Rencontre avec Michel Mordekhaï Harrouch, peintre daltonien et coloriste du divin
Dans ses toiles lumineuses, les lettres de l’alphabet hébraïque se mêlent à des éclats de couleur pour former un langage à part, une invitation à la contemplation. Michel Mordekhaï Harrouch, artiste-peintre passionné de calligraphie, réalise également des ketoubot et compose des œuvres empreintes de mysticisme et de spiritualité.
Nous l’avons rencontré à l’approche de sa prochaine exposition.
Comment vous définissez-vous en tant qu’artiste-peintre ?
J’accumule toutes mes connaissances et mes expériences dans le terme de coloriste. Je me définis davantage comme un coloriste que comme un peintre. J’utilise bien sûr la peinture, mais elle me sert surtout de médium pour exprimer mes sentiments, mes impressions, mes émotions face à l’agencement et à l’harmonie des couleurs – face, en somme, au génie divin.

Vous portez une attention particulière aux couleurs. Et vous êtes daltonien. Comment les percevez-vous ?
Le rouge, je le distingue très bien. En revanche, je ne perçois pas toutes les nuances de vert, je ne vois vraiment que le vert olive ! Le vert m’apparaît souvent comme kaki, parfois même beige. Cela dépend. Et il y a des bleus que je crois bleus, mais qui, en réalité, sont violets. Il m’est arrivé d’acheter une chemise en pensant qu’elle était bleu ciel… alors qu’elle était lilas.
Comment peignez-vous en couleur ?
Haïm Sherrf, un artiste-peintre né en Israël et installé à Montréal depuis plus de quarante ans, mon mentor, me disait : « Tu as un avantage, tu es privilégié parmi les artistes : tu es libre d’utiliser tes couleurs comme tu l’entends. Et, étonnamment, tu parviens à les harmoniser. »
Il m’a fortement encouragé à poursuivre, car j’aurais pu me décourager en pensant que, daltonien, je ne pourrais rien accomplir. Mais cela n’a jamais été un handicap pour moi. Au contraire : cela m’a donné une immense liberté.
Quelle formation avez-vous reçue ?
J’ai suivi des cours de dessin technique. J’ai aussi eu la chance de côtoyer Haïm Sherrf. Il ne m’a pas donné de cours formels ; il m’a simplement invité à venir dans son atelier, à me placer un peu en retrait derrière lui, pour observer sa technique. Il m’a appris à réaliser des ketoubot, à utiliser divers procédés pour reproduire certaines images, à créer des ornements en accord avec le thème sur lequel je travaille.
Vous avez été comédien et metteur en scène. Comment cela se traduit-il dans vos tableaux ?
Quand je veux créer un tableau, je commence souvent par écrire une histoire, un poème. Puis, fort de mon expérience d’acteur et de metteur en scène, j’introduis ce qu’on appelle le blocage : la mise en place des personnages sur une scène.
Je fais la même chose pour mes tableaux. Une feuille ou une toile, c’est une scène où va se dérouler une action, une histoire à raconter. Les différents éléments du tableau sont disposés comme dans une mise en scène.
Quelles sont vos influences ?
Elles sont multiples : Pollock, Van Gogh…
Quel est votre artiste préféré ?
C’est le Bon Dieu. Parce qu’à part Lui, je ne connais personne capable de créer quelque chose d’aussi parfait que ce que nous voyons de nos propres yeux : la nature, la manière dont les couleurs se mêlent, s’allient et s’accordent. C’est extraordinaire.
Un artiste, c’est aussi quelqu’un qui ne rationalise pas son travail. Il ne pense pas lorsqu’il peint. Il s’évade, il s’élève, il cherche… Il cherche, en un sens, le divin. Et c’est un peu ce que je crois découvrir quand je revois mes œuvres.
Il m’arrive de reprendre un tableau que je croyais achevé et de m’apercevoir qu’il ne l’est pas. C’est un renouveau, un recommencement.
Comme on le dit dans la tradition judaïque : chaque jour est un nouveau jour de création pour Dieu. Nos Sages expliquent même que le brin d’herbe attend de recevoir l’ordre de pousser avant de le faire. Parce que c’est Dieu qui commande. Et il y a ce verset : « Il renouvelle chaque jour, dans Sa bonté, la Création du commencement. »
Avant de créer une œuvre, comment procédez-vous ?
Avant de commencer un tableau, je me mets dans un état de prière.
Même la prière que je récite avant de peindre est essentielle : elle me permet de me concentrer sur ce que je vais entreprendre et de laisser ensuite surgir la création.
