Si je t’oublie, Beyrouth

Un récit autobiographique magnifique de Sélim Nassib

par Sylvie Halpern

Sélim Nassib

Dans la cour de récré de l’école de l’Alliance israélite universelle (AIU) de Beyrouth, il n’avait pas trop de copains. Les vrais amis sont venus plus tard, dans les années de militantisme, de chaos intercommunautaire, de guerre.

Dans Le tumulte (Éditions de l’Olivier, 2022), le magnifique récit largement autobiographique de Sélim Nassib, défilent sans nostalgie 70 ans de la vie de ce « non-lieu délicieux » qu’est devenu le Liban, un pays que cet ancien reporter du quotidien français Libération – qui a notamment interviewé Arafat sur le bateau qui l’a exfiltré du pays en août 1982 – n’a jamais quitté dans l’exil.

Reprenant les mots d’un confrère libanais, le bandeau de son livre, qui a reçu en janvier le prix France-Liban, l’exprime bien : « Beyrouth te suivra jusqu’à ton dernier souffle, où que tu sois. »

Sélim Nessib a raconté depuis Paris à La Voix sépharade pourquoi sa ville natale lui colle toujours à la peau.

C’était comment de grandir Juif à Beyrouth?

Le Liban a une structure confessionnelle et en principe dans sa Constitution, la communauté juive y est une des 23 communautés représentées avec un certain nombre de droits et un représentant au Parlement. Ainsi, à la mort du Grand Rabbin, le ministre de l’Intérieur est censé venir présenter officiellement ses condoléances à la communauté juive. Sauf que depuis la création d’Israël, le regard des Libanais a commencé à changer et la question de la loyauté de cette communauté juive s’est posée : les chrétiens et les musulmans sont devenus plus méfiants.

Pour un enfant juif qui a grandi dans cette société, la vie était très belle, comme pour tout le monde – avec la mer, la montagne, toute l’image d’Épinal du Liban bienheureux. Mais derrière les sourires, derrière la bonne nourriture, Youssef, le héros de mon livre, sent bien qu’il y a une oppression invisible, une menace immatérielle qui pèse. En fait, c’était vrai pour toutes les communautés. Parce que sous ce visage souriant, quelque chose était en train de fermenter pour exploser quelques années plus tard en guerre civile.

Quel souvenir avez-vous de la communauté juive de votre jeunesse?

Le gros de la communauté juive habitait Wadi Abou Jamil, un quartier central animé entre la mer et le centre-ville. C’était un quartier agréable, commerçant, où les communautés étaient mélangées. C’est d’ailleurs le premier qui a été frappé par la guerre civile quand les gens n’ont plus voulu vivre ensemble. La majeure partie des Juifs qui y vivaient n’était pas très riche. La bourgeoisie juive vivait ailleurs, dans de belles maisons, mais elle venait quand même prier avec les autres dans la grande synagogue Maghen Abraham.

À un moment donné, l’école de l’Alliance israélite universelle (AIU) a compté plus de 1 000 élèves – ce qui donne une idée de l’importance de la communauté –, elle était très cotée parmi les écoles libanaises. Le grand problème des Juifs, c’est que s’il y en avait d’origine libanaise, beaucoup n’avaient pas la nationalité et étaient à moitié apatrides. Comme toute la région vivait des coups d’État et des révolutions, un grand nombre de communautés juives des pays arabes voisins étaient venues au Liban qui a été une étape sur le chemin de leur départ du Moyen-Orient.

Ceux-là, ils avaient du mal, ils adoptaient un profil bas?

Oui, les Juifs libanais avaient un rapport beaucoup plus détendu au pays. Tout un temps, en tous cas. Un de mes oncles était ingénieur à un poste assez élevé dans l’armée. Tout le monde savait qu’il était Juif, mais comme Libanais, on l’acceptait. Un peu plus tard, on l’a poussé à la retraite parce que l’armée ne savait plus très bien où allait sa loyauté. Les Juifs étrangers, eux, étaient apatrides, puis on leur a remis un passeport iranien un peu fictif, jusqu’au jour où on leur a distribué des permis de séjour. Ça a régularisé leur situation, mais il fallait qu’ils se tiennent à carreau.

Dans le quartier où j’ai grandi, tout le monde savait quels enfants étaient Juifs, mais on nous apprenait à ne pas trop le dire. Si on sortait du quartier et qu’on nous demandait notre religion, on ne savait pas trop quoi répondre de peur de voir les visages se fermer. Parce qu’en dehors du quartier, quand on répondait « Juif », on disait forcément Israël, un pays un peu imaginaire pour les Libanais, une réalité lointaine même à seulement 100 km au sud parce qu’elle était interdite d’accès. Les centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui vivaient dans des camps à trois kilomètres de la ville étaient bien réels, eux.

Est-ce que Youssef, qui est né peu après l’indépendance du Liban comme vous, est votre alter ego avec ses rêves de filles et ses combats?

Je me suis appuyé sur des choses que j’ai vécues et écrites dans mes articles, mais mon imagination s’y est greffée. J’ai surtout voulu raconter l’histoire de quelqu’un qui ne veut pas obéir à l’appartenance qui lui a été désignée à la naissance et qui fait tout pour appartenir à un groupe qu’il aurait choisi. C’est aussi vrai quand il résiste au destin que ses parents veulent lui assigner, que lorsqu’en 1968 il rêve avec d’autres de faire la révolution ou encore, lorsque Beyrouth est assiégée en 1982, qu’il trouve que sa place est dans sa ville plutôt que nulle part ailleurs.

Est-ce qu’il reste beaucoup de Juifs au Liban?

Une cinquantaine. Ils sont tous partis, la grande vague d’émigration a eu lieu après la guerre des Six Jours en 1967. Mais les dernières fois que j’ai été au Liban, j’ai été frappé de voir à quel point la communauté juive est devenue populaire depuis qu’elle a disparu! Beaucoup de jeunes ignorent que des Juifs ont vécu au Liban et sont curieux de connaître leur histoire; mon frère a fait un film sur le sujet (Petite histoire des Juifs du Liban, d’Yves Turquier) qui a eu beaucoup de succès. À cause de la guerre civile, à l’école libanaise, l’histoire du pays s’arrête au déclenchement de la guerre de 1975. Car comme il n’y a toujours pas de consensus sur ce qui s’est passé, la guerre n’existe pas : les enfants se tournent vers leur famille pour qu’elle leur raconte la version de sa communauté. Mais le fait que ce livre ait obtenu un prix littéraire libanais est encourageant.

Est-ce que malgré toutes les difficultés que connaît aujourd’hui le Liban, vous avez de l’espoir pour l’avenir?

C’est une société extrêmement vivante qui est mise sous une chape de plomb, des dinosaures criminels tiennent le pays en otage et ils contrôlent la situation. Ils ont réussi à casser le mouvement de révolte de 2019, mais rien ne peut tuer la vitalité d’un pays. Que ce soit en littérature, en cinéma, en théâtre, même en technologie ou en sciences, la société civile libanaise est formidablement dynamique. J’ai donc à la fois l’espoir de voir cette vitalité prendre le dessus et en même temps je souffre d’y voir tant de pauvreté, tant de gens confrontés à des problèmes de survie. Mais le Liban en a vu d’autres – pendant la Première Guerre mondiale, la famine y a fait 150 000 morts! Le pays s’est toujours relevé et il se relèvera. Quand? C’est toute la question.

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