Rencontre avec le Dr Elie Haddad, immunologue pédiatrique
« Il va y avoir une véritable révolution du métier de médecin et de l’organisation de la médecine », prédit en entrevue avec La Voix sépharade le Dr Elie Haddad, clinicien-chercheur en immunologie pédiatrique.
Professeur titulaire à l’Université de Montréal et chef du service d’immunologie et de rhumatologie au CHU Sainte-Justine, le Dr Elie Haddad mène parallèlement de la recherche clinique et fondamentale. Il est un expert internationalement reconnu dans le domaine des déficits immunitaires, de la greffe de cellules souches hématopoïétiques, de la thérapie cellulaire et de la technologie des souris humanisées. Il est le lauréat de plusieurs prestigieux prix scientifiques.
Quel est aujourd’hui votre plus grand défi dans votre travail quotidien ?
Il faut distinguer la recherche et la clinique.
Le plus grand défi consiste à réussir à appliquer aux patients les expérimentations qui s’avèrent probantes en laboratoire, chez les souris ou dans les modèles informatiques.
Les obstacles sont nombreux : scientifiques, financiers, administratifs, politiques.
Le système n’est pas prêt à aller aussi vite que la science. Les règles de sécurité sont nécessaires, mais elles ont rendu le système lourd, lent et extrêmement coûteux.
Pour une maladie rare, lorsqu’un enfant risque de mourir dans six mois, il faut parfois deux ans de démarches administratives. C’est absurde !
Heureusement, aux États-Unis, les choses commencent à bouger : des procédures accélérées sont mises en place pour les maladies rares ou mortelles. Mais le financement demeure un problème majeur. Développer un traitement coûte très cher, et ce n’est pas rentable pour les compagnies pharmaceutiques lorsqu’il n’y a que quelques dizaines de patients dans le monde.
En ce qui a trait à la recherche sur les maladies rares, le retour sur investissement est trop faible. Les investisseurs préfèrent investir dix fois un million de dollars dans dix projets, dont un seul rapportera deux cents millions, plutôt que dans un projet qui ne rapportera qu’un million.
C’est le drame des maladies rares : elles ne sont pas rentables.
Et pourtant, les besoins sont immenses.
Oui. C’est pour cela que nous intervenons auprès des décideurs politiques afin d’alléger les règles, de réduire les coûts et de permettre au système public de financer ces traitements.
On n’a pas besoin de faire des profits en médecine : un simple retour sur investissement suffit.
Certains gouvernements envisagent même de devenir producteurs de traitements pour contourner l’industrie pharmaceutique, mais c’est un processus extrêmement complexe.
Le plus grand défi des prochaines années ne sera pas technologique, mais financier.
Jusqu’à quel point l’intelligence artificille (IA) révolutionne-t-elle votre travail ?
On ne le sait pas encore, puisque l’IA en est à ses balbutiements.
Nous avions déjà connu une révolution avec la bio-informatique et les outils moléculaires capables de couper ou de réparer l’ADN. Mais aujourd’hui, la sophistication des nouveaux outils technologiques est telle que de plus en plus de laboratoires, y compris le mien, utilisent l’IA.
Pour des gens de ma génération, l’IA est difficile à suivre. Ce sont souvent nos étudiants qui nous expliquent comment ils s’en servent pour résoudre des problèmes.
J’ai appris la science de manière incrémentale : hypothèse, test, progression logique. Mais c’est lent, et on ne sait jamais si l’on a tout couvert.
Aujourd’hui, on soumet un problème à l’IA, et elle génère des pistes à une vitesse faramineuse.
L’IA envahit tout, et j’ose croire que ce sera pour le mieux.
En oncologie pédiatrique, y a-t-il de réels espoirs de guérison ?
Oui, clairement. On ne parle plus d’une leucémie, mais d’une leucémie avec des mutations précises. On teste rapidement des traitements ciblés sur des cellules, sur des modèles animaux et in silico avec l’IA.
Certains centres de recherche disposent aujourd’hui de bases de données massives. C’est la clé : nourrir les machines d’IA avec des milliers de dossiers complets. L’IA identifie alors des facteurs prédictifs que le cerveau humain ne pourra jamais repérer.
C’est l’une des grandes avancées qui nous mènent vers la médecine de demain.
Cela ouvre-t-il la voie à une médecine plus personnalisée ?
Absolument. C’est ce qu’on appelle la médecine de précision. Elle est à la fois technologiquement avancée et personnalisée pour chaque patient.
Deux personnes atteintes de la même maladie peuvent nécessiter des traitements différents : leur biologie, leur environnement et leur métabolisme ne sont pas identiques.
C’est l’avenir de la médecine.
La thérapie génique connaît aussi des avancées impressionnantes.
Oui. Beaucoup d’investissements y sont consacrés, car de nombreuses maladies sont liées à des anomalies génétiques.
Certaines sont présentes dès la naissance : une mutation dans un gène qui code pour une enzyme du foie, par exemple.
Chaque maladie est rare, mais additionnées, elles représentent un nombre considérable de patients.
Il y a un point que les gens comprennent mal : une personne atteinte d’un cancer n’est pas née avec une maladie génétique. Mais certaines cellules subissent des mutations au cours d’une vie. Une mutation, puis une deuxième, puis une troisième… c’est ce qui rend les cellules cancéreuses anormales.
Pouvoir corriger ces mutations – même dans des maladies acquises – ouvre une voie thérapeutique majeure. Toucher aux gènes ne concerne donc pas uniquement les maladies génétiques rares, mais un très grand nombre de maladies.
En dépit de ces progrès notoires, la majorité des Québécois se plaignent de la difficulté d’accès au système de santé.
Ils ont raison. Lorsqu’une personne souffre d’un genou ou d’une entorse, elle se fiche de la médecine de précision : elle veut un chirurgien. Elle dit : « Ma qualité de vie est pourrie, je ne peux plus travailler, je marche moins, je vais faire un infarctus dans dix ans. »
Le système doit gérer à la fois la masse des patients sur une base quotidienne et la médecine innovante, qui demande des investissements énormes.
Ces deux mondes ne sont pas opposés.
L’IA pourrait réduire la pression sur les médecins.
Je vois des gens qui ont un médecin dans leur entourage, mais qui préfèrent demander à l’IA de valider un avis médical. Parfois, cela m’énerve, mais souvent, ça me fait sourire !
Quand la question est bien posée, la réponse de l’IA est excellente.
Pour la médecine de première ligne – fièvre, symptômes, quand aller aux urgences –, l’IA peut être très utile.
On pourrait imaginer des plateformes publiques d’IA, encadrées par des médecins, avec accès au dossier du patient, pour orienter efficacement les soins. Ce serait un gain énorme.
La révolution que nous vivons actuellement peut améliorer les soins, la recherche, l’innovation, la personnalisation et l’organisation du système de santé.
Comment envisagez-vous votre métier dans dix ans ?
Je n’ai aucun problème à ce que la machine remplace l’humain pour accomplir des tâches ennuyeuses. Si une machine d’IA peut le faire, c’est que l’humain n’était pas indispensable. Mais le contact humain, lui, ne sera jamais remplacé.
Si l’IA nous permet de gagner du temps pour être plus présents auprès des patients, c’est une bénédiction.
Pour imaginer la médecine dans dix ans, il faudrait un prophète !
Mais une chose est certaine : il va y avoir une véritable révolution du métier de médecin et de l’organisation de la médecine.
L’IA n’est qu’un outil parmi d’autres. La bio-informatique, les technologies moléculaires, les outils capables de résoudre des problèmes scientifiques que nous n’arrivions pas à résoudre seuls jusqu’ici vont transformer profondément notre pratique.
Pour moi, la révolution a déjà commencé, et elle va s’accélérer.
