Souches, un récit de vie bouleversant de Myriam Ouellette
Mère de trois enfants, Myriam Ouellette apprend qu’elle est atteinte d’une leucémie agressive. Pour y faire face, elle doit recevoir une greffe de cellules souches d’un donneur compatible. Un défi pour cette fille d’une mère juive marocaine et d’un père québécois. L’espoir résiderait alors en son frère. Mais elle ne lui a pas parlé depuis des années.
Dans Souches (éditions Cheval d’août, Montréal, 2025), Myriam Ouellette nous entraîne alors dans un voyage à travers sa mémoire et celle de ses proches : son enfance au Québec, mais aussi celle de son père, et plus loin encore, les souvenirs de ses parents et grands-parents maternels au Maroc. Dans sa chambre d’hôpital, où elle affronte la maladie, elle tisse les fils de ces récits familiaux, mêlant habilement passé et présent. Il en résulte un récit intime, bouleversant, où se croisent sa lutte contre le cancer et la quête de ses origines.
Nous nous sommes entretenus avec l’auteure.
Pourquoi avoir choisi de raconter votre expérience sous la forme d’un récit autobiographique plutôt que d’une fiction ?
Il fallait que je reste au plus près de l’expérience. Si j’avais fictionnalisé, j’aurais sans doute perdu ce qui fait la force de mon récit. Je parlerais d’ailleurs plutôt d’une autofiction, puisque je pars d’éléments biographiques que je juxtapose pour créer un sens nouveau, par un travail littéraire.
Vous avez écrit sur la maladie pendant plus de 600 jours. Comment avez-vous procédé ? Teniez-vous un journal ?
Je n’ai pas écrit pendant que j’étais malade. Pour moi, la maladie, c’est d’abord un grand silence. La parole n’est plus là. Il a fallu attendre que ce soit assez lointain pour que je puisse commencer à écrire. Ces événements traumatiques sont restés vifs dans ma mémoire. Je me souviens de tout : des sensations, des conversations. Je n’avais pas besoin de les noter.
Après ma chimiothérapie, je ne pensais pas pouvoir écrire là-dessus et je n’en avais pas envie. Replonger dans cette période fut un processus particulièrement difficile.
Votre texte est d’une grande précision, chaque phrase semble ciselée, et pourtant il en émane un vrai dépouillement.
Oui, et ce n’est pas du tout mon naturel ! Mes éditeurs m’ont souvent demandé, pour d’autres textes, de couper. Mais ici, je n’avais pas le choix. Il fallait que l’écriture traduise le dénuement de la maladie. Quand on est malade, on vit une forme de pauvreté du rapport au monde : tout se réduit à l’essentiel. Le travail littéraire consistait à recréer pour le lecteur ou la lectrice cet état, cette nudité. La langue devait dire seulement l’essentiel.
Ce dénuement donne au texte une impression d’urgence, qui fait écho à un rapport au temps bouleversé.
Quand j’ai terminé le livre, je me suis dit que j’avais en fait écrit sur le temps : sur la façon dont la maladie bouleverse notre perception temporelle. C’est un fil qui traverse chaque tableau. Dans la maladie, le rapport au temps et à l’autre est complètement transformé. On ne peut pas le deviner si on ne l’a pas vécu.
Vous aviez depuis longtemps le désir d’écrire sur votre famille. La maladie a-t-elle permis de réunir ces deux projets ?
Oui. Depuis des années, j’avais ce projet sur mes origines, surtout du côté sépharade. C’était un héritage un peu mystérieux, abstrait : des gens que je n’ai pas connus, des langues que je ne parle pas, un pays que je ne connais presque pas, j’y suis allé seulement une fois. J’avais quelque chose à comprendre de ce côté-là.
Le Québec, c’est mon quotidien, j’y ai grandi. Alors quand la maladie et la greffe sont survenues, ça a pris sens de tresser les deux récits : les origines et la traversée de la maladie.
Comment avez-vous travaillé à partir de ce matériau familial ?
Je n’ai pas fait de recherche documentaire : mon projet n’était pas de nature réaliste. Je travaillais à partir de récits de famille, de rumeurs, de souvenirs transmis. J’assumais la déformation que provoque l’écriture. Mon objectif n’était pas d’être exacte, mais de composer à partir de matériaux imparfaits.
Dans votre livre, votre grand-père marocain, surnommé « l’ostéopathe aux mains d’or », a-t-il vraiment existé ?
Oui, tout à fait ! On dirait un personnage inventé, mais non : il a vraiment existé. Je ne l’ai jamais connu, je travaille à partir de ce qu’on m’a raconté de lui. Il soignait des équipes de football, des vedettes… C’était un homme haut en couleur, un ostéopathe réputé qui croyait profondément au pouvoir du toucher. Il y avait chez lui un petit côté ésotérique, une foi dans la guérison par le contact.
Les prières occupent aussi une place importante dans le livre : celles de votre famille, de vos amis, et même du corps médical. Votre oncologue, la docteure S., vous dit même à la fin : « J’ai prié pour vous à la synagogue. »
Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement pieux, mais dans une expérience comme celle-là, on a besoin de s’en remettre à plus grand que soi. Cette oncologue est une femme extraordinaire, à la fine pointe de la recherche sur les cancers du sang. Et pourtant, la dernière chose qu’elle m’a dite, c’est : « J’ai prié pour vous. » J’y ai vu quelque chose d’à la fois ironique et profondément humain. Cela m’a rappelé cette anecdote attribuée au chirurgien Ambroise Paré à propos d’un patient qu’il soigna : « Je le pansai, Dieu le guérit. »
Vous avez choisi d’intégrer des photos, ce qui est plutôt rare dans un livre pour adultes. Pourquoi ?
C’était une idée de mon éditrice, et j’ai tout de suite trouvé cela juste. Le roman contient une trame autour de l’examen des photos familiales. Et puis, dans le tout premier texte que j’ai écrit, il y a quinze ans, sur mes origines familiales, la photographie jouait déjà un rôle important. Je partais de vieilles photos de rue prises au Maroc, par des photographes ambulants. Certaines n’ont jamais été réclamées et sont restées dans les archives familiales. Ce texte s’appelle Néofilm Casablanca. C’est le nom d’un studio de photographes qui envoyait des opérateurs partout dans Casablanca pour croquer des gens sur le vif. La photographie me fascinait alors déjà.
