inventions israéliennes de premier plan : Waze, Mobileye ou des technologies médicales essentielles. Les grandes organisations comprennent la valeur de l’innovation israélienne.
Oui, dans certains contextes, il y a plus de tension et de critiques qu’auparavant. Il serait naïf de le nier.
Cependant, je constate aussi que dans les milieux économiques et technologiques, les partenariats continuent, les investissements aussi. Le monde de l’innovation fonctionne souvent au‑delà des clivages politiques.
C’est une période complexe émotionnellement, mais elle n’a pas interrompu les dynamiques fondamentales de l’écosystème technologique israélien.
Comment envisagez‑vous l’avenir d’Israël ?
Je suis résolument optimiste. Les crises révèlent les fragilités, mais elles créent aussi des opportunités de transformation. Les événements tragiques du 7 octobre 2023 ont déclenché un réel sursaut dans la société israélienne.
Israël fait face à des défis internes importants : tensions sociales, religieuses, économiques. Ces questions existaient déjà, mais elles ne peuvent plus être éludées.
Je crois que la nouvelle génération porte une énergie de réforme. Beaucoup de jeunes Israéliens disent : « C’est mon pays. Je veux y vivre et contribuer à l’améliorer. »
L’histoire d’Israël est celle d’une société capable de se réinventer.
La chutzpah n’est pas seulement une qualité entrepreneuriale ; c’est aussi une capacité collective à rebondir.
C’est cette conviction qui nourrit mon espoir.
