Entrevue avec Etgar Keret, l’enfant terrible des lettres israéliennes
Ce n’est pas un hasard si on l’a surnommé
l’« enfant terrible des lettres israéliennes ». Etgar Keret est l’un des écrivains les plus célèbres et les plus sulfureux d’Israël.
Superstar de la jeunesse israélienne, qui raffole de ses nouvelles surréalistes, ce sabra, né à Tel-Aviv en 1967, après la guerre des Six Jours, dans une famille de survivants de la Shoah, est aussi un cinéaste et un scénariste de bandes dessinées talentueux.
Ses livres sont traduits dans plus de quarante pays.
En 2020, il a remporté le prix Sapir, la plus prestigieuse distinction littéraire israélienne, pour son recueil de nouvelles Incident au fond de la galaxie (traduit en français aux éditions de L’Olivier).
Avec Correction automatique, son septième recueil de nouvelles, traduit avec finesse de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech et récemment publié par les éditions de L’Olivier, Etgar Keret confirme son statut d’orfèvre de la nouvelle.
Ce recueil, composé de 33 nouvelles percutantes, déploie avec brio l’humour déjanté et le regard acéré de ce narrateur hors pair de la société israélienne.
L’auteur y explore des thèmes contemporains et profonds qui lui sont chers : le désarroi existentiel, la solitude, la religion, les aléas du couple, le deuil, les ravages du temps, la robotisation à outrance, l’intelligence artificielle (comme une IA nommée Sigmund), etc.
Ce livre subjuguant est aussi une puissante réflexion sur les égarements de l’humanité dans un monde désorienté, de plus en plus dominé par des technologies envahissantes.
Une belle réussite littéraire.
Converser avec ce brillant écrivain et créateur culturel est indéniablement un grand privilège. Voici le fruit d’une longue conversation à bâtons rompus, par écrans interposés, depuis sa résidence à Tel-Aviv.
Avez-vous écrit ce livre avant ou après les événements tragiques du 7 octobre 2023 ?
Avant. La genèse de ce livre est particulière. J’écris en permanence et je me fixe une date limite pour remettre un manuscrit à mon éditeur. Celle que j’avais arrêtée pour ce livre était le 8 octobre 2023.
Le 6 octobre, je l’ai relu intégralement et je me suis demandé : « Est-ce que je veux vraiment que ce livre soit publié ? Peut-être devrais-je le retravailler ? » J’ai dit à ma femme que je n’étais pas sûr de vouloir le publier. Je traversais une période de dépression après la mort de ma mère, et je trouvais ce recueil de nouvelles très sombre. Il me paraissait injuste d’imposer cela à mes lecteurs. Ma femme m’a répondu : « Tu exagères toujours. Mets ce livre de côté, sortons ce soir. Demain matin, tu le reliras, et si tu ressens encore la même chose, tu appelleras l’éditeur le 8 octobre. »
Je suis allé dormir, et bien sûr, le 7 octobre, j’ai totalement oublié l’existence du livre. Ma femme et moi nous sommes immédiatement rendus sur les lieux des massacres perpétrés par le Hamas pour aider les résidents évacués des kibboutzim. Je crois que ce n’est qu’en décembre que je me suis souvenu du manuscrit. J’ai appelé alors mon éditeur, qui m’a dit : « On ne peut pas le publier, tous les employés sont mobilisés dans l’armée. » Finalement, il a été publié quelques mois plus tard, avec toutes les nouvelles prévues à l’origine, plus deux supplémentaires.
Correction automatique compte 33 nouvelles, souvent sombres. Si vous les aviez écrites après le pogrom du 7 octobre, auraient-elles été encore plus noires ?
C’est tout le paradoxe : avant le 7 octobre, je trouvais ce livre trop sombre. Après, j’ai pensé qu’il était plutôt lucide et à la juste mesure. C’est comme si votre ascenseur était bloqué entre deux étages et que soudain, d’autres personnes venaient vous y rejoindre. Je décris dans plusieurs de ces nouvelles un univers très sombre, mais la réalité est devenue tout aussi douloureuse et obscure.
La réalité a donc rattrapé la fiction.
Oui. Dans une nouvelle, un couple me demande d’écrire l’épitaphe de la tombe de leur fils. Quand je l’ai soumise, mon éditeur m’a dit : « C’est l’un des récits les plus étranges que j’aie jamais lus. » Mais après le 7 octobre, des écrivains ont réellement été sollicités pour rédiger des épitaphes pour des personnes décédées qu’ils ne connaissaient pas. Du coup, beaucoup de lecteurs ont alors cru que j’avais écrit cette nouvelle en réaction aux événements du 7 octobre, alors qu’en réalité, elle date de quatre ans.
L’exemple le plus extrême est une nouvelle intitulée « Chien pour chien », où des enfants israéliens veulent tuer un chien palestinien pour venger la mort accidentelle du leur.
En cherchant un nom pour le chien israélien, je voulais lui donner celui d’une personnalité connue. Mon idée était que, s’il portait un prénom humain, sa mort paraîtrait plus dramatique, plus « humanisée ». J’ai donc choisi le nom de Shay-Oren Smadja, un champion olympique de judo israélien – médaille de bronze aux JO de 1996. J’ai appelé le chien Smadja. Comme ce judoka était célèbre, je pensais que tout le monde associerait ce nom à un visage connu.
Or, quelques semaines après le début de la guerre, le fils de ce champion – qui portait le même nom – a été tué à Gaza. Du coup, tout le monde associait désormais Smadja à un héros de guerre. On m’a demandé pourquoi j’avais donné à un chien le nom d’un héros. J’ai dû expliquer que j’avais écrit cette nouvelle cinq mois avant sa mort.
C’est comme si la réalité jouait des tours à la fiction. Ce n’est pas l’histoire qui interprète la réalité ; c’est la réalité qui change et réinterprète l’histoire. Soudain, on lit les récits d’une tout autre manière.
Est-ce votre livre le plus sombre ?
Oui, sans aucun doute. Correction automatique reflète mon état d’esprit le plus sombre. Mais aussi parce que, selon moi, l’humanité traverse aujourd’hui son époque la plus obscure.
Quand on écrit – surtout des nouvelles –, on est toujours en synchronie avec ses émotions et sa perception du monde. J’aime dire que les nouvellistes sont comme des chasseurs-cueilleurs, alors que les romanciers sont des cultivateurs. Les romanciers travaillent le champ de leur roman ; les nouvellistes, eux, écrivent sur ce qu’ils ressentent et ce qu’ils voient autour d’eux.
Par ailleurs, j’ai le sentiment que nous vivons une époque où le monde a perdu son récit. Autrefois, nous étions façonnés par des histoires. Aujourd’hui, nous vivons dans une ère de passivité, où nous faisons très peu de choix.
Je dis toujours à mes étudiants qu’un héros est la somme de ses choix. Si Raskolnikov tue la vieille dame, c’est Crime et châtiment. S’il ouvre un glacier avec la vieille dame, c’est Glace et châtiment ! Ce n’est pas le même livre. Chaque décision construit une histoire et façonne la réalité.
Nous avons cessé de prendre des décisions. Avant, quand on s’ennuyait, on se demandait : que vais-je faire ? Aujourd’hui, nous sommes absorbés par notre iPhone, jusqu’à l’addiction. Si vous cherchez Pasolini, Instagram vous montre un chat sur un bateau chantant des chansons du Festival de Sanremo !
L’absence de récit collectif est donc un symptôme de notre époque ?
Absolument. Prenons Donald Trump. Lorsqu’un journaliste lui a demandé s’il allait attaquer l’Iran, il a répondu : « Vous ne savez pas si je vais attaquer, moi non plus, je ne le sais pas, attendons de voir. » Je n’imagine pas Winston Churchill répondre ainsi pendant la Seconde Guerre mondiale. Churchill avait un récit : il savait que son histoire était de combattre les nazis. Trump, lui, n’a pas d’histoire cohérente : un jour, c’est Gaza, un autre, le Groenland, puis les Mexicains… Chaque fois, une nouvelle lubie efface la précédente. C’est l’image d’un monde sans direction, sans but, sans fil narratif.
Vos personnages sont-ils spécifiquement israéliens ou universels ?
Je dirais israéliens, mais avec nuance. Autrefois, mes histoires étaient plus « israéliennes », car le monde dans lequel nous vivions était différent. Aujourd’hui, tout est mondialisé. Mes personnages peuvent être plus nerveux ou plus brusques qu’un Européen, mais les défis de l’humanité sont désormais communs, quel que soit le pays.
Que symbolise le titre de votre livre : Correction automatique ?
AutoCorrect – en anglais –, fonction que l’on retrouve dans de nombreux logiciels, conçue pour corriger nos fautes d’orthographe. C’est le cauchemar de tout écrivain : dès qu’on tente quelque chose d’original avec la langue, AutoCorrect nous ramène à la norme.
Pour moi, c’est une métaphore de notre époque : chaque fois que vous essayez d’exprimer quelque chose, un algorithme vient « corriger » vos intentions, prétendant savoir à votre place ce que vous voulez dire ou désirer. Sous prétexte de nous aider, la technologie nous éloigne de nous-mêmes.
Chaque fois que la technologie résout un problème, elle en crée un autre. Nous avions la famine, elle nous a donné l’abondance – et l’obésité. On invente des solutions contre l’obésité, et elles provoquent la dépression. La faim poussait à l’action ; la dépression pousse au sommeil. C’est une histoire beaucoup moins captivante !
Je pense que la chute de l’humanité ne viendra pas de robots hostiles, mais de notre propre stagnation. En déléguant notre imagination et notre pouvoir de décision à la haute technologie, nous nous rendons inutiles.
L’intelligence artificielle (IA), sujet que vous abordez de manière décapante dans plusieurs nouvelles de ce livre, menace-t-elle aujourd’hui les écrivains ?
Oui, terriblement. L’IA est la ressource la plus puissante de l’histoire humaine – plus que l’imprimerie ou l’énergie nucléaire. Et que faisons-nous avec ? Nous la gaspillons pour des banalités : écrire un récit sur notre chien, générer une image ridicule, créer une vidéo de cochons qui dansent…
Le problème n’est pas ce que l’IA peut faire, mais ce que nous choisissons d’en faire. Au lieu de l’utiliser pour élever l’humanité, nous nous en servons pour flatter notre ego ou nourrir des débats futiles. Ce n’est pas l’IA qui nous empêche de progresser, c’est nous qui en faisons un usage médiocre.
Quel impact ont eu sur votre vie et votre travail littéraire les événements funestes du 7 octobre 2023 ?
Depuis ce jour ténébreux, le rôle de l’écriture dans ma vie a profondément évolué. Avant la guerre, tout ce que je désirais, c’était éviter les interactions sociales, écrire mes histoires, les publier tous les deux ou trois ans, et rien de plus. Mais depuis le 7 octobre, quelque chose a changé radicalement en moi : je ressens désormais un besoin intense d’échanger avec mes lecteurs et lectrices.
J’ai une newsletter (Alphabet Soup) à laquelle les gens répondent, ils réagissent à mes histoires presque en temps réel. Je participe également à bien plus de rencontres publiques : je lis mes textes sur scène, je rencontre des communautés – parfois des survivants des tueries du 7 octobre ou des blessés de guerre. J’enseigne aussi beaucoup plus qu’avant.
Toutes ces interactions humaines sont devenues essentielles pour moi. L’idée de simplement écrire mes histoires, boire mon café et vivre à l’écart de l’humanité ne fonctionne plus. Il y a trop de douleur, trop de traumatismes. On ne peut pas simplement rester assis à l’écart et ignorer le reste du monde.
Quel regard portez-vous sur Israël depuis le 7 octobre 2023 ?
Israël a toujours été un pays complexe, mais il est devenu encore plus polarisé. Une tension profonde s’est installée entre l’instinct de survie – se protéger – et l’urgence morale – rester humain. Depuis le début de la guerre à Gaza, cette tension s’est exacerbée. La question qui se pose désormais est : comment survivre sans se déshumaniser ?
Notre système moral et social s’est effondré. Le pays n’a jamais été aussi chaotique. Nous ne nous accordons plus sur ce que signifie aujourd’hui « être israélien ». Des voix extrêmes, racistes ou messianiques appellent à la vengeance. Je n’ai jamais senti Israël aussi dérouté.
Quel rôle un écrivain peut-il encore jouer dans la société israélienne ?
Un rôle minime, malheureusement. La littérature a perdu de son influence, surtout en temps de guerre.
Je continue d’écrire et de publier des chroniques, mais la voix des écrivains pèse peu. Autrefois, ils étaient écoutés ; aujourd’hui, ils sont perçus comme des gêneurs.
Certains artistes qui signent des appels à la paix sont annulés, déprogrammés. Le débat public s’est appauvri. L’espace pour la nuance et la complexité s’est considérablement réduit.
Autrefois, de grands écrivains comme Amos Oz ou A. B. Yehoshua pouvaient intervenir et leur parole avait un impact national. Aujourd’hui, si un groupe d’artistes signe une pétition pour mettre fin à la guerre ou à la crise humanitaire à Gaza, certains maires refusent de mettre à leur disposition un lieu pour organiser un événement, les jugeant insuffisamment patriotes.
À l’époque d’Amos Oz, une telle situation aurait provoqué un scandale médiatique. Aujourd’hui, cela passe inaperçu. Même publier un texte sur la guerre à Gaza dans le New York Times ne garantit aucune visibilité dans le pays ; aucun journal ne le reprend, personne ne le traduit en hébreu.
Les écrivains, autrefois écoutés, sont désormais souvent perçus comme suspects, voire comme des traîtres.
Comment entrevoyez-vous l’avenir d’Israël ?
Je suis optimiste, par héritage familial. Mes parents, survivants de la Shoah, pensaient qu’il était stratégiquement plus sûr d’être optimiste.
Israël est trop puissant militairement pour être détruit par l’Iran ou par une autre menace extérieure.
Ce qui m’inquiète davantage, c’est la direction que prend le pays de l’intérieur. Avec un leadership comme celui de Benyamin Netanyahou, Israël pourrait peu à peu devenir un pays isolé, semblable au Yémen : coupé du monde, régi par des valeurs morales en rupture avec celles des autres nations, engagé dans une guerre sans fin, et dominé par un messianisme religieux qui érode les fondements du libéralisme.
Cette menace est bien réelle. Dans dix ans, je peux facilement imaginer Israël conservant les mêmes infrastructures et le même pouvoir, mais gouverné par un système moins démocratique, plus religieux, plus oppressif et plus intolérant envers les minorités – en particulier musulmanes.
Au cours des deux dernières années, nous avons vu émerger des mouvements politiques et sociaux qui vont dans cette direction. J’espère qu’ils seront stoppés. Je suis très inquiet.
Le véritable défi pour Israël est de ne pas devenir une nouvelle Sparte : un État sans âme, sans moralité.
Songez-vous à écrire un jour un roman ?
Ma méthode d’écriture repose sur le hasard. Ma stratégie : ne jamais planifier. La créativité me surprend toujours, elle me tombe dessus sans prévenir. Alors peut-être qu’un jour, un roman me tombera dessus aussi. Qui sait ?
