Elles et Ils ont publié SEPTEMBRE 2021

PAR Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

 

 

 

 

 

 

 

Irène Kaufer,
Dibbouks, Éditions de l’Antilope, Paris, 2021.
De nombreuses personnes qui ont perdu des êtres chers de leur famille durant la Shoah – parents, grands-parents, frères et sœurs, cousins, neveux, conjoints et enfants – ont fait preuve d’une incroyable résilience et ont refondé leurs familles ou d’autres à leur retour de l’enfer. La narratrice qui vit en Belgique comme l’auteure et lui emprunte nombre d’indices personnels sait qu’elle avait une sœur avant la guerre. Cette dernière est morte toute jeune enfant et la narratrice est habitée par son existence fugace… et son absence comme un dibbouk, une entité étrangère qui aurait pris possession d’elle. Alors elle imagine, au point que sa réalité se confond avec ses fictions, ce qu’aurait été sa vie si… son père n’avait pas retrouvé sa mère après la Shoah et serait partie vivre… à Montréal avec sa sœur miraculeusement sauvée. Ou si… sa mère avait épousé à son retour des camps, ce français croisé après la guerre, issu d’une famille antisémite auprès de qui elle aurait dû cacher sa judeiété. Dans un cas comme dans l’autre, elle n’aurait tout simplement pas vu le jour puisque ses parents ne se seraient pas retrouvés après la Shoah. Mais dans la réalité du roman cependant, l’auteure fait vivre et croiser ces réalités par la grâce d’une écriture à la fois grave et légère et teintée d’un humour constant. Ainsi l’héroïne rencontre à Montréal cette autre sœur qui a vécu avec son père alors que le même homme vivait avec elle et sa mère à Bruxelles. Le mot vie, haim en hébreu, toujours au pluriel, prend ici tout son sens. Roman singulier de cette auteure juive belge d’origine polonaise dans une maison d’édition qui ne cesse d’étonner par ses découvertes ou mise en valeur d’auteurs de la littérature juive.

 

 

Mireille Hadas-Lebel, 
Les Pharisiens dans les Évangiles et dans l’Histoire, Albin Michel, Paris, 2021.
Pari audacieux que celui de l’auteure, historienne, spécialiste du judaïsme de l’Antiquité… Déconstruire l’image négative des pharisiens qui les fait apparaitre dans les Évangiles comme hypocrites et vicieux. Et qui, par extension, a nourri des siècles d’antijudaïsme chrétien car les Juifs ont historiquement été les héritiers de ce courant qui a perduré contrairement aux sadducéens et esséniens qui ont disparu depuis l’Antiquité. Elle plaide d’abord pour une contextualisation en rappelant que les Évangiles les plus violentes à cet égard, comme celle de Mathieu, compte parmi les plus tardives et a été rédigée à un moment où la rupture s’inscrit entre Juifs et chrétiens. Mais elle met aussi en avant les exemples positifs des pharisiens, notamment chez Luc. On les voit inviter Jésus chez eux et le prévenir qu’Hérode cherche à le tuer.
Elle montre aussi que l’univers des pharisiens et celui de Jésus étaient parfois proches et que leurs discussions pouvaient s’apparenter sur certains points, à une controverse rabbinique. Mais surtout, elle rappelle le chemin parcouru depuis la seconde moitié du 20e siècle : « Parallèlement à la reconnaissance du Jésus juif par les chrétiens, la réappropriation de Jésus par le judaïsme s’est accélérée (…) » (p 166). Car, en effet, rien qu’en hébreu il s’est écrit sur le sujet depuis plus de cinquante ans plus d’ouvrages qu’en dix-huit siècles. On referme ce livre instructif et didactique en se disant qu’il participe amplement au dialogue judéo-chrétien.

 

 

Christophe Naudin,
Journal d’un rescapé du Bataclan, Libertalia, Paris, 2020.

L’auteur se trouvait au Bataclan, à Paris, le 13 novembre 2015 à un concert de hard rock lorsqu’il y eut l’un des attentats islamistes les plus tragiques en France. Au cri de « Allah Ouakbar » trois terroristes sont entrés et ont massacré à la mitraille les spectateurs, tuant 90 personnes et blessant des dizaines d’autres. Naudin a pu se cacher et être évacué quelques heures plus tard par des membres de la Brigade de recherche et d’intervention de la police. Vision d’horreur, il marche sur des bouts de cervelle. Il eut la vie sauve, mais perdit un de ses meilleurs amis avec qui il s’était rendu à ce spectacle. 

Ce journal n’est pas seulement intéressant parce qu’il raconte comment on vit, survit et tente de se reconstruire après un attentat – Philippe Lançon nous avait offert en 2018, Le lambeau, un livre hors du commun sur le sujet – mais parce qu’il relate les coups de colère et l’accélération de la prise de conscience d’un homme, d’une bonne quarantaine d’années, prof d’histoire dans un lycée de la région parisienne et qui se situe clairement à gauche pour ne pas dire à l’extrême gauche. Et là, de quoi se rend-il compte?

Des manquements graves de sa famille politique… Le déni du fascisme islamiste alors que le fascisme des suprématistes blancs est à juste titre dénoncé. L’occultation de la dimension religieuse de l’idéologie mortifère de l’islamisme (leur haine au nom de l’islam et de leur lecture fondamentaliste du Coran, leur vocabulaire qui renvoie aux croisades, leur vision du monde et d’un monde de l’au-delà liée à la récompense de leurs meurtres). Naudin refuse aussi l’explication sociale souvent avancée comme unique raison des dérives des islamistes et brandie comme un prétexte pour justifier la violence des djihadistes. Il trouve cette extrême gauche souvent complaisante avec l’islamisme sous prétexte que ce sont des dominés qui y adhèrent contre un occident présentée de façon essentialiste et réduit à un monde de dominants. Il pointe l’aveuglement de divers groupes qui, à force de craindre l’amalgame entre une haine des musulmans absolument condamnable et les barbares islamistes, refusent de pointer les seconds de peur d’écorcher les premiers. Ils pratiquent ainsi un amalgame alors même qu’ils accusent les autres de le faire et ne pensent pas le réel sous ses diverses facettes. Leur silence est coupable.

Et plus d’une fois, l’auteur dénonce « l’angle mort » comme il l’écrit, de cette pensée politique : l’antisémitisme. « Il est pourtant omniprésent, à la fois dans les textes djihadistes et dans le choix de leurs cibles. Pourquoi alors refuser de le voir, ou en minimiser l’importance? » (p 150). De même se demande-t-il que de se voiler la face devant les « ambiguïtés entre antisionisme et antisémitisme » (p 150).

L’auteur, lucide, reste ancré à gauche et, à titre personnel, se remet lentement autant que faire se peut de cette tragédie. Il est vrai que la rencontre avec la compagne avec qui il chemine depuis lors participe de cette résilience. Espérons que ce témoignage honnête et courageux de la part d’un homme qui a vu la mort en face et à qui on ne peut donner des leçons d’antiracisme fera réfléchir des hommes et des femmes se reconnaissant dans le spectre politique de la gauche radicale.

 
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