Elles et Ils ont publié

PAR Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

 

 

 

 

 

 

Le confinement peut être propice à découvrir des livres qui nous auraient échappé ces dernières années. Nous proposons sur ce point deux vignettes qui côtoient deux parutions plus  récentes

 

 

Laurent Cohen,
Sols, Acte Sud, Arles, 2010.
L’auteur multiplie les talents… Il est musicien, traducteur de l’hébreu, notamment de romans, et penseur puisqu’il nous a déjà gratifié de livres remarquables d’exégèses sur le Roi David ou Salomon. C’est dire qu’il maîtrise de façon singulière les textes de la tradition juive. Il nous offre ici son premier roman qui est époustouflant – et je pèse mes mots – d’érudition, d’ingéniosité et le tout avec une pointe d’humour. L’intrigue? Deux chercheurs, S.G., spécialiste en théologie et plus particulièrement dans le domaine des anges et L.C., historien sur la période de Vichy, commentent, chacun dans leur domaine un manuscrit. Le journal d’un homme juif qui se cache sous l’occupation allemande et travaille à un commentaire mystique du Livre de Job avant de tenter de rejoindre l’Orient.  Vous voyagerez à la fois dans la kabbale et le Talmud, car les annotations de ces deux spécialistes sur ce journal s’écrivent en marge du texte comme les gloses d’un traité talmudique et l’histoire de Paris sous le nazisme. À mes yeux, l’auteur est un digne successeur du grand Jorge Luis Borges qui nous dévidait les secrets de ce monde entre fiction et réalité. On attend avec impatience le prochain roman à paraître de Laurent Cohen.

 

 

Olivia Tapiero,
Rien du tout, Mémoire d’encrier, Montréal, 2021.
« Je n’écris pas pour faire des livres, j’écris et cela donne des livres » dit l’auteure comme le rapporte une consœur dans Le Journal de Montréal[1]. Et, en effet, à peine au début de sa trentaine, elle en est déjà à son 5e ouvrage, un recueil de pensées dans un style poétique où la lucidité tient lieu d’éthique. Il y a quelques perles dans l’ouvrage de cette jeune femme, d’origine marocaine, née à Montréal et petite fille d’une ancienne présidente de la CSUQ. Elle exprime les méandres d’une quête d’identité à partir d’une histoire personnelle, familiale et sans doute collective, elle dont la famille a quitté, comme tant d’autres, leur pays natal dans cette Afrique du Nord qui s’est vidé de ses Juifs.  « Ils pensaient pouvoir fuir leur histoire et ils avaient raison, maintenant je suis prise avec le vide à la place de l’histoire (…) ». Et elle ajoute dans une lecture dont l’ordre m’est personnel : « Je refuse que les failles ne soient acceptables qu’en vue d’une potentielle success story. Ou d’un souvenir remonté à la surface. Je me méfie de ce qui me répare. (…) Une bombe à retardement transmise de mère en fille finit par exploser dans mes gènes. » Il faut avoir le courage de discerner les héritages parfois escarpés d’une immigration. C’est le défi que relève O.Tapiero dans un livre qui s’ouvre sur cette dédicace : « A ma mère quand elle était enfant ».
[1] Sarah-Émilie Nault, 21.01.2021.

 

 

Bernard Benyamin avec Yohan Perez,
Le code d’Esther, Et si tout était écrit, First Editions, Paris, 2012

Bernard Benyamin, journaliste célèbre en France, vient de perdre sa mère et alors qu’il n’est pas pratiquant se rend tout de même tous les jours à la synagogue, au cours de son année de deuil, pour dire le Kaddich. Là, il fait la connaissance de Yohan Perez, son voisin, qui l’initie à certains « mystères » du Rouleau d’Esther, ce livre qui, dans la Bible, raconte comment les Juifs ont échappé à un génocide annoncé… Pourquoi répète-t-on une seconde fois que les dix fils d’Haman l’antisémite vont être pendus alors qu’ils l’ont déjà été? Est-ce un hasard si l’équivalent numérique de quatre lettres écrites étrangement dans une partie du texte correspond à 1946? Et surtout quels liens auraient ces singularités avec la dernière phrase de ce dignitaire nazi condamné à Nuremberg comme neuf autres criminels et qui au moment d’être pendu s’exclama : « Ce sont les Juifs qui vont être contents! C’est Pourim 1946! ». À partir de là, le journaliste et son complice vont mener des recherches qui les mèneront en Allemagne, en France et en Israël pour tenter de décrypter ce que certains nomment le code ou les prophéties d’Esther. Je vous laisse juge de cette enquête sous forme de thriller. Elle séduit les uns et laisse sceptiques d’autres. Moi, je suis entre les deux, mais j’ai plongé avec plaisir dans cet ouvrage qui peut à minima se lire comme un roman d’aventures où, aux côtés des rabbins et des journalistes, on se découvre une âme de détective à la fois dans les textes et dans l’histoire.

 

 

 

Pierre-Henry Salfati, 
Le premier mot « Au commencement… » : Histoire d’un contresens, Fayard, 2021.
Le public d’ALEPH connaît l’écrivain et cinéaste Pierre Henri Salfati, car c’est lui qui avait inauguré en mars 2009- il y a maintenant douze ans… – notre institut. Il venait à l’époque de sortir un film Talmud, un livre, un peuple et de publier dans la lancée un livre : Talmud : Enquête dans un monde très secret, Albin Michel. Depuis, il a continué de faire des films et de collaborer à des publications dont un ouvrage avec Jacques Attali, Le destin de l’occident, Fayard, 2016. Il nous présente cette année un livre passionnant et qui se veut grand public grâce à une clarté d’esprit conjuguée à une très belle langue française. Il se penche cette fois sur le premier mot de la Torah : Bereshit qui est un hapax (un terme qui n’apparaît tel quel qu’une fois) et que l’on traduirait à tort, comme un contresens, par « au commencement ». L’auteur nous en fait la démonstration. Il décortique ce terme en hébreu de 6 lettres qui offrirait 720 combinaisons dont il nous propose quelques exemples. C’est un régal. Il déploie ainsi, avec prestance et un incomparable art de conteur, tout un savoir talmudique et ésotérique dans lequel il évolue depuis des décennies tout en continuant à faire des films, à parcourir le monde sur lequel il porte un regard si singulier. Il appartient à cette catégorie d’êtres qui s’inscrivent dans une tradition tout en restant libres et créatifs.
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