Mission intestin : voyage en terre inconnue
Entrevue avec le Dr Michaël Bensoussan, gastroentérologue
Par Elias Levy
Hilarant, irrévérencieux et pédagogique, le livre du Dr Michaël Bensoussan, Les Gastronautes : à la conquête de l’intestin (Éditions de l’Homme, 2025), nous convie à une odyssée digestive hors du commun.
Porté par le coup de crayon magistral du talentueux bédéiste Boris Eldiablo, ce récit de science-fiction loufoque explore les méandres de notre système intestinal tout en vulgarisant avec brio les pathologies les plus courantes. Un tour de force où se mêlent rigueur médicale, excellence graphique et qualité littéraire.
Né à Strasbourg (France) au sein d’une famille sépharade originaire du Maroc – d’une mère ashkénaze et d’un père sépharade, fils aîné du grand rabbin d’Agadir –, le Dr Michaël Bensoussan exerce comme gastroentérologue à l’hôpital Charles-Le Moyne de Greenfield Park. Spécialiste reconnu de la maladie cœliaque et brillant communicateur, il intervient régulièrement dans les médias pour porter des messages de santé publique essentiels auprès du grand public.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?
C’est la suite logique de mon travail dans les médias. J’ai eu la chance, au Québec, de bénéficier d’une certaine visibilité depuis ma participation à la première saison de l’émission De garde 24/7, il y a déjà neuf ans, diffusée à Télé-Québec.
Depuis, je suis intervenu à maintes reprises comme chroniqueur à la radio et à la télévision. J’y ai appris le travail de vulgarisation. Expliquer simplement des concepts parfois « brumeux », c’est ce que je fais de mieux… enfin, je crois.
Le tube digestif est souvent méconnu ; la culture générale des gens est généralement moins « touffue » à ce sujet qu’elle ne l’est pour le cœur ou le cerveau.
Écrire un livre, ça relevait de la science-fiction ! C’est finalement l’intérêt des maisons d’édition et mon amitié avec Boris Eldiablo – scénariste et illustrateur chevronné – qui ont mis en branle ce projet. Nous voulions créer un ouvrage de gastroentérologie qui n’existait pas encore. Plutôt que de faire un manuel classique, nous avons écrit un roman illustré de science-fiction, qui sert de prétexte à un authentique travail de vulgarisation médicale. C’est une catégorie inédite dans le catalogue des Éditions de l’Homme.


Pourquoi qualifie-t-on souvent l’intestin de
« deuxième cerveau » ?
Ce terme est très juste. L’intestin contient de 200 à 300 millions de neurones. C’est, après le cerveau, l’organe qui en possède le plus. Ces neurones communiquent en permanence, des milliers de fois par seconde, avec notre cerveau, dans lequel sont nichés plusieurs milliards de neurones.
Ce feedback permanent entre le cerveau et le tube digestif a amené récemment les chercheurs à se rendre compte que l’intestin agit réellement comme un deuxième cerveau.
L’intestin a une autonomie de pensée et d’action qui lui permet de dicter au cerveau quoi faire, et vice-versa.
Par exemple, si vous voyez ou sentez un plat appétissant, votre cerveau envoie un signal qui fait gargouiller votre estomac. Votre intestin commence alors à fonctionner uniquement grâce à la stimulation visuelle et olfactive que vous avez eue par l’intermédiaire de votre cerveau. À l’inverse, l’intestin envoie des signaux hormonaux au cerveau pour activer les enzymes nécessaires à la digestion. C’est une orchestration permanente entre les deux.
L’alimentation moderne est-elle en train de bouleverser l’équilibre intestinal ?
En 2026, deux notions sont devenues très claires.
- La première : nous vivons en symbiose avec mille milliards de bactéries qui colonisent notre intestin dès le jour de notre naissance : le microbiote.
On sait maintenant que ces bactéries influencent non seulement la digestion, mais aussi l’apparition de maladies comme le Crohn, la colite ulcéreuse, le cancer du côlon et, possiblement, l’Alzheimer ou le TDAH (trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). - Deuxième notion : il y a aujourd’hui une épidémie de cancers digestifs chez les jeunes dans les pays occidentaux. Ce n’est pas le cas en Afrique ou en Asie. Quand j’ai commencé à pratiquer la gastroentérologie dans les années 90, avoir un patient de 35, 40 ou 45 ans atteint d’un cancer du côlon, c’était l’exception.
La cause principale de ce nouveau fléau semble être l’alimentation ultra-transformée : des études scientifiques récentes ont clairement démontré que des produits trop gras, trop sucrés, trop salés et remplis d’additifs chimiques modifient notre flore intestinale. La surconsommation d’aliments ultra-transformés est indéniablement l’une des principales causes de cette situation dramatique.
Quelle place accordez-vous à la prévention par rapport aux médicaments ?
La prévention, c’est tout.
Au Canada, si les gens arrêtaient de fumer, on aurait besoin de trois fois moins de pneumologues et de deux fois moins de cardiologues. Le constat est le même en gastroentérologie.
Il faut distinguer :
- La prévention secondaire, comme le dépistage du cancer du côlon : test pour déceler le sang dans les selles, coloscopie, retrait des polypes avant qu’ils deviennent cancéreux.
- La prévention primaire, qui consiste à agir avant même l’apparition des polypes : éviter la consommation d’aliments ultra-transformés, consommer moins de sucre, moins de gras, moins d’alcool, arrêter de fumer, faire de l’activité physique.
Si on appliquait réellement la prévention primaire, il n’y aurait pratiquement plus de cancers du côlon au Québec. Or, ce cancer tue de 3000 à 3500 Québécois par an.
Le système de santé est souvent critiqué pour ses délais. Est-ce difficile d’obtenir un dépistage ?
La qualité des soins au Québec est excellente ; c’est l’accès à ceux-ci qui constitue le défi. Toutefois, pour les maladies graves comme le cancer, le système est prioritaire. Le gouvernement exige qu’une coloscopie, à la suite d’un test positif, soit effectuée en moins de 40 jours et qu’une chirurgie pour un cancer soit réalisée en moins de 30 jours. Dans mon hôpital, ces délais sont respectés à 100 %. Le système tient bon pour les cas urgents.
La maladie cœliaque, dont vous parlez dans votre livre et dont vous êtes un spécialiste, est-elle en progression ?
Environ 2 % de la population mondiale est atteinte de la maladie cœliaque, une affection auto-immune grave du tube digestif caractérisée par une intolérance au gluten. Au Québec, seulement 1 % de la population est diagnostiquée. On estime donc qu’environ 90 000 Québécois et Québécoises atteints de la maladie cœliaque ignorent leur condition.
L’intolérance au gluten – plus fréquente, touchant environ 10 % de la population – est souvent associée au blé moderne issu de l’agriculture intensive. On retrouve ce gluten dans le pain, les pizzas, les pâtes et les gâteaux. Ce gluten « industriel » est beaucoup moins digestible que celui des farines artisanales ou anciennes. Adopter une alimentation moins transformée et cuisiner soi-même permet souvent d’atténuer ces problèmes.
Quelles sont les avancées les plus prometteuses en gastroentérologie ?
Il y en a plusieurs :
- Vaccins à ARN : d’après de récentes études scientifiques américaines très avancées, un vaccin à ARN pourrait permettre prochainement aux patients souffrant de la maladie cœliaque de remanger du gluten. Ce qui, jusqu’à présent, relevait de la science-fiction.
- Chimiothérapie « à la carte » : grâce aux analyses génétiques des tumeurs, on peut choisir le traitement le plus efficace pour chaque patient.
- Microbiote : j’espère qu’avant ma retraite, nous pourrons guérir la maladie de Crohn simplement en modifiant la flore intestinale.
- Technologie : j’ai déjà vécu un certain nombre de révolutions depuis que je suis gastroentérologue : l’éradication quasi totale de l’hépatite C, l’avènement de l’endoscopie, de l’écho-endoscopie et des endoscopies interventionnelles. Quand j’ai commencé à effectuer des endoscopies interventionnelles dans les années 1990, on utilisait des endoscopes optiques ; on regardait dedans comme dans une paire de jumelles. Aujourd’hui, on observe à travers des écrans 4K HD et on parvient à enlever des tumeurs par les voies naturelles, sans chirurgie invasive, ce qui était impossible il y a encore quelques années.
L’intelligence artificielle (IA) a-t-elle changé votre quotidien ?
En gastroentérologie, l’IA est déjà très présente, notamment dans les laboratoires de recherche, pour aider à l’élaboration de chimiothérapies à la carte.
L’IA permet d’effectuer des calculs à partir de banques de données, de molécules existantes, de molécules en préparation et de données génétiques. Ainsi, on peut faire correspondre la génétique avec le médicament adéquat, grâce à des calculs qui prendraient aux êtres humains et aux ordinateurs des jours, voire des semaines.
En clinique, nous utilisons des logiciels d’IA pendant les coloscopies. L’ordinateur analyse l’image en temps réel et fait apparaître des cercles sur l’écran pour nous signaler des polypes que l’œil humain pourrait rater (on estime qu’on en rate 20 % sans l’assistance de l’IA).
L’IA est un allié précieux. J’entends encore beaucoup de mes collègues médecins dire : « Oui, mais l’IA, ce n’est pas bon parce que cette technologie nous déshumanise. »
L’IA est là, et elle ne fera que progresser, y compris en médecine. Il ne sert donc à rien d’esquiver cette réalité.
Quel est le message principal que vous souhaitez adresser à vos lecteurs ?
Reprendre le pouvoir sur sa propre santé. Lire les réseaux sociaux avec un œil critique et aiguisé, ne jamais hésiter à questionner son médecin lorsqu’un doute persiste et, surtout, se faire dépister. Ça peut sauver des vies.
