Un regard vers le passé pour éclairer notre présent trouble
Rencontre avec l’historien et réalisateur de podcasts d’histoire, Philippe Collin
Par Elias Levy

Dans un monde saturé d’informations instantanées, les podcasts d’histoire connaissent un succès inattendu.
L’historien et journaliste Philippe Collin est le producteur de podcasts historiques passionnants – « Face à l’Histoire » –, séries, diffusées sur France Inter, première radio culturelle et généraliste de l’Hexagone, consacrées à Cléopâtre, Napoléon, l’affaire Dreyfus, Pétain, Léon Blum, Louis-Ferdinand Céline, les déportés – victimes de la barbarie nazie –, les Résistantes pendant la Seconde Guerre mondiale, Jean-Marie Le Pen…
Ces podcasts ont déjà conquis 20 millions d’auditeurs (téléchargements cumulés).
Philippe Collin est également l’auteur d’un roman fascinant, Le barman du Ritz (éditions Albin Michel, 2024), qui a séduit plus de 120 000 lecteurs, inspiré d’une figure oubliée : Frank Meier, barman mythique du prestigieux palace parisien, resté ouvert pendant l’Occupation nazie.
Il vient de publier un livre remarquable, Les résistantes. Le rôle crucial des femmes face au nazisme entre 1940 et 1944 (éditions Albin Michel, 2025), une adaptation, illustrée d’archives inédites, du podcast à succès diffusé sur France Inter, suivi par 2,5 millions d’auditeurs.
À travers ses podcasts documentaires et ses livres, Philippe Collin poursuit le même objectif : rendre l’Histoire vivante, sensible, accessible, tout en l’abordant dans toute sa complexité.
La Voix sépharade l’a rencontré lors de son passage au Québec, où il a été l’un des invités de marque du dernier Salon du livre de Montréal.
Entretien avec un historien passionné et pédagogue.

Vous êtes une référence dans le domaine de la vulgarisation de l’Histoire. Vos podcasts documentaires, suivis par des millions d’auditeurs et plébiscités par les médias, suscitent un grand engouement. Comment expliquez-vous ce grand succès ?
Dans nos vies contemporaines, nous avons de moins en moins de temps pour lire. Or, le podcast permet de faire deux choses à la fois : conduire, marcher, bricoler, cuisiner, faire du sport, prendre un avion… tout en écoutant un récit historique.
Un podcast nous permet d’optimiser notre temps.
Pour préparer chaque série, mon équipe – une dizaine de personnes, dont des historiens et des spécialistes réputés – et moi lisons dix, douze, parfois quinze livres. Les auditeurs n’ont pas ce temps-là. Nous leur offrons donc, en huit ou dix heures d’écoute, une synthèse de lectures digérées et retravaillées, enrichie d’entretiens avec les auteurs. Nous leur proposons ainsi un panorama complet sur un sujet historique précis, et parfois complexe, avec une bibliographie comprenant huit à quinze livres.
Une autre raison explique aussi ce succès : aujourd’hui, les gens cherchent à comprendre ce qu’ils traversent – au Québec, en France, en Ukraine, aux États-Unis… Ils vont chercher dans le passé des outils de compréhension, comme des armes de défense intellectuelle. Et même s’ils disposent de moins de temps pour lire, ils sont prêts à affronter la complexité. Le succès de nos podcasts en atteste : il existe un réel appétit pour un savoir complexe et exigeant. De plus en plus de personnes sont prêtes à passer dix heures à écouter des sujets historiques souvent sensibles.
Votre dernier livre relate les destins croisés de cinq résistantes pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi ces femmes si vaillantes ont-elles été oubliées par l’Histoire ?
Ce livre est l’adaptation d’un podcast diffusé sur France Inter, devenu également un documentaire. Nous y retraçons le rôle primordial des femmes pendant cette période très sombre à travers le parcours de cinq résistantes remarquables et très courageuses : Lucie Aubrac, Geneviève de Gaulle, Mila Racine, Simonne Mathieu et Renée Davelly.
Il faut rappeler que les femmes s’engagent dans la Résistance antinazie avant les hommes. À peu près 15 % des résistants français étaient des femmes. Elles ont joué un rôle crucial dans l’organisation des maquis : elles ont soigné, alimenté, informé. Sans les femmes, les maquis n’auraient pas existé. Leur rôle a été fondamental, mais il reste mal connu.
Nous avons choisi cinq femmes très différentes : étrangères, Françaises, catholiques, Juives, athées, socialistes, conservatrices. Issues de milieux très différents, elles se rejoignent dans un combat commun pour défendre des valeurs cardinales partagées : la République française, Liberté, Égalité, Fraternité. C’est un combat commun capital, un héritage encore très présent aujourd’hui.
L’un de vos podcasts les plus populaires est celui consacré à l’affaire Dreyfus, intitulé « Le combat pour la République ». On a l’impression que pour comprendre la France d’aujourd’hui, l’affaire Dreyfus est incontournable ?
Oui, car l’affaire Dreyfus est un moment fondateur de l’histoire politique française. À ce moment se cristallisent deux camps qui s’affrontent depuis 150 ans.
Ce n’est pas simplement la droite contre la gauche, c’est plus complexe. Il y a des droites qui soutiennent le capitaine Dreyfus et des gauches qui le dénigrent. Deux camps s’affrontent : un camp du savoir, un camp de la pulsion et du sentiment national.
On voit encore aujourd’hui les rémanences de cet affrontement.
Alfred Dreyfus est d’ailleurs revenu récemment dans l’actualité : l’Assemblée nationale française vient de lui attribuer, à titre posthume, le grade de général. Il y a aujourd’hui un débat sur son entrée au Panthéon. Je suis certain que l’armée s’opposera à ce projet de panthéonisation. C’est dans l’air, dans l’humeur du moment.
Pourquoi le personnage d’Alfred Dreyfus fascine-t-il encore autant les Français ? Peut-on parler d’un « passé qui ne passe pas » ?
Depuis la Révolution française, en 1789, il y a une forme de guerre civile larvée en France qui se rejoue régulièrement : 1848, la révolution de février qui mit fin à la monarchie de Juillet et instaura la Seconde République après l’abdication du roi Louis-Philippe ; la Commune de Paris en 1870 ; l’affaire Dreyfus, qui fut un moment d’acmé de cette fracture sociétale ; Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale ; même Mai 68…
Il y a une sorte de guerre civile larvée récurrente qui s’apaise parfois quand le contexte politique le permet.
L’affaire Dreyfus fait partie de ces grands moments d’affrontement qui ont forgé deux visions du monde très opposées. Elle cristallise ces deux camps. Tout le monde en France connaît le nom de ce capitaine injustement dégradé et condamné.
En France, l’histoire de l’affaire Dreyfus est-elle bien enseignée à l’école ?
Oui, elle est enseignée. Mais elle pourrait l’être de manière plus approfondie et plus pédagogique.
Comment réagissez-vous aux déclarations d’Éric Zemmour, qui laisse entendre, sans jamais le dire explicitement, que le capitaine Dreyfus pourrait ne pas être innocent ?
Ces propos me choquent profondément. L’extrême droite a besoin d’une guerre civile pour exister. Elle cherche donc des points de rupture dans la société. En laissant planer le doute, de manière sournoise, sur l’innocence de Dreyfus, Zemmour sait exactement ce qu’il fait : il rallume un conflit symboliquement majeur, comme il l’a fait avec Pétain.
C’est une stratégie idéologique. Zemmour a besoin de radicalité et d’affrontement. Il sait très bien que l’affaire Dreyfus, c’est sulfureux. Ses déclarations choquantes contribuent à fracturer la société française et à attiser les conflits. Il table sur l’opposition des camps. C’est dans cet affrontement que prospère l’extrême droite.
Éric Zemmour cherche-t-il à se positionner dans une perspective électoraliste ?
Sa démarche est profondément idéologique. Il est convaincu que la « France éternelle » est en danger. En attisant la confrontation des deux France, il espère pousser en avant son idéologie et séduire, comme vous le dites, un électorat de plus en plus large. Son objectif : gagner les élections et mettre ensuite en œuvre son programme politique, porté par une idéologie d’extrême droite réactionnaire et xénophobe.
Dans plusieurs de vos podcasts — l’affaire Dreyfus, Pétain, Léon Blum, la Résistance —, la question de l’antisémitisme revient constamment. Quel regard portez-vous, en tant qu’historien, sur la place de l’antisémitisme dans la société française ?
J’ai intitulé le podcast sur l’affaire Dreyfus « Le combat de la République » parce que l’antisémitisme est profondément lié à l’histoire de la République française.
En 1791, la France émancipe les Juifs en leur offrant la citoyenneté. Les ennemis de la République sont alors persuadés que les Juifs ont fomenté la Révolution française pour devenir citoyens et ensuite dissoudre la « France éternelle », dont la devise est : « Un Dieu, un roi, un peuple. » Durant tout le XIXᵉ siècle, l’antisémitisme se nourrira à cette source.
L’affaire Dreyfus, c’est la suite de cette histoire. Parce que qu’est-ce qu’on dit au capitaine Dreyfus ? « Toi, tu n’es pas un vrai Français, tu es un traître à la patrie, parce que tu es un Juif. »
Maurice Barrès l’exprime très clairement : « Je crois que ça me suffit qu’il soit Juif pour savoir qu’il est un traître. »
L’affaire Dreyfus est un moment très fort : la Troisième République va s’enraciner dans celle-ci.
Au départ, même Jean Jaurès, l’un des principaux chefs de file du camp socialiste, est antisémite – ou en tout cas anti-dreyfusard. Mais lorsqu’il comprend les ressorts de l’affaire, il se porte à la défense de la République.
Une partie de la droite et de l’extrême droite considère que c’est un acte de trahison totale.
Quand on s’aperçoit que le colonel Hubert-Joseph Henry a concocté un faux pour que Dreyfus soit inculpé, Charles Maurras dit que c’est « un faux patriotique ». Et lorsque Maurras est condamné à Lyon en 1945, après l’Occupation, il déclare : « C’est la revanche de Dreyfus. »
L’antisémitisme est ancré dans l’histoire de la République. Mais aujourd’hui, effectivement, ce fléau a pris diverses formes et émane aussi de certains milieux de gauche.
Léon Blum, à qui j’ai toujours voué une grande admiration, entretenait un rapport étrange avec l’affaire Dreyfus. Il disait que peut-être Dreyfus, un bourgeois de droite et un militaire, n’aurait pas été dreyfusard s’il n’avait pas été Dreyfus. C’est faux ! Dreyfus est le premier dreyfusard.
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui établissent des parallèles entre l’Europe des années 1930 et la montée actuelle de l’extrême droite. Ces comparaisons vous paraissent-elles pertinentes ?
En historien de formation, je sais une chose : l’Histoire ne se répète jamais, c’est une règle de base. En revanche, on voit qu’il y a des schémas qui se dupliquent.
Oui, je ne vais pas vous le cacher, je suis très inquiet quand je vois que l’extrême droite est devenue un mouvement populaire très puissant.
J’ai parfois l’impression que l’Histoire ne sert à rien, que nous n’avons rien appris de celle-ci. Pour preuve : la guerre qui fait rage en Ukraine, la montée de l’extrême droite en France, la réélection de Donald Trump…
Mais il faut aussi comprendre que le présent a des raisons et des impératifs que le passé ignore. La classe moyenne américaine s’est sentie déclassée et est en colère parce qu’elle a le sentiment que la promesse d’égalité n’a pas été tenue. On peut la comprendre. Les plus déshérités se moquent éperdument de l’histoire d’Alfred Dreyfus. Ils vivent de sérieuses difficultés quotidiennes.

Comment est née l’idée d’écrire Le barman du Ritz ?
J’ai grandi en Bretagne, dans l’ouest de la France. Adolescent, j’avais adoré Paris est une fête d’Ernest Hemingway, qui était fasciné par l’hôtel Ritz.
Lorsque je suis arrivé à Paris, en 1998, je rêvais d’aller au Ritz, mais je n’osais pas y entrer pour des raisons de barrière sociale. Je viens d’un milieu populaire.
En 2003, travaillant à France Inter, on m’a demandé d’interviewer Yoko Ono, la veuve de John Lennon… au Ritz. C’est ainsi que j’y suis entré pour la première fois.
Après l’entretien, je suis allé boire une bière au bar. J’y ai rencontré Colin Field, grand barman du Ritz pendant trente ans.
Je lui ai demandé ce qu’il s’était passé au Ritz pendant la guerre. Il m’a dit que, bizarrement, l’établissement était resté ouvert pendant l’Occupation nazie de Paris. Il m’a parlé d’un barman très célèbre aujourd’hui oublié : Frank Meier. J’ai été captivé par ce qu’il m’a raconté de ce personnage hors norme, autant par sa vie fascinante que par la façon dont son cheminement social me faisait un peu penser au mien.
J’ai commencé à tirer le fil de cette histoire. Pendant dix ans, je me suis intéressé à Frank Meier de manière totalement amateur. Il y avait peu de sources, quelques bribes. J’avais colligé une documentation très éparse et incomplète.
Finalement, j’ai décidé de raconter l’Occupation au Ritz, un microcosme de luxe où se croisaient des officiers de la Wehrmacht, des hommes de la Gestapo, des collabos, des résistants, des célébrités françaises, à travers Frank Meier, le barman légendaire de ce palace.
Mon livre est un mélange de documentation réelle et de fiction. Frank Meier est un personnage réel et que j’ai réinventé.
Vous lui prêtez une identité juive possible. Avez-vous trouvé des preuves tangibles ?
J’ai trouvé des éléments, mais rien de pleinement probant. Trois sources convergent :
- Le témoignage d’une espionne allemande, Inga Haag, transmis à Claude Roulet (ancien numéro 2 du Ritz). Elle affirme savoir que Meier était Juif et que l’officier allemand, Hans Speidel, l’aurait protégé pendant l’Occupation.
- Deux anciens employés du bar, interrogés dans les années 1990, qui affirment que Meier leur a confié, après-guerre, qu’il était Juif.
- Une biographie américaine consacrée à Blanche Auzello (personnage réel du roman), écrite par son neveu en 1978, évoquant l’aide que Meier aurait apportée à des Juifs de Paris pour obtenir de faux papiers.
À cela s’ajoute son parcours : né en Autriche, ayant séjourné aux États-Unis, portant un patronyme à consonance juive, intégré dans un milieu cosmopolite… Tout converge, mais je n’ai aucune preuve définitive : aucun acte de naissance, aucun document religieux. Le seul document que j’ai trouvé indique qu’il a été « baptisé catholique ». C’est peut-être un baptême de circonstance destiné à masquer son origine juive, ou peut-être un geste familial sincère ? On l’ignore.
D’où la dimension romanesque : Meier devient un personnage situé « entre », dans les zones grises de l’identité. Un homme dont la survie dépend peut-être de ce flou.
Cette incertitude vous a-t-elle aidé ou freiné ?
Les deux. C’est frustrant de ne pas pouvoir trancher. Mais c’est aussi un formidable moteur romanesque. Le flou raconte quelque chose : le secret, la peur, l’entre-deux, l’ambiguïté d’une époque où l’identité pouvait sauver ou condamner.
Et puis, cela dit quelque chose de Paris sous l’Occupation : un lieu où tout se sait et tout se tait à la fois.
Ce qui frappe dans votre roman, c’est le contraste entre le chaos créé par l’Occupation nazie et le monde luxueux, festif, presque hors-sol, qui règne au Ritz. Était-ce un aspect qui vous fascinait ?
Énormément. Cette cohabitation est vertigineuse : dehors, l’Histoire est en train de s’écrire ; dedans, on boit, on danse, on fréquente Hermann Göering, Coco Channel, Jean Cocteau, Arletty…
Tandis que les Juifs étaient raflés et tués, que les Parisiens crevaient de faim, la vie mondaine continuait au Ritz avec ses fastes éblouissants.
Le luxe provoque un aveuglement. Dans ce monde-là, on n’a conscience de rien. Ce déni m’a fasciné, notamment pour les résonances qu’il a encore aujourd’hui : qu’est-ce qu’on voit, qu’est-ce qu’on ne voit pas, qu’est-ce qu’on refuse de voir, collectivement ?
Quelle place l’Histoire devrait-elle occuper dans l’éducation ?
L’affaire Dreyfus nous a montré que le savoir est un pouvoir très puissant. C’est à cette époque que naissent les sciences sociales : sociologie, psychologie, anthropologie… Le savoir permet de faire société et de construire un projet collectif fondé sur des processus scientifiques, de sciences sociales ou de sciences dures, qui nous conduit vers le progrès.
L’Histoire appartient pleinement à ces disciplines. Elle devrait être enseignée de manière plus prépondérante et plus pédagogique. Il faut aller chercher les jeunes générations avec des récits historiques renouvelés, différents de ceux du passé. C’est pour cela que nous produisons des podcasts.
Rencontrez-vous des jeunes dans les écoles ?
Oui, souvent. J’encourage les enseignants à utiliser nos séries de podcasts. Ça marche très bien : ils sélectionnent quelques extraits, que les élèves écoutent sur leur iPhone ; le montage est rythmé, sonore, très « clippé ». Cela attire l’oreille des jeunes. Nous essayons simplement de leur transmettre le goût de l’Histoire.
