Donald Trump, Israël et les Juifs américains : le grand réalignement
Entrevue avec l’historien André Kaspi
Par Elias Levy
Historien reconnu et professeur émérite à la Sorbonne (Paris), André Kaspi est l’un des meilleurs spécialistes européens de l’histoire des États-Unis et du judaïsme américain. Il a consacré une quarantaine de livres à ces sujets.
Dans l’entrevue qu’il a accordée à La Voix sépharade, il analyse les profonds bouleversements que connaît aujourd’hui la communauté juive américaine.
Avez-vous été surpris par les développements survenus aux États-Unis par rapport à Israël depuis le 7 octobre 2023 ?
Je pense que l’opinion américaine n’est plus ce qu’elle était il y a encore quelques années. Ce qui a changé, c’est que l’opinion démocrate a évolué. Jusque-là, les démocrates étaient les principaux soutiens du judaïsme américain et, plus particulièrement, de l’État d’Israël. Mais les remous provoqués par la guerre à Gaza, notamment sur les campus universitaires, ont fait évoluer cette sensibilité dans un sens beaucoup plus critique d’Israël et de sa campagne militaire.
Aujourd’hui, les principaux soutiens d’Israël ne se trouvent plus clairement dans un camp ou dans l’autre. Ce que l’on constate, c’est que les républicains sont devenus plus proches d’Israël, notamment sous l’influence du courant évangélique. Ces chrétiens fondamentalistes considèrent qu’Israël et les Juifs jouent un rôle essentiel dans ce qu’ils appellent « le plan divin précédant le retour du Christ ». C’est cette vision religieuse, aux antipodes de celle des Juifs, qui explique pourquoi les républicains ont, en partie, succédé aux démocrates dans leur soutien à l’État d’Israël.
Un sondage du Washington Post publié début octobre 2025 indiquait que 61 % des Juifs américains estiment qu’Israël a commis des crimes de guerre à Gaza, et quatre sur dix pensent que Tsahal a perpétré un génocide. Est-ce le signe d’une érosion du soutien des Juifs américains à Israël ?
Oui, sans doute. Si vous examinez les statistiques, les Juifs américains votaient traditionnellement démocrate dans une proportion d’environ 80 %. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à environ 60-65 %. Cela traduit un glissement de confiance : beaucoup de Juifs américains se sentent désormais plus proches des républicains que des démocrates, même si les motivations religieuses des évangéliques sont à mille lieues des leurs.
Ce changement s’explique aussi par le climat de tension qui a régné sur les campus en 2024. Ces mobilisations propalestiniennes ont marqué un tournant dans l’opinion américaine à l’égard d’Israël. Il demeure évident que le sentiment général, c’est que les Israéliens sont évidemment les grandes victimes des massacres du 7 octobre 2023. Mais beaucoup de Juifs américains estiment que la riposte militaire d’Israël fut disproportionnée, davantage motivée par la volonté d’éradiquer le Hamas que de libérer les otages. C’est une appréciation qui est fausse, mais elle alimente cette évolution d’attitude dans la communauté juive américaine.
Quant à l’antisémitisme, il a toujours existé aux États-Unis, même s’il prend aujourd’hui des formes nouvelles, plus décomplexées et plus visibles.
Cette nouvelle forme d’antisémitisme, très décomplexée, est-elle un phénomène récent ?
Oui et non. Il y a toujours eu un courant antisémite aux États-Unis. Il serait naïf d’imaginer que ce pays a toujours été un modèle de tolérance. Tout dépend des périodes. Par exemple, dans les années 1950, sous le maccarthysme, les Juifs étaient souvent perçus comme trop à gauche, et, par conséquent, considérés comme suspects.
L’antisémitisme américain s’est toujours nourri de la polarisation politique : c’est toujours en fonction de la répartition gauche-droite que l’on peut déceler les courants principaux dans l’opinion américaine à l’égard des Juifs.
Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que cette hostilité s’exprime aussi à l’intérieur même de la communauté juive. Regardez ce qui se passe à New York, la plus grande ville juive du monde (environ 2 millions de Juifs). Le candidat favori à la mairie, Zohran Mamdani, un islamiste assumé, affiche sans la moindre gêne son hostilité viscérale à l’endroit d’Israël et a publiquement déclaré qu’il ferait arrêter Benyamin Netanyahou s’il mettait les pieds dans la ville. Et pourtant, il est soutenu par une partie non négligeable de l’électorat juif new-yorkais : d’un côté, des ultra-orthodoxes qui considèrent que l’État d’Israël est une hérésie religieuse, de l’autre, des Juifs libéraux très critiques du gouvernement Netanyahou.
Ce paradoxe illustre un basculement : l’électorat juif new-yorkais, historiquement démocrate et pro-israélien, appuie aujourd’hui un candidat qui se targue d’être à la fois démocrate, socialiste et ouvertement hostile à Israël. C’est un changement profond au sein de cette communauté.
Quel est l’état des relations entre Donald Trump et la communauté juive, traditionnellement acquise au parti démocrate ? Son plan de paix pour le Moyen-Orient le rendra-t-il plus populaire auprès de celle-ci ?
Je dirais oui et non. L’entourage de Donald Trump compte de nombreux Juifs, notamment Steve Witkoff et son gendre, Jared Kushner, tous deux très impliqués dans ses initiatives de paix au Moyen-Orient. Leur persévérance diplomatique a contribué à la libération d’une vingtaine d’otages israéliens et à la relance des discussions diplomatiques. Trump aime rappeler que sa fille, Ivanka, s’est convertie au judaïsme et que ses petits-enfants sont juifs.
Mais ces personnalités appartiennent au monde des affaires new-yorkais (l’immobilier notamment) – un univers proche du sien, peu représentatif du judaïsme américain dans son ensemble. La plupart des Juifs américains restent attachés à des valeurs progressistes, au libéralisme et à la démocratie pluraliste. Pour eux, Trump incarne une Amérique autoritaire et populiste. D’où une division profonde au sein de la communauté juive : certains voient en lui un allié pragmatique d’Israël, d’autres une menace pour l’esprit même de la démocratie américaine.
Pensez-vous que l’alliance entre Israël et les États-Unis s’affaiblit ?
Donald Trump reste aujourd’hui le meilleur allié d’Israël. Lors de son récent discours à la Knesset, il a fait l’éloge de Benyamin Netanyahou et a même demandé au président israélien, Isaac Herzog, de le gracier afin qu’il puisse poursuivre son mandat. Ce soutien est indéniable. Mais Trump est un homme changeant, ce qu’il affirme aujourd’hui peut être contredit demain. En tant qu’historien, j’explore le passé, je ne prédis pas l’avenir ; j’ignore quelle sera sa position dans quelques mois.
Joe Biden, de son côté, a soutenu Israël avec constance, mais sans enthousiasme. Il se méfiait de Netanyahou, tout en sachant qu’un désengagement américain serait perçu comme une trahison stratégique.
Les relations américano-israéliennes restent solides, mais elles ne reposent plus sur le consensus politique d’autrefois.
Donald Trump a-t-il vraiment réinventé la diplomatie américaine au Moyen-Orient ?
Sa principale réussite, lors de son premier mandat, a été la signature des accords d’Abraham. Il a obtenu la reconnaissance d’Israël par cinq États musulmans, ce qu’aucun autre président américain n’avait accompli jusque-là. Aujourd’hui encore, une diplomatie nouvelle est à l’œuvre, menée par Jared Kushner et Steve Witkoff, visant à élargir ces accords.
De nombreux pays arabes et musulmans considèrent qu’il est désormais rationnel d’établir des relations avec Israël, puissance régionale dominante, capable d’imposer sa force au Liban face au Hezbollah, d’intervenir en Syrie, de contrecarrer l’Iran et de frapper les Houthis au Yémen. Pour ces États, Israël est un acteur incontournable, et sa proximité avec Washington renforce cette perception.
C’est, à mon sens, l’une des grandes réussites de Donald Trump : avoir fait passer Israël du statut d’État assiégé à celui de partenaire stratégique respecté. Bien sûr, tout cela reste fragile, car des acteurs jusqu’au-boutistes comme le Hamas, l’Iran ou le Hezbollah cherchent constamment à torpiller ce rapprochement. Mais pour la première fois, une partie du monde musulman perçoit Israël comme une nécessité politique.
