Les larmes de sang. Israël/Hamas/Iran. Les secrets d’un conflit sans fin
Entrevue avec l’historien israélien Michael Bar-Zohar
Par Elias Levy
Conseiller général du ministre de la Défense d’Israël, Moshé Dayan, ancien député de la Knesset, biographe officiel de David Ben Gourion et de Shimon Peres, l’historien et journaliste Michael Bar-Zohar est l’un des plus fins connaisseurs des services secrets israéliens. Ses essais et romans ont été traduits en quarante langues et récompensés par de nombreux prix. Il est le coauteur, avec le journaliste Nissim Mishal, du best-seller international Les Amazones du Mossad (éditions Saint-Simon, 2022).
Dans son dernier livre, Les larmes de sang. Israël/Hamas/Iran. Les secrets d’un conflit sans fin, publié aux éditions Saint-Simon, il relate avec recul, et à l’aide de nombreux détails fondés sur des sources et témoignages inédits, les attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas et l’impact de cette tragédie sur la société israélienne et sur la région.
Un livre coup de poing, rigoureux et solidement documenté, qui s’interroge sur le devenir d’Israël dans un Moyen-Orient de plus en plus violent et fanatisé.
Le récit brûlant d’un jour noir qui a changé l’histoire d’Israël.
Michael Bar-Zohar a accordé une entrevue par visioconférence à La Voix sépharade depuis Tel-Aviv.
Vous expliquez dans votre livre que l’une des grandes failles ayant conduit au 7 octobre réside dans une incompréhension culturelle profonde, notamment autour de la notion de dissimulation, évoquée par le terme arabe taqiyya. Est-ce réellement ce qui a aveuglé Tsahal et les services de renseignement israéliens ?
Si l’on compare ce qui s’est produit le 7 octobre 2023 avec la guerre de Kippour en 1973, on retrouve exactement les mêmes erreurs. Trois erreurs majeures.
La première erreur est une arrogance dangereuse, qui consiste à croire que l’ennemi est incapable d’agir, qu’il est trop faible, trop désorganisé, trop dissuadé pour oser attaquer. Cette attitude de condescendance à l’égard de nos voisins arabes nous a coûté très cher.
La deuxième erreur est ce que j’appelle « la conception ». En 1973, nous étions persuadés que l’Égypte n’attaquerait pas tant qu’elle ne disposerait pas d’avions et de missiles sophistiqués fournis par l’Union soviétique. En 2023, nous étions convaincus que le Hamas recherchait une forme de coexistence, qu’il privilégiait l’amélioration des conditions de vie à Gaza plutôt que la confrontation avec Israël. Or, c’était une illusion totale. La raison d’être du Hamas est toujours la même : l’éradication de l’État d’Israël.
La troisième erreur est l’incompréhension totale des objectifs, de la vision du monde et de la psychologie de nos ennemis.
Ces trois facteurs combinés nous ont conduits à refuser de voir la réalité.
Vous citez dans votre livre un exemple très marquant, celui d’un père palestinien prêt à encourager sa fille à devenir martyre. Pourquoi cet épisode vous semble-t-il si révélateur ?
Parce qu’il illustre parfaitement l’abîme culturel qui nous sépare des Palestiniens. Un ami journaliste de la télévision israélienne, Ohad Hemo, a couvert en 2022 une fête palestinienne à Naplouse. Il a filmé des déclarations d’allégeance passionnées au Hamas. De nombreuses personnes portaient fièrement les bandeaux verts du Hamas et scandaient des slogans appelant à la destruction d’Israël.
Il a observé un père, tendre, aimant, serrant sa petite fille dans ses bras, ému aux larmes.
Il lui a demandé : « Vous aimez beaucoup votre fille. Et si, dans quinze ans, elle vous disait qu’elle voulait devenir une chahida (martyre) et mourir pour le Hamas ? »
« Je la pousserais à le faire », a répondu fièrement le père, soutenu par sa femme, debout à ses côtés.
Ce rêve-là n’est pas celui d’un père juif, chrétien ou occidental. Il s’inscrit dans une vision du monde où la mort sacrifiée est glorifiée. C’est cette réalité que nous devons avoir le courage de regarder en face.
La société israélienne a été profondément traumatisée par le pogrom du 7 octobre. Cet événement macabre a-t-il ressoudé le pays ?
Paradoxalement, ce qui nous a sauvés, c’est la force intrinsèque de la société israélienne. Mais il faut être lucide : Israël était déjà profondément divisé avant le 7 octobre. Divisions politiques, sociales, identitaires.
La question des otages retenus à Gaza par le Hamas a obsédé le pays, parfois au détriment d’une vision stratégique globale. Nous n’avons pas toujours compris que nous faisions face à une guerre existentielle.
Imaginez un instant que le Hezbollah, la Syrie, les milices irakiennes, les Houthis et l’Iran nous aient attaqués simultanément. Nous étions encerclés par ce que le général iranien Qassem Soleimani, commandant des Gardiens de la révolution islamique, assassiné par les Américains en 2020, appelait « le cercle de feu ». Nous vivions dans une illusion de normalité.
Quel regard portez-vous sur le Mossad depuis la tragédie du 7 octobre ?
Contrairement à d’autres services, le Mossad n’a pas failli le 7 octobre. Les échecs relèvent principalement du renseignement militaire et du Shin Bet, prisonniers de leurs conceptions erronées.
Lorsque le Mossad est entré en action, les résultats ont été spectaculaires : opérations au Liban – explosion des bipeurs et des talkies-walkies des miliciens du Hezbollah –, neutralisation de dirigeants de cette organisation terroriste chiite, réseaux clandestins en Iran, sabotage des défenses aériennes iraniennes, élimination de scientifiques nucléaires iraniens…
Le Mossad a prouvé une fois de plus sa capacité à agir là où d’autres échouent.
Une nouvelle confrontation directe avec l’Iran est-elle un scénario plausible ?
Oui, sans aucun doute. L’Iran poursuit un objectif central : se venger d’Israël. S’il ne parvient pas à se doter rapidement de l’arme nucléaire, il cherche à compenser celle-ci par des milliers de missiles balistiques capables de saturer la défense israélienne. Téhéran essaie de se doter de 10 000 missiles balistiques. Israël doit rester prêt. Une attaque iranienne de grande ampleur représenterait une menace comparable à celle d’une arme de destruction massive.
Mais aujourd’hui, le plus grand ennemi du peuple iranien n’est pas Israël, mais le gouvernement des ayatollahs au pouvoir à Téhéran.
Comment voyez-vous l’avenir de Gaza ?
Si le Hamas ne désarme pas, tout ce qui a été accompli n’aura servi à rien. Le désarmement du Hamas est une condition non négociable, même au prix de tensions avec nos alliés.
Les plans internationaux de reconstruction sont pleins de bonnes intentions, mais souvent naïfs. On ne reconstruit pas seulement des immeubles : il faut transformer une mentalité, éradiquer une idéologie mortifère. Cela prendra des générations.
Comment envisagez-vous l’avenir d’Israël ?
Je suis optimiste, parce que malgré la grande hostilité que nous vouent certains de nos voisins, Israël a bâti l’un des écosystèmes technologiques les plus avancés au monde. Regardez la high-tech, les prix Nobel, l’innovation agricole, scientifique, industrielle… Récemment, une compagnie de high-tech israélienne a été vendue à des Américains pour 25 milliards de dollars US.
Aujourd’hui, les Israéliens ont percé le secret du caviar. On produit désormais en Galilée du caviar noir, meilleur que celui des Iraniens. Nous avons aussi percé le secret des truffes grâce à une méthode de production révolutionnaire, et non plus archaïque comme celle utilisée ailleurs avec des cochons pour les repérer. Les truffes israéliennes sont exportées dans le monde entier.
Ce qui me rassure beaucoup, c’est que le peuple d’Israël est plus intelligent que son gouvernement et ses élus politiques. Il est sans cesse en quête de solutions novatrices pour résoudre les problèmes les plus ardus.
L’esprit israélien, c’est penser autrement, refuser l’impossible. C’est cette capacité qui me rend optimiste. Israël est fort, intelligent et résilient. Et il le restera.
