Les 100 ans des Éclaireurs et éclaireuses israélites de France (EEIF). La connexion canadienne

par Virginie Soffer

EEIF

Les Éclaireurs et éclaireurs israélites de France (EEIF) soufflent cette année leurs 100 bougies!

Pour nous éclairer sur ce mouvement de jeunesse, qui compte aujourd’hui quelque 4 000 membres, nous nous sommes entretenus avec Jérémie Haddad, président des EEIF, et Frank Neuman, ancien membre des EEIF et représentant officiel des Éclaireurs et éclaireuses israélites du Canada (EEIC).

Comment est né le mouvement des Éclaireurs israélites (EI) ?

Jérémie Haddad : Les EI sont nés en France, en 1923, à l’initiative de Robert Gamzon. C’était une vingtaine d’années après l’affaire Dreyfus et cinq ans après la Première Guerre mondiale. Dans ce climat maussade, Robert Gamzon avait en tête l’idée qu’il fallait régénérer la jeunesse juive. En voyant camper des scouts unionistes, il a pensé qu’il pourrait suivre le même modèle pour des scouts juifs. Il a ainsi proposé de petites sorties en région parisienne, puis à Strasbourg, où se trouve un pôle très important de Juifs français.

Ce mouvement a été révolutionnaire, car il a très rapidement intégré toutes les composantes du judaïsme français des années 20-30. Les immigrants en provenance d’Europe de l’Est, de Pologne, de Russie, d’Allemagne, voire de Salonique ou de Turquie, n’étaient pas bien accueillis par les institutions officielles de la communauté juive française, notamment par le Consistoire, mais le furent en revanche très bien par les ÉI.

Quel rôle les EI ont-ils joué pendant la Seconde Guerre mondiale ?

J. Haddad : Les EI ont été à la pointe de la résistance juive grâce à une résistance plurielle : logistique, éducative, spirituelle et armée. Ils ont pris des enfants juifs sous leur aile et les ont cachés dans différents villages de France. Ils ont aussi fabriqué de faux papiers, résisté de façon active, notamment dans le maquis de Vabre, ils ont contribué à la libération de plusieurs villes, comme Paris ou Castres.

100 ans EEIF

Et après la guerre ?

J. Haddad : Pour reconstruire la communauté juive de France, Robert Gamzon a créé l’École d’Orsay, où vont se retrouver cadres communautaires et anciens résistants. Le rabbin Léon Ashkénazi, dit Manitou, participe à la première promotion de cette école. Il prend sous sa coupe un certain nombre d’élèves qui vont ensuite avoir un rôle éminent dans l’ensemble de la communauté juive de France, tel le grand rabbin Joseph Sitruk.

Quel fut l’impact de Manitou au sein des EEIF ?

J. Haddad : Manitou a redonné une fierté intellectuelle philosophique aux jeunes juifs en leur démontrant que le message de la Torah avait une pertinence très forte dans un monde contemporain d’après-guerre. Il a contribué à faire revenir au judaïsme beaucoup de jeunes juifs qui étaient à l’époque très assimilés.

Il s’est aussi beaucoup rapproché d’Israël et a encouragé nombre de ses disciples à y émigrer. Beaucoup d’EI, notamment dans les années 60 et 70, ont ainsi fait leur Aliyah et ont fondé une famille en Israël.

Manitou est aujourd’hui un penseur très étudié en Israël. Et pas exclusivement du côté des francophones, mais dans l’ensemble de la société israélienne. Son propos est toujours d’une grande pertinence pour tous, comme le montre le récent biodocumentaire que lui a consacré Raphaël Grynspan.

Les EI sont-ils présents dans d’autres pays ?

J. Haddad : Oui. En Israël. Ils ont été aussi très actifs en Afrique du Nord, notamment en Algérie, ainsi qu’en Tunisie et au Maroc.

Comment ce mouvement est-il arrivé au Québec ?

Frank Neuman : C’est le responsable des EI au Maroc, feu James Dahan, appelé Cabri dans les EI, qui a amené ce mouvement au Québec. Cet ancien directeur général de la Communauté sépharade du Québec était parvenu à impliquer quelque 300 jeunes aux Éclaireurs et éclaireuses israélites du Canada (EEIC). C’était alors un mouvement canadien, sans vraiment de lien avec les EEI de France.

Après le décès de James Dahan, en 2008, faute de relève, le mouvement s’est essoufflé. Une tentative de relève a eu lieu dans les années 90, mais celle-ci fut peu convaincante.

Vous avez pris la relève et êtes le représentant officiel des EEIC. Pouvez-vous nous en dire plus ?

F. Neuman : Durant une dizaine d’années, on a fait des camps qui ont accueilli jusqu’à 80 jeunes. Ce fut une expérience extraordinaire. Il y a dix ans, j’ai envoyé une délégation d’enfants et d’animateurs en France pour le 90e anniversaire de nos cousins, les EEIF. Malheureusement, faute de budget, ce mouvement a dû s’arrêter.

Pourquoi les EEI sont si importants pour vous ?

F. Neuman : Les EEI, c’est plus qu’un mouvement de jeunesse, c’est un mouvement éducatif, une philosophie, une histoire. Il y a une manière d’être scout différente avec des principes essentiels, comme celui du « minimum commun ».

Qu’est-ce que le principe du « minimum commun » ?

F. Neuman : Le « minimum commun » religieux fut créé en 1932 au commencement des EI. Il y avait des Juifs de Strasbourg qui étaient très religieux, des Juifs de Copernic qui ne l’étaient pas. Ils n’arrivaient pas à camper ensemble! Les EI ont créé un « minimum commun » religieux, c’est-à-dire un tronc commun, où tout le monde peut s’entendre concernant la cacheroute, le respect des fêtes juives, etc. Dans toutes les activités, ce principe se retrouve pour que tous les jeunes puissent partager les mêmes expériences. Cet exemple fut suivi par les mouvements jeunesse en Europe.

Quelle est la possibilité que le mouvement des EEIC soit relancé prochainement au sein de notre communauté ?

F. Neuman : Comme chaque entreprise, relancer, et surtout gérer, un tel mouvement requiert sa dose de sueur. Ce n’est pas l’envie qui manque de la part des anciens EI de remettre en branle une telle aventure, mais cela nécessitera davantage de moyens financiers, logistiques, et surtout humains. Mais ce temps reviendra. Assurément quelqu’un dans l’avenir reprendra à son compte la formule de Robert Gamzon et décidera d’être « un bâtisseur, et non un discuteur ». Le plus tôt sera le mieux.