L’oubli d’autrui

PAR MAURICE CHALOM, PH.D

Maurice Chalom

Maurice Chalom

Essayiste, romancier et directeur de publications, Dr Maurice Chalom est titulaire d’un doctorat en éducation de l’Université de Montréal. Depuis une trentaine d’années, ses domaines d’expertise sont les mouvements migratoires, les relations interculturelles et la gestion de la diversité. Au plan communautaire, Maurice Chalom est chroniqueur à La Voix Sépharade (LVS) et programmateur au Festival du cinéma israélien de Montréal (FCIM).

L’article est coiffé d’un titre sibyllin qui attire l’attention. Outremont refuse de tenir sa kermesse un dimanche. Lecture. La mairesse Marie Cinq-Mars refuse qu’Outremont tienne sa Kermesse soleil un dimanche pour accommoder la communauté hassidique. Une fois de plus, Outremont et ses craignants Dieu font la une; à croire que les journalistes n’ont rien d’autre de juteux à se mettre sous la dent. Cette histoire de jour de kermesse est le tout récent épisode de la pitoyable saga des relations intercommunautaires dans cette ex-municipalité qui défraie les manchettes depuis des lustres. Cette demande n’émane même pas de la communauté juive ultra-orthodoxe, mais du Comité de promotion du pluralisme au sein des écoles d’Outremont qui l’a déposée au conseil d’arrondissement. Cette kermesse est, depuis une trentaine d’années, un évènement rassembleur, proposant jeux gonflables, carrousel et spectacles, dans une ambiance bon enfant au parc Beaubien.

Ayant lieu un samedi de juin – tradition oblige – les Juifs hassidiques sont les grands absents de la Kermesse soleil, trop affairés à l’observance scrupuleuse des prescriptions sabbatiques. Pour les membres dudit Comité de promotion, il suffirait de déplacer l’évènement du samedi au dimanche pour que leurs concitoyens juifs religieux goutent, eux aussi, aux joies des structures gonflables et autres attractions ludo-récréatives. « Quand j’organise, par exemple, un barbecue pour mes amis, j’essaie de trouver la date qui convient le mieux à tout le monde. Si plusieurs d’entre eux ne peuvent se déplacer, parce qu’ils ont un autre engagement, j’essaie de trouver une date qui convient au plus grand nombre » illustre un des porte-parole du Comité qui estime que la participation des familles juives hassidiques ferait de la Kermesse soleil un événement plus inclusif et un exemple du vivre-ensemble. Oh, bonne mère, le Comité ne sait donc pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? Comme il fallait s’y attendre, c’est une fin de non-recevoir que la mairesse oppose aux membres du Comité. Elle justifie son niet du fait que, la Kermesse soleil se terminant vers 22 heures 30 par un souper spaghetti et une soirée dansante au profit des associations sportives de l’arrondissement, il est hors de question de déplacer l’évènement au dimanche car, le lendemain étant jour d’école, les jeunes ne peuvent se coucher tard. Émouvant de voir un édile se préoccuper du sommeil réparateur des écoliers à la veille des vacances d’été… Proposition rejetée. Camouflet pour les uns,  maintien des traditions pour les autres.

L’hostile Autre

En matière de tensions intercommunautaires, aucun arrondissement n’a fait autant parler de lui depuis aussi longtemps que celui d’Outremont, qui fait mentir l’adage « Dans les petits pots, les meilleurs onguents » Dans cet arrondissement, le plus petit de Montréal, la concorde a connu bien des ratés au cours des dernières décennies. Depuis 1985, quand la municipalité d’Outremont (avant la fusion), sensible aux pressions de la communauté hassidique, a tenté de bannir le port du maillot de bain dans les parcs, puis fermé les yeux sur les infractions aux règlements municipaux de stationnement lors de fêtes juives, avant de légiférer, dans le sens des demandes des craignant-Dieu, en accordant 14 jours au montage et au démontage des souccah – ce qui a donné de l’urticaire à plus d’un voisin qui dénoncent une pollution visuelle, et poussé un Ouf de soulagement lors de l’affaire du « givrage » des fenêtres du YMCA (entente entre deux entités privées), mais propulsé l’arrondissement au premier rang du débat sur les accommodements raisonnables : la cohabitation a fait place à la colère et au ressentiment.

Aujourd’hui, avec le règlement de zonage, interdisant l’ouverture de tout nouveau lieu de culte sur les deux principales artères commerciales de l’arrondissement et le référendum en faveur du Oui sur Bernard : ça sent le souffre. Avec ses 3,84 km2, Outremont constitue le plus petit des dix-neuf arrondissements de la métropole. 24 486 résidents y habitent, la plupart Québécois francophones pur jus. Parmi eux, quelque 1 200 familles juives, soit 19 % de la population, selon les données du recensement de statistiques Canada de 2011. En 2016, ils seraient 8 000, d’après la coalition des organismes hassidiques d’Outremont. Les estimations varient et la communauté hassidique représenterait entre un cinquième et un quart de la population totale de l’arrondissement. La très grande majorité vit regroupée sur une bande de 500 mètres de large (entre les rues Hutchison et Outremont) par 1,3 kilomètre de long (entre Laurier et Van Horne), autant dire dans un mouchoir de poche de 0,65 km2. Côté dévotion religieuse, Outremont compte quatre synagogues (Durocher, Saint-Viateur, Van Horne et Bernard), sans oublier une cinquième, sur Champagneur, à la suite de l’octroi d’un permis délivré en 2015. À un jet de pierre, dans le Mile-End, à 90 mètres à pied de la ligne de démarcation entre les deux arrondissements, les craignant Dieu fréquentent 6 autres lieux de prière sur l’avenue du Parc, entre Saint-Viateur et Van-Horne.

Les irritants (bonjour l’euphémisme) rencontrés à Outremont sont uniques dans les annales municipales. Pour Annick Germain, chercheure à l’INRS, « il est impératif que la Ville de Montréal intervienne sur l’enjeu des lieux de culte. Les arrondissements sont coincés, ça devient virulent et dans le cas d’Outremont, plus ça va, pire c’est.  »Une chose est sure : les résidents sont divisés comme jamais et les tensions s’exacerbent entre ceux qui considèrent que les Juifs orthodoxes abusent de leur influence, perpétuent leur rôle d’éternelles victimes et brandissent les atteintes à la liberté de religion, et pour qui l’augmentation des lieux de culte attise les tensions et tue la vie de quartier, et ceux qui considèrent que les élus, en interdisant tout nouveau lieu de culte, ont choisi de semer la division dans la population. Pour les représentants des craignant-Dieu, un tel règlement porte atteinte à leurs droits fondamentaux et empeste, ni plus ni moins, l’antisémitisme, la xénophobie et le racisme. Bref, pour certains, une communauté abuserait de son statut de minoritaire pour exiger du pouvoir politique davantage d’accommodements, alors que pour d’autres, ledit pouvoir politique, en refusant de reconnaître le particularisme culturel et cultuel et de répondre aux besoins spécifiques d’une partie non négligeable des résidents de l’arrondissement, ferait preuve d’ostracisme et d’exclusion. Ces résidents ont le sentiment de ne pas être considérés comme citoyens à part entière, mais de seconde zone. Odeur de souffre. Comment se fait-il que personne, parmi les responsables municipaux – élus politiques et hauts fonctionnaires – n’ait vu pourrir la situation, alors que les signes avant-coureurs de la fracture sont lisibles depuis un quart de siècle ? Comment expliquer une telle cécité, un manque aussi flagrant de clairvoyance ?

En regardant à nouveau Bonjour ! Shalom !, le documentaire de Gary Beitel, je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire (jaune, je l’avoue) face aux propos de ces dames qui, pendant leur partie de bridge, dissertent sur la nécessité de « résister à l’invasion de ces gens pas comme nous et qui ressemblent à du blé d’Inde », à ceux de cet  ex-président du comité intercommunautaire d’Outremont déplorant qu’« on commence à le voir, dans nos rues, il y a une recrudescence de jeunes Juifs qui prennent de la place, ça, c’est certain. Et on ne peut pas faire autrement que de les voir; ça crève les yeux », de cet ancien chroniqueur à La Presse qui se désole de voir son « petit paradis entre nous ne plus être ce qu’il a déjà été » ou à ceux de cette citoyenne se plaignant que « les juifs hassidiques lui volent son 50 % du trottoir ». Par ailleurs, nuls propos malveillants à l’égard des Québécois francophones ne se font entendre de la part des Juifs hassidiques et pour cause. La politique de mise des craignant Dieu repose sur « l’oubli d’autrui », tout comme ils aimeraient que « l’autre camp » oublie leur présence. C’est du reste sans aucun filtre qu’un de leurs représentants justifie leur retrait volontaire et le repli communautaire. « Nous ne fréquentons pas nos voisins, autant que les autres le font, simplement parce que nous refusons que nos enfants entrent dans une maison de non-juifs, qu’ils aient l’occasion de manger non cachère ou de regarder la télévision. Ce n’est pas par manque de politesse, mais bien par volonté de nous isoler des fléaux du 20e siècle. »

En réalisant Bonjour ! Shalom !, Gary Beitel fait le pari de la cohabitation entre Juifs hassidiques et Québécois francophones, et invite à une meilleure compréhension entre cultures différentes. En creux, cependant, il met à vif les écueils et les maux qui rendent l’avènement du vivre-ensemble illusoire. Il exhume les peurs de disparaître, projetées de part et d’autre; le désintérêt, la méfiance, voire le mépris pour l’altérité; l’occupation de l’espace public; la résistance à l’invasion (un mot qui revient souvent); la revendication du quant-à-soi, de l’entre-soi et l’inévitable confrontation des identités irréductibles; les seuils de tolérance face au nombre et au style de socialité autre. Ces maux, prodromiques du « code de vie » d’Hérouxville, de la saga des accommodements raisonnables et de la précellence des droits individuels sur le bien commun, le cinéaste les a diagnostiqués dès 1991. Vingt-cinq après – vingt-cinq ans déjà – et toujours ce climat malsain, délétère. Du maillot de bain au parc à la Kermesse soleil, les mêmes maux résonnent d’actualité, réfractaires à l’usure du temps.

Sur la sellette

Comment ne pas voir une conséquence directe de la montée en puissance des droits et libertés individuels, et la segmentation du « nous » commun en « nous » communautariste sur le mode de gouvernance du Politique ? Une mode très prisée des édiles consiste, de plus en plus, à réunir des associations et mettre sur pied des comités consultatifs, aviseurs ou décisionnels pour « co-légiférer ». Asseoir la société civile et les personnels politiques autour d’une même table part d’un bon sentiment, au risque d’un détournement démocratique. Cet « affectio-associatif », pour les minorités aux « identités particulières », consiste à créer un peuple de substitution, en optant pour un clientélisme communautaire. Réduire les citoyens à leur groupe de référence procède d’une approche communautariste qui décourage l’édification de toute action collective. Au déficit de leadership politique visionnaire, comités consultatifs, référendums et autres approches clientélistes répondent par une inflation de… leader cheap.

Bref, il ne sert plus à rien d’avoir une vision clairement définie de l’intérêt général, la dissonance suffit. L’approche communautariste génère du brouhaha, là où on attendrait plutôt du débat; du dissensus, mais dans un cadre faisant consensus. Résultat : on assiste à des batailles homériques, par lignes ouvertes, sondages et référendums interposés, sur des questions mineures : pour ou contre le port du maillot de bain dans le parc; tolérance de stationnement pour motifs religieux; partage équitable des trottoirs. Sur une échelle de un à cinq : totalement en accord, totalement en désaccord, cochez oui, cochez non. La vision claire du bien commun est chassée au profit de la tactique, quand il s’agit de plaire aux opinions. Débats d’idées, défis et enjeux stratégiques liés au vivre-ensemble façonnent de moins en moins le discours politique, depuis que le recours aux Chartes et aux tribunaux, les sondages d’opinion et autres campagnes de relations publiques ont pris le relais. Les édiles, plus gestionnaires que visionnaires, davantage comptables que leaders, gèrent la diversité. Lente dérive de la démocratie à la démocratie d’opinion et de la démocratie d’opinion à la dictature d’opinion… En douceur, mine de rien.

« N’espérez jamais les gagner à votre cause, renverser le préjugé, les changer, jamais… » exhorte Albert Cohen, le père de Solal, ce héros de roman, ce roi des Juifs et prince de la gentilité. L’objurgation semble avoir été entendue tant par les Québécois francophones que les craignant-Dieu d’Outremont, où le vivre-ensemble est de plus en plus factice, chimérique. Reste aux édiles, si possible encore, de préserver ce qui peut l’être encore : le droit à l’indifférence.