Le grand exode oublié des Juifs des pays arabes

Une entrevue avec l’historien Georges Bensoussan par Elias Levy.

Elias Levy

Elias Levy

Sur le million de Juifs qui vivaient dans les pays arabo-musulmans avant la création de l’État d’Israël, il ne reste plus aujourd’hui qu’environ 4000.
« L’exode forcé de centaines de milliers de Sépharades évincés de leur pays natal et spoliés fut un véritable nettoyage ethnique par la peur », rappelle en entrevue l’historien Georges Bensoussan, auteur un livre imposant et magistral sur ce grand drame humain largement oublié, voire occulté — Juifs des pays arabes. Le grand déracinement. 1850-1975 (Éditions Tallandier)—.

Historien et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah de Paris, Georges Bensoussan est l’auteur de plusieurs livres remarquables, dont : Une Histoire intellectuelle et politique du Sionisme. 1860-1940 (Éditions Fayard, 2002); Auschwitz en héritage ? D’un bon usage de la Mémoire (Éditions Mille et Une Nuits/Éditions Fayard, 2003); Europe. Une passion génocidaire. Essai d’Histoire culturelle (Éditions Mille et Une Nuits/Éditions Fayard, 2006); Un nom impérissable. Israël, le Sionisme et la destruction des Juifs d’Europe. 1933-2007 (Éditions du Seuil, 2008); Atlas de la Shoah. La mise à mort des Juifs d’Europe, 1939-1945.

En 2002, Georges Bensoussan a dirigé, sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner, un livre collectif choc, Les Territoires perdus de la République, dans lequel un groupe de professeurs racontait l’antisémitisme, le sexisme et l’islamisme qui déferlaient dans les collèges et les lycées de la région parisienne. Boycotté à l’époque par les élites intellectuelles et médiatiques françaises, ce livre très troublant vient d’être réédité par les Éditions Pluriel.

LVS : Le monde arabo-musulman s’est vidé de ses populations juives en l’espace de deux décennies. Ce fut un déracinement d’une ampleur effarante.

Georges Bensoussan

Georges Bensoussan

Georges Bensoussan : À partir de 1948, du Maroc à l’Égypte et de la Libye au Yémen, en passant par l’Irak et la Tunisie, environ 1 million de Juifs vivant dans les pays arabes se sont volatilisés en une génération à peine. La communauté juive du Maroc était la plus importante numériquement, 250 000 âmes, à peu près 1 Juif sur 4. La communauté juive d’Irak était la deuxième plus importante et celle d’Algérie la troisième. Les Juifs du Maghreb français -Maroc, Algérie et Tunisie- représentaient 50 % des Juifs établis dans le monde arabe depuis des lustres. Les trois quarts des Juifs contraints de quitter les pays arabes à partir de 1948 ont trouvé refuge dans l’État d’Israël naissant. Si le monde dans lequel les Juifs des pays arabes ont vécu pendant plusieurs millénaires semble avoir sombré corps et biens avec le conflit israélo-arabe, en réalité ce naufrage a eu lieu bien avant, quand les sociétés juives se sont heurtées à l’archaïsme du monde arabe dont elles se sentaient de plus en plus éloignées par l’alphabétisation, la modernisation, voire par une occidentalisation encore timide. D’autant qu’au fur et à mesure de son émancipation, confrontée au nationalisme arabe, l’existence juive fut vue comme un « empêchement d’être ».

LVS : La majorité des Juifs des pays arabes ont-ils été expulsés de leur contrée natale ?

G. B. : Il y eut rarement expulsion au sens premier du terme. Dans l’immense majorité des cas, les Juifs des pays arabes furent victimes d’une politique sournoise d’exclusion ethnique. Mis à part l’Égypte, où les Juifs furent carrément expulsés en 1956-1957, dans les autres pays arabo-musulmans, il n’y eut pas d’expulsions sciemment planifiées. Après 1945, dans le contexte de l’après-Seconde Guerre mondiale, alors que les pays arabes nouvellement indépendants viennent d’être admis à l’ONU (une organisation supranationale née de la victoire des Alliés sur l’Axe), ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une politique raciste est banni. C’est pourquoi les gouvernants arabes ne procéderont jamais à une expulsion en bonne et due forme des Juifs, mais feront tout pour leur rendre la vie impossible. Les étrangler administrativement, économiquement, culturellement et, dans certains cas, instiller un climat de peur. En Irak, en Syrie et en Libye en particulier, une série de mesures administratives vont contraindre les Juifs au départ.

LVS : L’exode des Juifs des pays arabes n’est-il pas la résultante ignominieuse d’une politique de nettoyage ethnique ?

G.B. : L’expression peut paraître brutale, mais quand on analyse avec distance le contexte sociopolitique qui prévalait dans les pays arabes à cette époque, on constate qu’il s’agit bel et bien d’une politique de nettoyage ethnique mise en œuvre par le biais de lois discriminatoires. Au bout du compte, les gouvernants arabes sont parvenus au même résultat qu’avec un nettoyage ethnique par la force. Sauf que dans ce cas, mises à part des explosions localisées de violences, il n’y eut pas de pogroms généralisés, ni de victimes par milliers. Mais il y eut bien le départ massif de plusieurs centaines de milliers de Juifs, généralement spoliés économiquement ou contraints d’abandonner sur place tous leurs biens. On peut donc parler d’un nettoyage ethnique par la peur, le chantage et les pressions quand on s’efforce de rendre la vie infernale à des centaines de milliers de personnes sans défense.

Le Prince héritier Moulay Hassan, futur Roi Hassan II du Maroc, est accueilli en 1958 à la Synagogue de Casablanca le Jour de Yom Kippour.

Le Prince héritier Moulay Hassan, futur Roi Hassan II du Maroc, est accueilli en 1958 à la Synagogue de Casablanca le Jour de Yom Kippour.

LVS : Doit-on considérer aussi comme des réfugiés les Juifs qui ont quitté le Maroc ?

G. B. : A priori, on ne peut pas considérer les Juifs qui sont partis du Maroc comme des réfugiés. Il n’y eut pas dans ce pays une quelconque politique d’expulsion ou de terreur délibérément instituée par les autorités marocaines. Et pourtant, juste avant et après l’indépendance du Maroc (mars 1956), plusieurs vagues de départs très importantes avaient déjà eu lieu. Avant l’indépendance nationale, un tiers des Juifs avait déjà quitté le Maroc. Durant les cinq années suivantes, près de 100 00

0 Juifs sont partis. Quand la guerre israélo-arabe, dite des Six Jours, éclate le 5 juin 1967, la grande majorité des Juifs du Maroc avaient déjà quitté le pays. Contrairement à ce qu’affirment souvent les détracteurs d’Israël, le judaïsme marocain n’a donc pas disparu à la suite du conflit israélo-arabe de 1967, il était déjà en voie d’extinction bien avant.

 

LVS : Le Maroc a donc pratiqué une politique insidieuse d’exclusion à l’encontre des membres de sa communauté juive ?

G. B. : Les autorités marocaines ont pratiqué une politique sourde de contraintes administratives : difficulté pour les Juifs d’obtenir un passeport ou une licence d’exportation; toute entreprise commerciale appartenant à un Juif devait avoir comme copropriétaire un Musulman — mesure adoptée pour empêcher que l’économie nationale ne passe entre des mains étrangères — ; l’enseignement prodigué par les Écoles de l’Alliance Israélite Universelle est nationalisé en 1961 —  l’enseignement de l’arabe devenant obligatoire dans ces institutions scolaires — … Les mesures de marocanisation du pays, légitimes en elles-mêmes, poussèrent progressivement les Juifs à s’exiler. Un climat délétère de crainte — notamment la crainte de kidnappings de femmes et de jeunes filles Juives —, exacerbé par les tensions inhérentes au conflit israélo-arabe, poussa progressivement les Juifs à partir. À quoi s’ajoute fréquemment l’absence de débouchés économiques et la concurrence sociale exercée par une classe moyenne arabe montante.

LVS : Le départ des Juifs du Maroc a donné lieu à un grand marchandage financier entre le Roi Hassan II et les représentants officiels du Judaïsme mondial.

G. B. : Oui. Un chapitre méconnu de l’histoire contemporaine des Juifs du Maroc est celui du marchandage qui eut lieu au début des années 1960 entre la communauté juive internationale, représentée par le Congrès Juif Mondial, et le Roi Hassan II pour que ce dernier autorise les Juifs à quitter le Maroc. Quand le Roi Mohammed V accède au pouvoir en 1956, il interdit l’émigration des Juifs vers Israël. Une politique cohérente avec les convictions du monarque alaouite. Membre de la Ligue Arabe depuis 1958, le jeune État du Maroc indépendant est solidaire du combat mené par les pays arabes contre Israël. Le Maroc cesse alors ses relations postales avec l’État hébreu. Les Juifs quittent clandestinement le pays pour Israël jusqu’en 1961, année du décès du roi Mohammed V. Cette émigration clandestine est organisée pendant cinq ans par les autorités israéliennes, dont le Mossad. Après la mort de Mohammed V, son successeur, son fils le Roi Hassan II, adopte une politique bien plus libérale sur la question. Le nouveau monarque comprend rapidement qu’à terme, il ne pourra pas empêcher la minorité juive de quitter le pays. Plutôt que de s’opposer frontalement à ce départ, Hassan II s’y adapte et décide de le négocier avec le Congrès Juif Mondial. Le prix per capita exigé pour autoriser un Juif à quitter le Maroc variera selon le flux des demandes, entre 100 $ et 200 $ américains, une somme substantielle à cette époque-là. Pendant trois ans, de la fin 1961 à la fin 1964, le départ des Juifs du Maroc est autorisé, presque officiel (Opération Yakhin, techniquement encadrée par le gouvernement israélien). Durant ces trois années, 90 000 Juifs quittent le Maroc. Chaque mois, le Congrès Juif Mondial verse à Paris une somme en espèces à l’émissaire des services marocains.

LVS : Dans votre livre, vous mettez en charpie la légende dorée d’un Maroc où les Juifs étaient heureux jusqu’au jour où l’État d’Israël fut créé.

Des Juifs vivant dans l’Atlas marocain quittant le Maroc.

Des Juifs vivant dans l’Atlas marocain quittant le Maroc.

G. B. : La communauté juive du Maroc fut celle dont la vie en terre arabo-musulmane fut la plus longue après la guerre des Six Jours. Quand le conflit éclate le 5 juin 1967, un tiers de cette communauté vit encore au Maroc. Alors qu’aujourd’hui, il n’y a quasiment plus de Juifs dans le monde arabe, 3000 Juifs vivent encore au Maroc (et près de 1000 en Tunisie).

Les trois quarts de cette communauté ont émigré en Israël. Certes, l’État d’Israël ne les a pas forcément accueillis les bras ouverts, et confrontés au mépris sinon au racisme de nombreux Ashkénazes, enferrés dans un processus d’intégration malheureux, de nombreux Juifs marocains furent enclins à embellir leur passé au Maroc. De là, des mythes nombreux. En particulier, celui qui veut voir dans le Sultan Mohammed (le futur roi Mohammed V) un protecteur des Juifs durant la Deuxième Guerre mondiale.

LVS : Pourtant, très nombreux sont les Juifs marocains qui croient résolument que le Roi Mohammed V fut le sauveur des Juifs lorsque son pays était, entre juin 1940 et novembre 1942, sous l’autorité du gouvernement de Vichy.

G. B. : Aucune preuve n’a jamais été apportée en ce sens. Il existe même des preuves d’une duplicité du Sultan Mohammed vis-à-vis des autorités du Protectorat. En dépit de tout, le mythe demeure, enkysté dans les communautés juives marocaines d’Israël et de la Diaspora. La réalité est, qu’à l’instar des Juifs d’Algérie, les Juifs du Maroc ne furent pas persécutés pendant la Seconde Guerre mondiale par les Allemands pour une raison simple : il n’y avait pas d’Allemands au Maroc. La réalité du pouvoir est entre les mains du Résident général, c’est-à-dire de la France. Le Sultan du Maroc applique à la lettre les statuts des Juifs promulgués par le gouvernement de Vichy en octobre 1940 et en juin 1941. Il ne s’opposera à aucune de ces mesures antisémites, les traduisant même en Dahir (Décret) chérifien. Mais réclamant sa part d’autonomie vis-à-vis du gouvernement de Vichy, le Sultan Mohammed fera toujours savoir à ce dernier qu’il est résolu à demeurer le maître du pays. Il transmet à cet effet un message très clair au gouvernement de Philippe Pétain : « les Juifs sont mes sujets et c’est moi qui déciderai de leur sort. »

LVS : On dit aussi que le Roi Mohammed V s’est opposé avec fermeté au port de l’étoile jaune par les Juifs marocains.

G.B. : C’est une fable. Le port de l’étoile jaune est une mesure adoptée par les Allemands en Europe au printemps 1942 après avoir été instituée en Allemagne dès septembre 1941. En France, cette mesure ne fut jamais appliquée en zone sud, même après l’occupation de ce territoire en novembre 1942. De Montpellier, à Nîmes et à Marseille… les Juifs n’ont jamais porté l’étoile jaune. Pourquoi donc les Juifs marocains l’auraient-il arborée ? Cette affirmation, absurde, montre toute la force des mythologies. Le futur Roi du Maroc n’a pas empêché l’application d’aucune mesure antijuive promulguée par le régime de Vichy, y compris la spoliation économique. Et plus encore, sait-on aujourd’hui que le Sultan Mohammed aurait mené une politique de double jeu avec les Allemands par anticolonialisme bien sûr. Oeuvrant activement pour l’indépendance de son pays, il a adopté tout naturellement une attitude antifrançaise.

LVS : Depuis plusieurs années, des leaders de la communauté juive du Maroc mènent une campagne très active auprès du Mémorial de Yad Vashem de Jérusalem pour que cette Institution octroie au Roi Mohammed V la Médaille posthume des « Justes parmi les Nations ». Cette requête sera-t-elle satisfaite par Yad Vashem ?

G. B. : Le Comité scientifique de Yad Vashem a refusé d’octroyer au Roi Mohammed V la Médaille des « Justes parmi les Nations » après avoir mené une longue recherche historique sur le rôle joué par ce dernier durant la Seconde Guerre mondiale. Yad Vashem est arrivé à la conclusion qu’il n’y avait aucune raison d’attribuer cette haute distinction à un chef d’État qui ne fit strictement rien de concret quand les Juifs étaient persécutés. Certes, le Sultan Mohammed a accueilli chaleureusement les dirigeants de la communauté juive marocaine, en particulier après novembre 1942. Soit après le débarquement allié au Maroc et en Algérie. Le futur Roi du Maroc comprend que pour gagner son combat pour l’indépendance, il doit s’assurer l’appui des Américains. Et, comme dans toute bonne vision antisémite du monde, il est convaincu que les Juifs contrôlent l’économie américaine et les principaux leviers politiques des États-Unis. Il est persuadé qu’en se rapprochant du « lobby juif », il engrangera le soutien du gouvernement américain. À partir du débarquement allié de novembre 1942, et surtout après la Conférence de Casablanca de janvier 1943, il courtise la communauté juive de son pays dans l’espoir de gagner l’appui des États-Unis. Il n’y a là aucune marque de philosémitisme, ni d’humanisme particulier, seulement des considérations nationalistes. Ce calcul politique astucieux a un seul objectif : convaincre les Américains d’appuyer le combat entamé par les Marocains pour acquérir leur indépendance nationale.

LVS : Pourquoi Israël a-t-il éludé la question des réfugiés juifs des pays arabes pendant très longtemps ?

Un Juif égyptien expulsé d’Égypte en 1956

Un Juif égyptien expulsé d’Égypte en 1956

G. B. : En premier lieu, la grande majorité des Juifs sépharades et orientaux qui ont émigré en Israël appartenaient aux couches sociales les plus défavorisées. Les plus instruits d’entre eux se sont établis en France, en Angleterre, au Canada… En Israël, ces communautés sépharades vulnérables et peu instruites avaient peu d’intellectuels et d’historiens capables d’écrire leur histoire. Le monde ashkénaze, lui, l’a fait après 1945 en narrant les épisodes tragiques de la catastrophe dans laquelle six millions de Juifs venaient d’être anéantis. Il fallut attendre deux générations pour que des intellectuels d’origine sépharade, israéliens ou non, commencent à écrire l’histoire de leurs parents et grands-parents.

La deuxième raison pour laquelle l’État d’Israël fit profil bas sur cette question durant plusieurs années, même s’il porta secours à ces communautés sépharades en danger dans les pays arabes, tient à l’attitude de l’establishment politique israélien d’origine ashkénaze, dont le regard sur ces cultures d’Orient était souvent condescendant. Sinon pire. Le racisme ashkénaze envers les communautés orientales a nourri le désintérêt des élites politiques israéliennes pour cette question.

Mais la raison essentielle est peut-être ailleurs. Les dirigeants politiques israéliens ont peut-être craint que cette problématique ne réveille la question palestinienne. Car les Palestiniens ont aussi perdu terre et biens. Pour les gouvernants d’Israël, un silence sur la question orientale s’imposait tandis qu’au fil des années, la question palestinienne s’est internationalisée.

Aujourd’hui, une nouvelle génération de Sabras, descendants des Juifs orientaux (Mizrahim) ou sépharades s’escriment à réhabiliter la mémoire de leurs ancêtres et demandent que ce chapitre oublié du conflit israélo-arabe soit enseigné aux Israéliens et reconnu par la communauté internationale, au même titre que la tragédie palestinienne. Il y a eu un passage de relais générationnel. Comme ce fut aussi le cas pour le judaïsme ashkénaze, la première génération ne fut pas toujours capable de raconter. La deuxième génération entend connaître l’histoire de la tragédie du départ vécue par leurs parents et grands-parents dans le monde arabo-musulman.

LVS : Peut-on vraiment établir une équivalence entre le drame vécu par les Juifs des pays arabes et la tragédie du peuple palestinien ?

G. B. : Il n’y a pas d’équivalence absolue entre ces deux drames. Pour autant, la revendication des Juifs orientaux et de leurs descendants qui ont dû quitter les pays arabes est légitime. La majorité d’entre eux, en effet, furent évincés de leur pays natal dans le sillage des conflits israélo-arabes. Ils furent souvent pris en otage par les gouvernements arabes qui leur firent payer cher la création de l’État d’Israël. Près de 800 000 de ces Juifs bannis, et le plus souvent spoliés, sont arrivés en Israël totalement démunis. Il y a donc réciprocité entre le malheur des Juifs des pays arabes qui trouvèrent refuge dans un État juif embryonnaire et la destinée du peuple palestinien. Il est donc légitime que, lors de futures négociations de paix avec les Palestiniens, qui revendiquent le droit au retour sur le territoire d’Israël et des indemnisations financières pour les biens qu’ils ont perdus, la question des Juifs exclus et spoliés des pays arabes soit aussi inscrite à l’ordre de ces pourparlers. Cette revendication sera-t-elle prise en compte ? Je l’ignore. Mais il n’est pas abusif de souligner que la question des Juifs des pays arabes fait aussi partie du contentieux israélo-arabe.

LVS : Quelle est la probabilité que les Sépharades soient indemnisés par les pays arabes pour les biens qu’on leur a spoliés ?

G. B. : À peu près nulle. Il est peu probable que ces Juifs qui ont perdu maisons, commerces, biens personnels et comptes bancaires soient indemnisés de quelque façon que ce soit par les gouvernements arabes. Il demeure important en revanche que la communauté internationale reconnaisse cette tragédie, au même titre que la tragédie palestinienne, et admette que ces communautés juives furent victimes d’une persécution sourde qui s’apparente à une exclusion d’ordre ethnique. Il faut souligner aussi qu’à un moment donné, les Juifs exclus des pays arabes devront tourner définitivement la page de ce chapitre sombre de leur histoire. Les Palestiniens devront aussi faire de même en renonçant à leur droit de retour en Israël et à la restitution des biens qu’ils possédaient en Palestine. De surcroît, comment ne pas mentionner la disproportion considérable entre la valeur monétaire des biens perdus par les Palestiniens et celle des avoirs confisqués aux Juifs dans les pays arabes ? La riche communauté juive d’Irak par exemple a été dépossédée par la tromperie et la violence de propriétés et de biens d’une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars. Une somme bien supérieure à la valeur des biens perdus par les Palestiniens.

Les livres de Georges Bensoussan

Les livres de Georges Bensoussan

LVS : Que devraient faire les Sépharades, et les autres Juifs aussi, pour réhabiliter l’histoire oubliée des centaines de milliers de Juifs qui ont été évincés des pays arabes ?

G.B. : Faire connaître leur histoire et briser le silence. Pendant plusieurs décennies, ce drame fut enfoui et oublié. En 2012, quand j’ai publié mon livre Juifs en pays arabes. Le grand déracinement. 1850-1975, beaucoup de gens ont découvert ce chapitre de l’histoire du peuple juif. Évidemment, le livre fut boudé par l’élite intellectuelle et médiatique de gauche, la même qui pendant dix ans avait nié qu’il existât un nouvel antisémitisme en France. Cette élite, qui vit dans un déni constant de la réalité, continue à nous donner chaque jour des leçons de morale. Elle s’est réveillée avec la gueule de bois au lendemain des attentats meurtriers perpétrés par des djihadistes français à Paris, en janvier 2015, contre les journalistes de Charlie Hebdo et les clients juifs d’un supermarché d’alimentation cacher.

Notre principale mission est de faire connaître au niveau international l’histoire oubliée des Juifs des pays arabes et de l’enseigner aux nouvelles générations. Toute écriture de l’histoire qui prétend donner vie aux muets est une écriture de soi, tant c’est aussi la part indicible et muette en soi que met au jour l’investigation de mondes disparus. Il ne s’agit donc ni de larmoyer, ni de maudire, ni de communier dans la nostalgie d’une mythique entente cordiale, mais de comprendre seulement. Et d’entendre pour ce qu’elles étaient ces violences qui ont nié la dignité des Juifs du monde arabe.

 

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