C un roman remarquable signé Amanda Sthers
« L’antisémitisme est tellement irrationnel qu’il n’y a pas de mot pour le définir »
Par Elias Levy
Le dernier roman d’Amanda Sthers, C (éditions Grasset, 2025), s’ancre dans le traumatisme du 7 octobre 2023.
À travers les personnages de Rebecca, juive de gauche, fille de rescapés de la Shoah, et de son époux, Gilles, non juif, lassé par les débats tumultueux sur le conflit israélo-palestinien et séduit par les sirènes captieuses de l’extrême droite, le roman explore avec finesse la sidération face à la haine antijuive, mais aussi le besoin vital de nommer, de comprendre et de résister à cette hydre qui s’abat de nouveau sur le peuple juif.
Leur relation met en lumière les tensions et les incompréhensions qui émergent lorsque l’Histoire fait irruption dans l’intime.
Avec une écriture sobre, subtile et poignante, Amanda Sthers livre un roman engagé et profondément humain, qui interroge la place des Juifs aujourd’hui, la persistance de l’antisémitisme et la diabolisation d’Israël.
Amanda Sthers est romancière – c’est son treizième roman –, dramaturge, scénariste et réalisatrice de plusieurs longs métrages.
La Voix sépharade s’est entretenue avec elle, par visioconférence, depuis sa résidence de Los Angeles.
Auriez-vous écrit ce livre si la tragédie du 7 octobre 2023 ne s’était pas produite ?
Le 7 octobre a été à la fois un immense choc et l’accélérateur d’un antisémitisme déjà présent. Je pense que d’autres actes antisémites, même s’ils avaient été moins spectaculaires, auraient aussi pu déclencher le besoin viscéral d’écrire sur ce sujet.
Nous arrivons à un stade où l’on ne peut plus fermer les yeux. Très nombreux sont ceux qui ont tenté de minimiser cette réalité sinistre pendant des années, mais aujourd’hui, on sait qu’il faut s’y confronter. Le 7 octobre a imposé, pour moi, l’urgence d’écrire ce livre, mais il était déjà là, en attente du bon moment, du bon angle.
Votre récit commence avec un champignon incrusté dans le plafond de la chambre à coucher de vos deux principaux personnages, Rebecca et Gilles, un couple qui sera fortement percuté par la tragédie du 7 octobre. D’où vous est venue l’idée de ce champignon ?
J’ai toujours eu une fascination pour Franz Kafka, pour les images inquiétantes, presque irréelles, comme pour le théâtre de l’absurde. L’idée est pourtant venue par hasard. J’étais chez un ami qui avait des problèmes de moisissures au plafond. Il pensait à une fuite d’eau. Et je me suis dit : « Et si ce n’était pas ça ? Ça peut être encore pire si on ne sait pas d’où ça vient. »
Comment combat-on quelque chose dont on ne connaît pas l’origine ? À ce moment-là, j’ai compris que j’avais mon livre.
Cette image était puissante : quelque chose qui apparaît, qui se propage, qu’on n’arrive pas à déloger. Comme l’antisémitisme, qui surgit aussi comme ce champignon, sans raison logique, sans explication claire. On ne peut pas comprendre la haine des Juifs rationnellement, seulement constater ses effets délétères.
Rebecca est une éditrice réputée, de gauche, féministe, plutôt éloignée du milieu communautaire juif. Le 7 octobre vient la rattraper brutalement. Son personnage est-il issu de la fiction ou inspiré d’une situation réelle dont vous avez été témoin ?
J’ai toujours eu conscience de ces problématiques, même quand on me disait que j’exagérais. J’aurais aimé me tromper. Mais les événements ont malheureusement confirmé mes inquiétudes.
Beaucoup de personnes autour de moi, qui se moquaient parfois de mes alertes, ont soudain été assignées à leur identité juive. Elles se sont rendu compte que des gens qui les entouraient ne les regardaient plus de la même façon.
Rebecca, qui pense appartenir à un milieu très progressiste, très féministe, découvre subitement que les valeurs qu’elle défendait pour d’autres communautés ne lui sont pas rendues après le 7 octobre.
C’est un énorme choc pour elle ?
Oui. Alors même qu’Israël n’a pas encore répliqué à l’attaque sauvage du Hamas, une déferlante d’antisémitisme est déjà à l’œuvre. C’est un grand choc pour elle, qui fonctionne selon une rationalité intellectuelle. Elle n’arrive pas à comprendre ce glissement, ce phénomène qui nous a toujours fascinés lorsque nous observons la Seconde Guerre mondiale : comment les choses ont-elles pu dégénérer à ce point ?
Ici, nous voyons ce cataclysme se produire sous nos yeux.
On se sent presque impuissants, car il ne s’agit pas de rationaliser, mais de comprendre l’irrationnel : cet antisémitisme qui surgit comme un champignon, sans raison apparente.
Gilles, l’époux de Rebecca, bascule, lui, dans un autre univers idéologique, celui de l’extrême droite. Les dialogues sont très documentés.
Je m’intéresse beaucoup à la politique. Je me suis énormément documentée pour écrire ce livre et restituer les choses telles qu’elles se passent. C’est une fiction ancrée dans le réel. Les personnages sont imaginaires, mais le monde dans lequel ils évoluent est totalement vrai. Tous les événements, les chiffres, les faits mentionnés dans le livre sont exacts et documentés.
Dans un monde où les fake news dominent, où un post Instagram semble plus vrai qu’un autre parce qu’il a plus de likes, nous avons perdu la vérité. C’est le drame du siècle à venir : comment retrouver la réalité des choses ? J’ai l’impression que ce sont désormais les auteurs de fiction qui doivent laisser une trace fidèle du monde tel qu’il est.
Vous vouliez donc laisser une trace exacte du 7 octobre ?
Oui, mais aussi de la montée de l’extrême droite, de la polarisation de la société française, de ces extrêmes qui, sous des ressorts différents, nourrissent les mêmes haines.
Le champignon symbolise cette société qui se délite, tout comme ce couple en pleine déliquescence représente la France.
Aujourd’hui, un couple suffit à incarner le pays. Dans un couple, il y a trois entités : l’un, l’autre et le « nous », fait de compromis, d’écoute, d’empathie. Cette capacité est en train de disparaître.
Après le 7 octobre, beaucoup de femmes juives ont été exclues de mouvements féministes. Vous évoquez cette réalité abjecte dans le roman.
Oui. Malheureusement, ce phénomène s’est répandu. Certaines de ces femmes juives ont même été agressées lors de manifestations féministes. Il y a eu une négation totale des viols commis le 7 octobre par le Hamas, pourtant filmés et documentés par les terroristes eux-mêmes.
Là encore, si l’on ne peut pas rationaliser, il faut au moins laisser une trace.
Vous insistez beaucoup sur la nécessité de rétablir les faits, notamment en ce qui a trait à Israël.
Ce livre est didactique sous couvert de divertissement. Je tente d’avoir de l’empathie pour toutes les positions politiques, car chacun pense être du bon côté. Je donne aux lecteurs les informations nécessaires pour comprendre et décider par eux-mêmes, en connaissance de cause.
Je dois rappeler des faits de base : il n’y a pas d’apartheid en Israël ; les trois religions y vivent ensemble ; c’est la seule démocratie de la région ; c’est le seul endroit du Moyen-Orient où les droits LGBTQ existent et sont respectés. Ce sont des évidences pour certains, mais pas pour la majorité, qui est aujourd’hui fortement séduite par des slogans anti-Israël caricaturaux et haineux.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’antisémitisme ?
Je ne suis pas étonnée : c’est un fléau cyclique. Mais en tant que Juive et mère, je suis inquiète. Je me demande toujours vers quels lendemains nous nous acheminons. J’ai grandi avec l’idée de la précarité de la condition juive. Ce n’est pas de la surprise, mais du chagrin, de la peur et une volonté de résistance intellectuelle.
Je pense que la seule chose qui protège aujourd’hui les Juifs du monde entier, c’est la force de l’État d’Israël. Sans Israël, nous serions en grand danger. Ce n’est pas Israël qui crée le danger, c’est sa force qui nous protège.
Est-ce que cela vous inquiète de voir certains s’escrimer à réécrire le narratif du 7 octobre ?
Oui. Le pire, c’est ceux qui établissent un parallèle entre la Shoah et la situation à Gaza : comparer les Israéliens aux nazis, parler de génocide alors que ce n’est pas le cas. J’explique comment ce discours a été entièrement façonné, comment certaines universités ont forgé une vision pseudo-révolutionnaire chez des étudiants qui ne savent pas de quoi ils parlent.
Le révisionnisme a toujours existé. Mon travail, à ma petite échelle, est de laisser une trace fidèle de ce moment charnière.
Vous avez quitté la France pour les États-Unis il y a quelques années. Est-ce à cause de l’antisémitisme ?
Je suis partie il y a dix ans, juste après l’attentat djihadiste contre le Bataclan. J’y ai perdu des amis. J’ai senti un point de non-retour, une absence de prise de conscience face à l’islamisme. Je ne voulais pas être réduite à ce motif, mais oui, je suis partie pour que mes enfants grandissent dans un pays où j’avais moins peur. Les États-Unis restent plus sûrs, même si la situation à New York s’est beaucoup compliquée ces temps-ci. Pour l’instant, vivre à Los Angeles est plus sûr qu’à Paris.
Le titre du livre est très intrigant.
Mon éditeur a tout de suite compris. C’est la première fois que les éditions Grasset modifient la typographie de leur couverture. Ce « C » est le champignon, le complot, la connerie, le couple… Il renferme tout.
Dans la tradition juive, on ne nomme pas Dieu. Moi, je ne voulais pas nommer le diable non plus. Ce « C » représente l’innommable. L’antisémitisme est tellement irrationnel qu’il n’y a pas de mot pour le définir. Une lettre suffit. C’est aussi « Sais ! » et « C’est… »
Rebecca, fille de survivants de la Shoah, n’a pas d’enfants, car elle ne voit pas l’intérêt de procréer dans un monde aussi instable. Partagez-vous son pessimisme ?
Non. J’ai un fond d’espoir. Je crois en l’humanité, en la possibilité de cycles où le bien ressurgit. J’ai confiance dans l’éducation, la réflexion, la capacité de l’humain à se réinventer. Je suis vigilante, mais pas naïve.
Quel est le message principal du livre ?
Que toutes les haines se valent. Beaucoup de Juifs français pensent être protégés en votant pour l’extrême droite. Ils oublient l’Histoire. Ils oublient que, même s’il existe des extrémistes musulmans, la majorité des musulmans veut simplement vivre en paix.
On ne peut pas sombrer nous-mêmes dans la haine, elle se retournerait contre nous. L’extrême droite a une histoire antisémite qu’on ne peut pas éluder.
Ce livre tente de recréer du dialogue, du débat, à travers le rire – un rire très juif, qui permet de survivre à l’insurmontable. C’était presque impossible d’écrire un livre drôle sur un sujet aussi grave, alors que j’avais de la famille en Israël le 7 octobre. Mais pour moi, le rire est ce qu’il y a de plus intelligent dans l’humanité. Une fois qu’on a ri ensemble, on peut reconstruire.
