LES « SORTANTS » DU MONDE HASSIDIQUE

ENTRETIEN AVEC DR JESSICA RODA PAR SONIA SARAH LIPSYC

Jessica Roda

Jessica Roda

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

Anthropologue et ethnomusicologue (Ph.D), Jessica Roda travaille actuellement sur la famille, le genre et la parenté sociale en milieu juif ultra-orthodoxe (Montréal et New York) à l’Université Concordia (Montréal, Centre for Exhibition and Research in the Aftermath of Violence) et Columbia University (New York, Heyman Center for the Humanities). Dr Sonia Sarah Lipsyc est rédactrice en chef du LVS et directrice de Aleph – Centre d’études juives contemporaines.

 

 

 

Depuis quand vous intéressez-vous au monde hassidique ? Pour quelles raisons ? Et sur quoi porte actuellement votre recherche à ce sujet ?

J’ai débuté cette recherche sur le monde juif ultra-orthodoxe à la fin de l’année 2015. La question de la parenté dans nos sociétés dites laïques et libérales a toujours occupé le cœur de mon attention. J’ai travaillé pendant près de sept ans sur la manière dont les Judéo-espagnols de France, marqués par l’assimilation et la Shoah, reconstruisent leur sentiment d’appartenance à partir des éléments culturels et notamment de la musique. C’est ce questionnement sur la manière dont les êtres humains créent des liens sociaux et de parenté qui a toujours été au cœur de mon questionnement d’anthropologue. Toutefois, avec les Judéo-espagnols je me suis intéressée à ce sentiment d’appartenance à partir de l’expérience de l’assimilation et de la non-transmission identitaire. Les Juifs ultra-orthodoxes viennent alors représenter une forme d’antithèse à cette expérience judéo-espagnole, puisque dès la plus tendre enfance l’intégralité de l’apprentissage pour l’enfant est de renforcer ce sentiment d’appartenance et de l’inscrire dans une forme d’expérience « naturelle ». C’est donc dans cette perspective que j’ai entrepris cette recherche sur les expériences de parenté en milieu juif ultra orthodoxe à Montréal et New York. À partir de l’ethnographie et de la recherche collaborative (qui engage un échange d’intérêts communs et la mise en place de projets avec les acteurs impliqués dans la recherche), je laisse le terrain s’exprimer et c’est ce qui m’a progressivement conduit à travailler avec des marginaux, des « sortants » (des personnes qui quittent leur milieu ultra-orthodoxe), des « mainstream » (des individus dans la norme) ou encore des personnes « in the closet » (vie secrète) et à m’intéresser aux questions relatives au genre et à la manière dont la parenté est vécue.

Par quoi, avez-vous été surprise ou étonnée au cours de votre recherche en ce qui concerne le monde hassidique ? Aviez-vous des intuitions, convictions voire préjugés qui ont été confirmés ou démentis ?

(1) Je dirai d’abord qu’en découvrant l’ensemble de ces expériences, j’ai rapidement déconstruit ce mythe de la communauté isolée et surtout des familles normatives qui seraient non affectées par l’extérieur. (2) En outre, au-delà des récentes littératures sur les « sortants », j’ai découvert que le partage de l’expérience d’exclusion de la famille ou de la communauté était un élément central pour la formation d’un nouveau sentiment d’appartenance des sortants. (3) Même s’ils quittent ce monde ultra-orthodoxe, ce monde ne les quitte jamais vraiment puisqu’ils se construisent le plus souvent en opposition à celui-ci, tout comme les « mainstream » se repositionnent régulièrement face à la société moderne libérale et plus récemment à cette communauté de sortants, désormais institutionnalisées. (4) Un autre élément m’a profondément fasciné est la complexité, la pluralité et la multiplicité des expériences sociales et culturelles de ce monde ultra orthodoxe. Il est impossible de parler des ultra-orthodoxes de façon homogènes, comme cela l’est pour toutes les sociétés. On peut certes parler de certains traits communs, mais encore là il est essentiel de préciser de qui on parle.

Qui sont les « sortants » du monde hassidique ? Hommes ? Femmes ? Couples ? Ages ?

En quelques mots, je dirai que plus on avance en âge, plus cela devient complexe et difficile. Et cela ne se passe pas de la même manière selon les sexes, pour les filles, en effet, la période de transition entre la sortie de la famille et le mariage est souvent très courte, voire inexistante. Alors que les garçons vont tous en yeshiva gadola (école talmudique) le plus souvent à l’extérieur du domicile familial, les filles qui ne vont pas aux séminaires n’ont pas l’occasion de quitter leur domicile parental. Elles ont donc un contact beaucoup plus limité avec le monde extérieur tout en ayant reçu une éducation laïque plus approfondie. Ensuite, il y a le cas des sortants ayant d’ores et déjà construit une famille. Lorsque vous êtes lancés dans le mariage, c’est tout un système que vous vous engagez à respecter avec votre conjoint pour élever vos enfants et construire votre famille (comme c’est le cas dans tous les contrats de mariage). Ainsi, si l’une des personnes du couple décide de s’éloigner de ce système ou de le quitter, la situation est souvent très complexe en ce qui concerne la garde des enfants. Ici encore, ce serait la même problématique dans une famille quelconque où l’une des personnes du couple envisage un autre mode de vie. En ce qui concerne le genre, il y a davantage d’hommes que de femmes, surtout à Montréal, mais à New York par exemple les femmes se font plus nombreuses. Les dernières statistiques à Footstep (organisme qui vient en aide aux sortants) 1 mentionnaient 60% hommes et 40% femmes. J’ai plusieurs hypothèses à ce sujet que je pourrai développer si vous le souhaitez. Il s’agit de l’éducation religieuse pour les garçons qui pourrait développer une forme de pensée critique ou plus largement d’accès à différentes lectures, et implicitement de curiosité, élément auquel les filles n’auraient que très peu accès, car leur éducation religieuse est moindre. L’éducation séculière des filles est plus poussée, et au niveau religieux tout est orienté sur la famille et le rôle de la femme dans ce contexte. Ce désir de famille est souvent quelque chose de profondément ancré dans l’objectif de vie des femmes tandis que les garçons doivent se consacrer à l’étude religieuse. Ainsi, les jeunes filles ont souvent moins de flexibilité pour explorer à l’extérieur du milieu familial et implicitement développe moins d’intérêt. Ici encore, il faut nuancer fortement, mais je partage quelques impressions à la suite de mes observations, mes discussions et mes participations à la vie ultra-orthodoxe.

A-t-on une idée du nombre que représentent « les sortants », par exemple au Québec ?

C’est difficile à dire. Je pense qu’il y a d’abord deux catégories de sortants : ceux qui cherchent le support collectif et se retrouvent auprès de Forward (l’organisme montréalais qui vise à aider ceux qui souhaitent sortir de cet univers) 2 et ceux qui engagent un parcours individuellement. Ensuite, il s’agit d’un processus qui s’effectue sur le long terme, on peut dire qu’au sein de Forward il y aurait une quarantaine de personnes. Ensuite, il y a toute une catégorie de personne qui vit entre les deux mondes que l’on ne comptabilise pas.

Pour quelles raisons quittent-ils le monde hassidique ?

Encore une fois, les questions de sorties sont multiples et il devient très difficile de généraliser. Une chose est certaine, on ne décide pas de changer de mode de vie d’un jour à l’autre et encore moins pour une seule raison. Il s’agit souvent du résultat d’expériences, de réflexions et de conflits. Je voudrais néanmoins évoquer la question de la curiosité et du désir d’aller à la rencontre d’autres mondes, les traumas ou le désir d’un autre destin. Il faut aussi bien comprendre qu’il y a plusieurs sortes de sorties. Certains décident de complètement rompre avec le judaïsme, d’autres restent pratiquants et s’orientent vers d’autres communautés juives ou encore négocient de vivre dans la communauté et avoir des pratiques marginales. Je pense par exemple à Abby Stein qui a effectué deux sorties et est désormais une figure prépondérante du monde ultra-orthodoxe en dehors des communautés. Abby Stein est d’abord devenue non observante ce qui l’a conduit à divorcer de son épouse, puis à effectuer une seconde transition en s’affirmant en tant que femme et transgenre. Abby Stein a un parcours très intéressant, car elle reste très attachée au judaïsme, à sa culture, son histoire et sa généalogie 3. Bien entendu, son histoire a beaucoup fait parler au sein du milieu ultra-orthodoxe et bien au-delà. Plus largement, la question du transgenre est complexe et délicate dans nos sociétés libérales, ce qui l’est d’autant plus dans des sociétés religieuses. Toutefois, Abby Stein pousse les frontières et les gens au sein de la communauté parlent d’elle. Les avis divergent profondément. Certains la soutiennent, d’autres ne comprennent pas cette transition, les réactions sont multiples et il est passionnant de suivre cela de près.

Quelles sont les difficultés auxquelles les sortants sont confrontés ?

Les difficultés sont souvent avec la famille où il peut y avoir une exclusion. Ici encore, je dirai que cette expérience n’est pas spécifique au monde ultra-orthodoxe. Lorsque vous décidez d’un parcours de vie distinct de celui que votre famille attend de vous, cela peut parfois être très complexe. Les ultra-orthodoxes ne sont pas habituées à cela. Il faut comprendre qu’ils sont majoritairement des descendants de survivants de l’Holocauste, et le monde qu’ils ont construit après la Shoah visait à protéger le judaïsme que le nazisme a tenté d’anéantir. La place de l’Holocauste dans leur pratique est centrale d’où la difficulté d’accepter ces changements, d’autant qu’il y a une dimension sacrée pour les plus pratiquants dans le fait d’observer ces pratiques religieuses. Je dirai donc sur ce point que les expériences sont diverses. Il y a des situations d’exclusions totales, partielles et certaines personnes qui continuent à être en contact avec l’ensemble de la famille. Les positions sont multiples, mais il est certain que l’isolement ou l’exclusion se retrouvent souvent. Néanmoins, certains organismes travaillent avec les familles pour changer cette dynamique. En outre, dans le cas de sorties avec enfants engageants un divorce, certains vont vouloir rester en contact avec leur enfant et en obtenir la garde et d’autres préfèreront ne pas rester en contact régulier pour éviter le mélange des genres pour les enfants.

Il faut relever que cette pratique de sortie n’est pas nouvelle, il y a toujours eu des individus qui intégraient les communautés ultra-orthodoxes et d’autres qui en sortaient et plus largement, qui questionnaient le religieux au cours des siècles.

De nos jours, il y a désormais des communautés qui se construisent institutionnellement et virtuellement. Le rôle de l’espace virtuel, d’internet, de facebook, de craiglist et des applications de messagerie comme what’sup sont primordiales pour ce réseau de soutien. Je tiens aussi à ajouter que ces sorties ont aussi un impact sur les communautés ultra-orthodoxes elles-mêmes. Il y a un repositionnement perpétuel, certains individus qui travaillent à la non-exclusion au sein des familles et des transformations des liens de parenté qui s’annoncent évidentes.

Est-ce que les sortants abandonnent toute pratique religieuse ?

La réponse n’est pas unique, comme je l’ai déjà relevé, mais je dirai que de façon majoritaire, étant donné qu’il y a un rejet d’un mode de vie, l’observance stricte des lois est souvent un moyen de s’affirmer. De nombreuses personnes restent toutefois profondément attachées à leur identité, leur culture et leur tradition, mais pas dans la rhétorique de l’obligation.