Elles et Ils ont publié NOVEMBRE 2021

PAR Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

 

 

 

 

 

 

 

Susie Morgenstern,
Mes 18 exils, L’Iconoclaste, Paris, 2021.
Elle est l’une des auteures les plus connues de la littérature Jeunesse en France (ses best-sellers ne se comptent plus). Et pourtant lorsque Susie, Hoch, de son nom de jeune fille, native du New Jersey (É.-U.) arriva en France pour épouser le jeune homme juif qu’elle avait rencontré à l’Université Hébraïque de Jérusalem : elle ne connaissait pas un mot de français!
Dans cette autobiographie drôle et savoureuse, elle nous relate les moments importants de son existence dans lesquels nous pouvons tous nous reconnaître. Une suite d’exils, en fait, la vie! Le premier d’entre eux : sortir du ventre de sa mère, bien sûr, naître fille dans un monde où les hommes sont privilégiés, suivi notamment de la première journée à la maternelle, le départ pour les études universitaires, le fait d’être juive, minorité souvent discriminée surtout lorsqu’elle s’affirme sioniste. Immigrer, vivre loin de ses sœurs qu’elle adore, et dans cet exil avoir comme meilleure amie une Juive sépharade qui lui fait découvrir cette nouvelle culture, être une intello (pas toujours bien vue), « renoncer à une vie désinvolte » en devenant une mère, perdre son grand amour et devenir veuve, voir ses filles quitter le giron familial, vivre le début de sa vieillesse. Tout au long de ce parcours raconté avec un humour désopilant, elle fait preuve de cette résilience dont nous usons tous et toutes à un degré ou un autre. D’ailleurs, l’auteure, qui ne se définit pas comme quelqu’un de religieux, mais attachée à certains traits de la tradition juive, ne manque pas de dire chaque matin en ouvrant les yeux la prière de reconnaissance du Modé Ani : « Je te remercie, ô roi vivant et éternel, de m’avoir restitué mon âme (…) ». Ce livre est à mettre dans toutes les mains sans modération! Je l’ai pour ma part déjà offert plusieurs fois. On rit, on est ému et on ne lâche pas l’ouvrage avant de l’avoir terminé tout en regrettant qu’il soit déjà fini

 

 

Sigal Samuel et Vai Mintzi,
Osnat and her dove. The true story of the World’s First Female Rabbi, L.Q, 2021.
L’auteure Sigal Samuel, d’une famille juive irakienne et d’origine montréalaise, avait déjà écrit un premier roman très remarqué, Les mystiques de Mile End, édition Marchand de Feuilles, 2017, récipiendaire en 2016 du Canadian Jewish Literary Awards. Elle y décrivait la vie juive de ce quartier de Montréal, celle d’un universitaire expert en kabbale, veuf et de ses deux enfants. Elle parlait du  deuil, d’un couple de voisin rescapés de la Shoah, et de ses amours et questions de genre. Un livre singulier qu’il nous plait de rappeler dans ces quelques lignes.
Elle signe ici le texte d’un livre pour enfants illustré par Vai Mintzi et qui raconte comme une fable des aspects de la vie de Osnat Barzani. Née en 1590 à Mossoul (Irak), elle fut la première femme à être reconnue comme rabbin et avoir enseigné et dirigé une yeshiva (école talmudique) au Kurdistan après la mort de son père et de son mari. On lui reconnait aussi des dons dans la connaissance ésotérique et la poésie.
Notre magazine le LVS, sous la plume de Gabriel Abensour, lui avait déjà consacré un article en rappelant la correspondance avec d’autres érudits qui lui marquaient du respect et en proposant la traduction inédite en français d’un de ses poèmes[1].
Ce livre participe à mettre en valeur l’histoire des femmes trop souvent occultée et offre ainsi des images et représentations essentielles pour les petites filles comme pour les garçons. Car si une chose a été possible au 16e siècle pourquoi ne le serait-elle par au 21e pour celles qui choisiraient cette voie au sein de communautés juives qui l’accepteraient? La création de Sigal Samuel a de nouveau été primée puisque ce livre a reçu cette année le prix Canadian Jewish Literary Awards, dans la catégorie Jeunesse.[1] https://lvsmagazine.com/2020/03/r-osnat-barazani-la-tanaite-du-kurdistan-juif/

 

 

Caroline Bongrand,
Ce que nous sommes, Denoël, 2020.

Le titre peut s’entendre d’une double façon… Ce que nous sommes, notre identité personnelle. Mais aussi la somme des histoires et filiations familiales qui nous fondent.

Et c’est à cette investigation pour elle impérative que s’attelle l’auteure. « Nous connaissons intiment notre histoire sans y avoir pourtant accès, c’est là en nous ». Trop de chaos, de silences, d’éclats, en elle et autour d’elle a besoin d’y voir plus clair. De se reconstruire.

Elle remonte ainsi, deux trois générations, elle, qui, nonobstant son nom de famille hérité de son père élevé dans le protestantisme, a découvert qu’elle était juive tant du côté maternel que paternel. Une judéité enfouie aux origines ashkénazes et sépharades.

L’auteure décrit, en vrac, le monde de la mode, car son arrière-grand-père paternel avait créé à Paris une célèbre maison de couture et l’élégance qui perdure dans sa famille, la Shoah, la destitution et la perte d’une maison familiale, sa destruction après la guerre, il n’en reste que des débris. « Moi aussi, je veux gratter la terre, je veux chercher, je veux trouver ». Elle raconte les histoires d’amour de celles qui l’ont précédée, elle qui est « une femme issue d’une famille où les filles ne sont pas vraiment les bienvenues ». Ces « traumatismes en héritage » pour citer encore un passage de son livre l’interpellent. Mais l’auteure exprime aussi ses reconnaissances. Ce jeune résistant qui durant la Seconde Guerre mondiale prit la place de son père, autre résistant, dans le peloton d’exécution. Il est mort pour la France, mais Caroline Bongrand relève que « ce jeune homme a permis à mon père de vivre. Je lui dois la vie ». Savons-nous tout ce qui concourt aux miracles de nos existences?

L’ouvrage s’ouvre sur une rupture sentimentale et se termine au terme de cette quête identitaire par une rencontre. « (…) j’ai la certitude que lorsque deux personnes se rencontrent avec le sentiment immédiat et familier de se retrouver, cela correspond à une vérité. » Et elle écrit encore, lisez bien : « Cela vient de quelque part, pas forcément du passé, non, cela peut venir d’un temps qui est devant nous ». C’est magnifique.

C’est un livre rare qui, à peine sa lecture achevée, invite à poursuivre… les fils visibles et invisibles qui tissent nos vies de génération en génération pour un futur déjà là, en devenir, plein de promesses.

Un sentiment de gratitude nous habite alors, Caroline a ouvert la voie.

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