Debdou, le berceau oublié du judaïsme marocain
Un voyage entre Histoire et Mémoire
Par William Déry, coprésident de Mémoires et Dialogue
Debdou est aujourd’hui à l’honneur d’un ambitieux projet de restauration de son patrimoine juif. Le projet, financé par le World Monuments Fund (WMF) – une ONG américaine – et soutenu par l’UNESCO, les autorités marocaines, monsieur André Azoulay, conseiller de Sa Majesté Mohammed VI, la Fondation du Patrimoine culturel judéo-marocain et d’autres associations, comme Mémoires et Dialogue, vise à réhabiliter la mémoire juive de Debdou tout en promouvant le dialogue interculturel.
En approchant de cette ville de quelques milliers d’habitants, après un voyage de plusieurs heures en auto, j’ai immédiatement été frappé par le silence presque sacré qui y règne. Ma balade à travers les ruelles étroites de Debdou, était chargée d’émotions et de découvertes inattendues. Les façades des maisons semblaient murmurer les histoires des générations passées. Guidés et pilotés par madame Aziza Chaouni, architecte de renommée internationale et coordonnatrice principale du projet de restauration, nous avons été chaleureusement accueillis par les habitants, dont plusieurs gardent un souvenir attendri de leurs anciens voisins juifs.
Notre travail consistait à effectuer une reconnaissance et un inventaire des lieux significatifs : synagogues, cimetières, mikvés, maisons et commerces qui racontent le quotidien d’une communauté autrefois présente et vibrante d’activité.
Les synagogues, bien que fermées et désertes, ont conservé une telle atmosphère de recueillement et de respect qu’en franchissant la porte de l’une d’entre elles, je pouvais presque entendre les prières qui semblaient encore résonner dans l’air, témoignant de la vie qui animait ces murs.



Avec des rabbins venus de France (Paris) et d’Espagne (Melilla), en présence de monsieur Javier Ors Ausin, directeur du projet auprès du WMF, en compagnie d’anciens debdoubis, le Dr Isaac Cohen, de Casablanca et monsieur Mimoun Marciano, de Paris, ainsi que de personnes aux ressources inestimables, tels monsieur Badreddine Filali et d’autres encore, nous avons eu l’opportunité d’échanger et de réfléchir ensemble à la réhabilitation des lieux dans le respect des règles de la Halakha. La responsabilité de rendre ce patrimoine vivant est une tâche sacrée qui incombe à chacun de nous, car restaurer ces lieux, c’est également redonner voix aux personnes qui ne sont plus là et à leurs histoires oubliées. Le Musée juif de Casablanca et sa très dynamique conservatrice, madame Zhor Rehihil, ainsi que monsieur Serge Berdugo, secrétaire général des communautés juives du Maroc, se sont étroitement associés à cette merveilleuse initiative.
L’un des moments les plus émouvants de notre voyage a été la rencontre d’habitants âgés, musulmans, qui se remémorent avec nostalgie leurs voisins juifs. Leurs récits chargés d’émotion parlent d’amitié, de solidarité et de partage, témoignant d’un vivre-ensemble authentique qui a marqué l’histoire de cette région. Un vieux monsieur nous a raconté comment lui et sa famille partageaient des repas avec leurs voisins juifs pendant les grandes fêtes. Il évoquait les Rosh Hashana et les Pessah, où les portes étaient ouvertes et où une chaleureuse convivialité transcendait les différences religieuses. Ces récits nous ont profondément touchés et nous ont rappelé la force de cet héritage commun que nous continuons à vouloir préserver.
Notre association, Mémoires et Dialogue, sise à Montréal, s’est fièrement associée à cette mission qui représente une démarche essentielle pour faire revivre et conserver notre héritage et ainsi favoriser un avenir harmonieux. Représentée à Debdou par madame Wassila Tazi, coprésidente, et votre humble serviteur, l’association, fondée à Montréal en 2012, a pour mission essentielle la préservation de l’héritage commun et la transmission de la mémoire en établissant des passerelles entre la jeunesse juive d’origine marocaine née au Canada et la jeunesse musulmane du Maroc. Un événement, prévu à Montréal en octobre, rassemblera tous les debdoubis d’origine autour de madame Aziza Chaouni. Ce sera l’occasion de partager nos expériences, de dévoiler les plans de restauration et d’inviter tous ceux qui se sentent liés à ce village à se joindre à notre projet.
Bien que Debdou ait perdu sa communauté juive, les lieux de culte et de mémoire sont préservés dans un silence éloquent. Nous voulons ramener la lumière là où l’obscurité s’est installée. En collaboration avec les autorités locales, nous espérons faire renaître les liens qui unissaient nos deux communautés, juive et musulmane, dans l’histoire de ce village, ancienne capitale mérinide du XIIe siècle.
Le défi de la restauration est immense ; mais avec le soutien des acteurs impliqués, nous sommes convaincus que Debdou peut redevenir le symbole d’une belle et véritable coexistence. Nos efforts ne se limiteront pas à la réhabilitation matérielle, mais s’étendront également à l’éducation et à la sensibilisation. Offrir aux jeunes juifs et musulmans d’aujourd’hui la possibilité de découvrir leur héritage commun est fondamental pour construire un avenir empreint de respect et d’appréciation mutuels
Debdou est plus qu’un simple village : c’est un témoignage vivant de l’histoire partagée des Juifs et des musulmans au Maroc. Ce voyage a ravivé notre conviction que l’héritage juif de Debdou mérite d’être célébré et préservé. Ensemble, nous pouvons aider Debdou à retrouver son éclat pour que cette ville soit à nouveau regardée non seulement comme une ville marocaine, mais comme un lieu où les histoires d’hier se mêlent aux promesses de demain.
L’ouvrage de notre cher ami, Joseph Cohen Saban (ZL’), Une Nouvelle Séville en Afrique du Nord, Histoire et généalogie des juifs de Debdou, publié aux éditions Élysée en 2000, m’a été d’une grande utilité et le sera davantage lors des travaux que le comité mis en place accomplira à l’avenir pour découvrir et apprécier l’histoire des familles juives de Debdou : les Cohen Scali, les Marciano, les Benhamou, les Bensoussan, les Benguigui, les Marelli, les Sultan et… bien d’autres encore.
Ce voyage à Debdou n’a pas été seulement une exploration géographique, mais un pieux pèlerinage vers une mémoire silencieuse, une invitation à célébrer notre héritage commun et à bâtir ensemble un avenir de dialogue et d’harmonie.
