Hommage à deux femmes et deux hommes

Elham Manea, Maryam Namazie, Raïf Badawi et Kacem El Ghazzali, figures de proue de la résistance des musulmans à l’islamisme

PAR ÉVELYNE ABITBOL

Évelyne Abitbol

Née au Maroc, Évelyne Abitbol a consacré une grande partie de sa carrière au dialogue des cultures et des civilisations et travaillé au sein d’organisations internationales qui œuvrent dans les domaines de la coopération. Elle est actuellement directrice générale et cofondatrice de la Fondation Raif Badawi pour la liberté.

 

 

Résister c’est s’engager à refuser la volonté du plus fort lorsqu’elle bafoue les valeurs humaines. Toutes les religions ont  été tentées  par ces dérives. Au sein de l’Islam, tout un courant de pensées animé par des hommes et des femmes, ont défendu très tôt une vision de l’islam  ouverte, humaniste et tolérante qui va d’ Al-Fârâbi (IXe siècle) à Averroès (XIIe siècle) ou à des femmes poétesses, comme Wallada (XIe siècle) et Maram Al-Masri (XXIe siècle).

Il est difficile de faire un choix parmi les milliers de personnes, célèbres ou anonymes, qui résistent aujourd’hui à l’islamisme actuel.

Raïf Badawi, Kacem El Ghazzali, Elham Manea et Maryam Namazie sont ceux qui, à mon avis et pour des raisons différentes, tiennent le flambeau de la volonté arabe de s’inscrire dans le grand livre de la modernité. Tous quatre ont reçu des menaces, des insultes, pour leurs prises de position.

Parmi les autres résistants contre la radicalisation, nous aurions pu citer les champions et championnes européens, canadiens, américains ou arabes, chiites ou sunnites, emprisonnés ou en exil.

Ani Zonneveld, américaine/malaysienne, l’une des rares femmes imams dans le monde, Waleed Al Husseini, l’essayiste palestinien athée en exil en France, fondateur du Conseil des ex-musulmans de France, Hussein Jawad, président de l’organisme des droits de l’homme de Bahreïn exilé en France avec sa famille après avoir été torturé, fils de Parweez, toujours emprisonné et torturé, Fatima Al Hawachi qui défend son père, Khalil Al Halwachi, arrêté arbitrairement, toujours emprisonné et torturé à Bahreïn alors qu’il détient un permis de résidence émis par la Suède. Et il y a la sœur de Raïf Badawi, Samar Badawi, mariée à l’avocat de Raïf, Waleed Abulkhair toujours en prison, qui s’est vue interdire le droit de vote aux élections municipales de 2011 et qui a poursuivi le régime saoudien. Elle qui a reçu des mains de Michelle Obama et de Hillary Clinton, le prix du courage 2015.

Deux hommes : Raïf Badawi et Kacem El Ghazzali

« La liberté d’expression est l’air que respire tout penseur, ainsi que le combustible qui enflamme sa pensée… (…).L’observateur de la société arabe la voit gémir et ployer sous le joug d’un ordre théocratique qui attend seulement d’elle qu’elle s’incline devant les hommes du clergé et leur obéisse aveuglément. »

Ces mots, Raïf Badawi – celui qui, par sa détermination, a osé vouloir libérer la parole, ce penseur athée et laïque devenu le symbole de la liberté d’expression, de religion et de la presse dans le monde – les  a écrits sur son blogue, le Réseau libéral saoudien, et ont par la suite été publiés dans son livre. Le récipiendaire du Prix Sakharov 2015, en prison depuis maintenant 4 ans et demi, a eu ce courage pendant et peu après le printemps arabe de tenir un blogue suivi par des millions de personnes et dans lequel il défendait les valeurs laïques.

Que prônait-il exactement ?  Son idée maîtresse est de poser la question fondamentale, à savoir si le libéralisme théologique est l’ennemi de la religion?

« Le libéralisme, affirme-t-il, garantit l’expression de toutes les libertés individuelles, y compris le libre exercice du culte, sans infliger à la société la tutelle ou la tyrannie d’une doctrine (…) ceux qui s’y opposent, ce sont les islamistes, et une poignée de membres de l’extrême-droite réactionnaire européenne qui se réclame du Moyen-Âge, détractrice de la Révolution française, et loyale à l’église et au féodalisme. »

Ce que Raïf déplore et ce qui reste en filigrane à la lecture du recueil de textes, c’est le fait que les pays arabes, en l’occurrence en Arabie saoudite, la pays auquel il fait référence, nulle culture ou loi autre que celles du Coran et de la Charia n’est acceptable.

Raïf est toujours en prison en attente de révision à la Cour suprême qui ne respecte ni les lois internes ou nationales ni les conventions internationales ratifiées par les pays amis selon Irwin Cotler, son conseiller juridique et Avocats sans frontières. Il a été soutenu par les parlementaires européens qui lui ont octroyé le prix Zakharov 2015 et par d’autres : le président du parlement européen, Martin Schulz, Ulrike Lunacek, la vice-présidente; la Chambre des communes du Canada, qui a voté à l’unanimité pour demander sa libération, l’Assemblée nationale du Québec qui a remis à Raïf un certificat de sélection d’immigration. « Ce que je crains le plus, c’est que de brillants esprits arabes s’exilent en quête d’air pur, là-bas, loin des sabres de l’autoritarisme religieux. 1»

Partir, c’est ce qu’a fait Kacem El Ghazzali, jeune Marocain exilé de 26 ans, qui vit maintenant en Suisse. Président de l’Association des ex-musulmans de Suisse, il est l’un des rares Marocains à afficher publiquement son athéisme. Il est directeur adjoint scientifique de la Fondation Raïf Badawi pour la liberté. À 24 ans, El Ghazzali lançait une pétition aux Nations Unies, comme représentant de l’Union Internationale Humaniste et Éthique (5 millions de membres) en demandant à l’ONU d’interdire la charia au nom de la Déclaration des droits de l’homme. Il ira plus loin en affirmant que la religion, pas uniquement l’Islam, est l’un des plus grands obstacles sur la voie de la modernité. « Le non-sens est de discourir de droits humains et par ailleurs appeler au meurtre des infidèles, à l’intimidation des femmes et à l’oppression des minorités. 2»

Dans un récent texte, l’Islam n’est pas une religion de paix dans les sociétés où la foi fait la loi, publié dans le Huffington Post le 6 mai 2016, El Ghazzali confirme sa position envers les pays arabes avec statistiques et chiffres à l’appui.

« L’extrémisme islamique et le terrorisme ne peuvent être combattus efficacement sans soulever la discussion au sein des sociétés musulmanes elles-mêmes, en appelant à un islam de tolérance à l’égard des non-croyants… Est-ce que la tolérance et la paix sociale prévalent dans les pays à majorité musulmane qui enchâssent « l’Islam » dans le droit ? Aujourd’hui, dans la plupart de ces pays, les athées, les apostats et ceux qui se convertissent à une autre religion sont persécutés. (…) Selon l’ONG, l’Union Internationale Humaniste et Éthique, il y aurait 13 pays où, exprimer son athéisme est passible de la peine de mort. Ce que ces pays ont en commun, en dépit de leurs différences : l’Islam comme religion d’État. »

Kacem El Ghazzali a multiplié ses interventions aux Nations Unies. Lors de sa dernière intervention aux Nations Unies au mois de septembre 2016, soutenue par la Fondation Raïf Badawi, les Arabs Humanist et l’Organisation Adhoc organisation civile pluraliste, moderne, internationale non gouvernementale, fondée dans le but de lutter contre l’extrémisme et le terrorisme, et de diffuser la culture de la liberté, de la raison et des différences, il a demandé l’abolition de toutes les lois sur le blasphème :

« Un État n’a pas le droit d’être préoccupé par ce que les gens croient ou pensent, il devrait plutôt garantir à quiconque le droit de penser et d’exprimer ses opinions et ses idées sans crainte de représailles ou de censure. Nous nous opposons fondamentalement à l’idée que le « blasphème » soit considéré comme une infraction pénale et nous appelons tous les États mentionnés ci-dessus – les pays musulmans d’Asie et du Moyen-Orient ainsi que l’Europe à forte concentration de minorités musulmanes – par le biais de ce conseil de se conformer à leurs obligations en matière de droits de l’homme, et abolir toutes les lois sur le blasphème.  3»

Il craint que le terme trop galvaudé d’islamophobie soit si confus qu’il entrouvre la porte à la chasse aux sorcières et force la condamnation des individus pour blasphème.

Deux femmes : Elham Manea et Maryam Namazie

Elham Manea a la double nationalité, yéménite et suisse. Humaniste reconnue, elle est la directrice scientifique de la Fondation Raïf Badawi. La différence entre elle et les trois autres, c’est qu’elle est croyante libérale et féministe. Elle ne cesse d’appeler les femmes à revendiquer leurs droits plutôt qu’attendre passivement que quelque chose se produise.

Audacieuse, elle a même tenté de répondre par la poésie à la haine au lendemain des attentats de Charlie Hebdo. Son poème en arabe a été publié sur le site arabophone : Lettre d’amour à celui qui m’a menacée de mort !

Sa principale revendication, outre les droits des femmes, est de défendre les musulmans modernes qu’elle appelle à lutter contre le fondamentalisme. Au mois de mai dernier, Elham Manea a officié dans une mosquée. Comme pour les trois religions monothéistes, officier pour une femme dans un lieu du culte est interdit ou difficilement acceptable sauf dans des lieux modernes ou réformistes. Elle a expliqué son geste en ces termes : « une mosquée sans femmes reflète une société où les femmes sont invisibles. » Elle a, par la suite, d’ailleurs, reçu des menaces de mort et a été accusée d’apostasie. Ce qui l’a profondément blessée « je prie et vous m’accusez d’hérésie ?  » a-t-elle lancé pendant une entrevue rapportée sur Memri. Depuis quelques semaines, elle s’active à dénoncer les exactions commises au Yémen par l’Arabie Saoudite en rappelant l’histoire de ce pays.

Maryam Namazie est une femme tenace et très active. Née en Iran et vivant en Grande-Bretagne, elle est la porte-parole de Iran Solidarity et de One law for All, fondé pour s’opposer à ce que, en Grande Bretagne, les tribunaux islamiques, légifèrent sur les affaires familiales ou commerciales en vertu de la charia, malgré l’Arbitration Act de 1996; dénonçant par le fait même les abus et la discrimination faites aux femmes.

Bien que je ne partage pas du tout ses opinions et revendications sur la Palestine et Israël, je tenais à la citer pour son travail d’ardente défenseure de la laïcité et de l’égalité homme – femme. Elle a également joué un rôle important dans la création du Conseil central des ex-musulmans de Grande-Bretagne. Ainsi que dans la production d’un film venant en aide aux ex-musulmans ou encore à la défense des droits des femmes.

Elle avait été une des signataires du nouveau Manifeste des douze, publié par Charlie Hebdo en mars 2006 : « Ensemble contre le nouveau totalitarisme », avec Ayaan Hirsi Ali, Chahla Chafiq-Beski, Caroline Fourest, Bernard-Henri Lévy, Irshad Manji, Maryam Namazie, Mehdi Mozaffari, Taslima Nasreen, Salman Rushdie, Antoine Sfeir, Philippe Val, Ibn Warraq.

L’équipe de Charlie Hebdo, initiateur du projet du Manifeste des douze, a été lâchement assassinée le 7 janvier 2015.

Ce sont eux les figures de proue pour contrer l’Islamisme par l’humour : Charlie Hebdo. Il faut leur donner le mot de la fin puisque ces mots sont plus que jamais d’actualité.

Ce manifeste débute ainsi : « Après avoir vaincu le fascisme, le nazisme, et le stalinisme, le monde fait face à une nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme ».

Et se termine par : « Nous plaidons pour l’universalisation de la liberté d’expression, afin que l’esprit critique puisse s’exercer sur tous les continents, envers tous les abus et tous les dogmes. Nous lançons un appel aux démocrates et aux esprits libres de tous les pays pour que notre siècle soit celui de la lumière et non de l’obscurantisme. »

 

 

 

Notes:

  1. Toutes les citations sont extraites de Badawi Raïf, 1000 coups de fouet parce que j’ai osé parlé librement, Éditions Kero, Paris, 2015, page 29, 30 et 34. Idem page 30
  2. Extrait tiré du texte intitulé « L’Islam peut-il être réformé », traduction de l’allemand d’une entrevue au Die Welt publiée sur le site Poste de veille, daté du 12 mars 2013.
  3. Toutes ces citations sont tirées de « L’Islam n’est pas une religion de paix dans les sociétés où la foi fait la loi ». Huffingtonpost, 06.05.2016