La lune dans le tourbillon, un roman magnifique de Ralph Toledano
Ralph Toledano revient en force avec un nouveau roman magnifique, La lune dans le tourbillon (éditions Librinova, 2026), sublimement écrit, ayant comme théâtre une ville mythique du nord du Maroc, Tanger.
Issue d’un milieu privilégié – une famille de banquiers et diplomates étroitement liée à l’élite de Tanger –, Luna voit sa vie se déliter après une liaison avec un aventurier italien, qu’elle suit en Europe, quittant son foyer conjugal à Tanger et défiant les normes sociales rigoureuses de son milieu.
Cette décision entraîne une banqueroute personnelle et sociale.
Luna retourne à Tanger dans une forme de semi‑pauvreté, confrontée à une profonde dépression et à un sentiment d’échec. C’est l’heure des bilans…
À travers un travail de mémoire nécessaire et profond, elle cherche à comprendre ce qui a brouillé non seulement sa propre destinée, mais aussi celle des membres de sa fratrie qui l’ont précédée…
Ralph Toledano a répondu aux questions de La Voix sépharade.
Présentez-vous à nos lecteurs et lectrices.
Je suis né à Paris. J’ai grandi à Casablanca dans une famille sépharade originaire de Tanger. Je suis historien d’art, expert en tableaux anciens, consultant et écrivain. Je partage ma vie entre Paris et Jérusalem. Je suis l’auteur de plusieurs monographies de peintres italiens de la Renaissance au XVIIIe siècle. Je me consacre à la littérature depuis quinze ans. J’explore l’imaginaire, la recherche d’identité, la déstabilisation que génère le cosmopolitisme, la présence d’Israël dans la vie des Juifs marocains, mes semblables.
La lune dans le tourbillon est le quatrième volet d’un cycle romanesque amorcé en 2013 avec Un prince à Casablanca, suivi de Revoir Tanger et Le retour du phénix. Quel est le fil conducteur qui relie ces quatre romans ?
Ce cycle romanesque se conclura avec un prochain livre qui sera le cinquième. Les quatre romans sont autonomes ; on peut les lire dans le désordre. On retrouve parfois les mêmes personnages, leurs destins entrecroisés (bien que dans ce dernier apparaissent deux figures nouvelles). Mes personnages sont tous issus de la classe marchande (et souvent diplomatique) favorisée ; celle des Juifs marocains qui par leur statut de protégés étrangers, voire de consuls, échappèrent à la dhimmitude (le monde que je connais). Or ces privilèges se payèrent par l’acculturation, l’amnésie et l’éloignement progressif de la tradition ancestrale.
Comment est né La lune dans le tourbillon ? S’agit-il d’un roman mûri de longue date ou d’une écriture née dans l’urgence ?
Une œuvre littéraire consiste à envisager à chaque nouveau livre un questionnement qui taraude son auteur. Cela sous un angle chaque fois renouvelé, à la lueur des périodes paisibles ou difficiles que l’écrivain traverse, de ses perceptions en évolution constante et de la marche du temps extérieur. Pas toujours le temps extérieur événementiel, mais son air qui reflète la métamorphose des civilisations et notre faculté de les interpréter sous un jour nouveau.
Ce roman est-il le fruit de votre seule imagination ou a-t-il été nourri par des souvenirs et des expériences de vie vécues au Maroc durant votre enfance ? Quelle est la part de fiction et de réalité dans ce récit ?
Chaque détail, physionomie, ridicule ou sublime, de mes personnages est vrai. Mon imagination se borne à recomposer des créatures fictives dans lesquelles mon vécu d’observateur se pollinise. Je butine depuis ma naissance et je produis le miel qui est amer ou doux, opaque ou translucide.
Dans le roman, Tanger – ville que vous connaissez intimement – apparaît presque comme un personnage à part entière. Que représente Tanger pour vous ? Êtes-vous nostalgique de cette ville ?
Tanger est en effet un protagoniste de premier plan. Mon héroïne longtemps absente du Détroit, puis confinée dans un appartement dont elle ne sort jamais, se retrouve par des circonstances graves, mais providentielles, confrontée à la ville. Elle parcourt le boulevard Pasteur, le plateau du Marshan et les pentes qui y mènent, les jardins de la Mendoubia plantés de ficus provoquent en elle une révélation, les maisons de sa famille, vendues et délabrées vibrent pour elle d’une force et d’un enseignement moral qu’elle ne pouvait soupçonner au temps de leur splendeur et de la sienne propre. Mais il n’y a aucune nostalgie, car la clarté acquise au prix de la déchéance est un trésor qui illumine le futur et rend dérisoire la vanité des ères triomphales de sa famille.
Qu’est-ce qui caractérise le mieux cette femme battante qu’est Luna ?
Le courage de voir la vérité, de déconstruire les mensonges sociaux, de brûler les masques de l’apparence caractérise Luna. Mais aussi la tendresse, le pardon offert à la mémoire de ses parents dont elle comprend qu’ils furent aussi victimes d’une détérioration transgénérationnelle. Repentir et désir ardent de réparation animent Luna qui voudrait sauver du gouffre son fils qu’elle a gravement endommagé en abandonnant la maison quand il était enfant.
La bourgeoisie juive de Tanger évoquée dans le récit, dont certains membres illustres furent banquiers et diplomates, était-elle réellement prospère ou s’agissait-il d’un écran de fumée ?
La prospérité n’est jamais objective ; c’est une sensation subjective et relative selon les latitudes et les moments de l’histoire. Le Maroc demeura longtemps très pauvre. En conséquence, ses riches ne furent jamais des magnats internationaux.
La mémoire occupe une place centrale dans ce roman.
La mémoire est le berceau du futur. Mais il nous faut interpréter les erreurs et les dévoiements tragiques du passé, dans un mélange d’objectivité incorruptible et de générosité compassionnelle. Un équilibre périlleux.
Luna revisite son propre parcours et celui de ses ancêtres. Ce roman est-il aussi une réflexion sur la transmission et la rédemption ?
Bien sûr, la transmission. Mais toujours dans l’analyse et le démaquillage des certitudes superficielles qui pourrissent avec le temps. Quant à la rédemption ou la réparation comme je la définis plus haut, sa quête est le moteur vital de Luna.
Comment entrevoyez-vous l’avenir de la culture sépharade ? Êtes-vous optimiste ou pessimiste ?
Comme toute civilisation, grandiose ou modeste, la culture sépharade disparaît avec les structures sociales, économiques, culturelles et géographiques qui l’ont produite. Une langue hors de son contexte meurt. Contrairement à un objet archéologique, on ne peut placer un parler ou une façon d’être dans la vitrine-sarcophage sécurisée d’un musée. Mais il en restera la meilleure essence : celle d’une douceur, d’une aménité, d’un parfum. Successivement, les formes sont appelées à disparaître, l’esprit est immortel.
