Abraham Bengio, un défenseur passionné du cinéma indépendant au cœur de Hollywood
Sa passion du cinéma est contagieuse ! Attablé dans un café italien de l’avenue de Monkland, Abraham Bengio parle avec entrain des films qui l’ont le plus marqué, décortique les nouvelles productions et analyse les immenses défis auxquels le septième art est confronté.
À 31 ans, ce jeune Sépharade mène une carrière brillante à Los Angeles, au sein de William Morris Endeavor (WME), l’une des plus grandes agences au monde représentant artistes, sportifs et mannequins, où il promeut et défend avec ardeur le cinéma indépendant.
Fondée il y a plus de 125 ans – le premier acteur dont elle a défendu les intérêts fut Charlie Chaplin –, WME représente aujourd’hui de grandes vedettes du cinéma – Matt Damon, Dwayne « The Rock » Johnson, Charlize Theron, Denzel Washington, Ben Affleck, Christian Bale, Hugh Jackman, etc. –, des stars de la chanson – Adele, Bruno Mars, Stormzy, Burton Cummings, etc. –, des sportifs renommés – les joueurs de tennis Carlos Alcaraz, Coco Gauff, Iga Swiatek ; les golfeurs Jordan Spieth, Patrick Reed, etc.
Né à Montréal dans une famille sépharade originaire de Tanger (Maroc), Abraham Bengio a effectué toute sa scolarité – de la prématernelle au secondaire V – à l’École Maïmonide, au campus de Parkhaven, à Côte-Saint-Luc.
« Je garde de merveilleux souvenirs de l’École Maïmonide et de ses professeurs. Elle a renforcé mon identité sépharade. Quand on quitte Montréal pour vivre aux États-Unis, on comprend à quel point cette identité est fondamentale et combien la communauté sépharade marocaine de Montréal est unique. Elle porte fièrement une riche culture millénaire transmise de génération en génération. Chaque fois que je reviens, je suis frappé par le profond attachement des Sépharades montréalais à leur héritage culturel et identitaire. »
Après avoir obtenu son diplôme d’études collégiales, en sciences, au Collège Dawson, il entreprend des études en biochimie à l’Université Concordia.
Mais le cinéma l’attire irrésistiblement.
Un domaine d’études qualifié par beaucoup de « risqué », reconnaît-il.
« Je remercierai toujours mes parents de m’avoir soutenu à 100 % dans ce choix d’études peu évident pour une famille sépharade. Mon père, Marc Bengio, a toujours adoré le cinéma. Quand j’étais enfant, nous y allions souvent ensemble. Il m’a transmis sa passion pour les films. »
Il décroche ensuite un diplôme en production créative de la prestigieuse University of North Carolina School of the Arts, qui compte quelque 5000 étudiants répartis dans cinq écoles d’excellence : art dramatique, cinéma, musique, design, médias et technologies émergentes.
« C’était un nouveau monde pour moi. Dès que je suis arrivé dans cette communauté d’artistes, je me suis senti chez moi. Nous tournions des courts métrages chaque week-end. Une expérience riche en apprentissages, qui m’a permis de bâtir un réseau de contacts essentiel. »
Grâce à ce réseau, il rencontre le réalisateur américain Brett Haley, également diplômé de l’University of North Carolina School of Arts, qui lui propose de devenir son assistant et l’invite au réputé Festival du cinéma indépendant de Sundance, dans l’Utah, fondé en 1978 par le légendaire acteur et réalisateur américain, feu Robert Redford. Ce voyage sera déterminant.
Il gravit patiemment les échelons dans un milieu où la concurrence est rude et la persévérance indispensable.
Depuis le début de ses études en Caroline du Nord, c’est le cinéma indépendant qui l’attire particulièrement. Il découvre alors que son talent réside moins dans la création artistique directe que dans l’accompagnement des créateurs.
« L’agent, explique-t-il, est celui qui croit à un film avant tout le monde, parfois même avant que le scénario ne soit finalisé. »
Cette conviction inébranlable devient son moteur. Il se fixe alors une mission : accompagner des cinéastes indépendants et des créateurs émergents talentueux qui osent proposer des scénarios originaux, hors des sentiers battus.
Quelles sont ses principales fonctions au sein de WME ?
« Dans chaque grande agence, il y a un département consacré aux films indépendants. Celui-ci travaille étroitement avec les réalisateurs, les producteurs et les acteurs – généralement, ce sont des clients de l’agence – qui soumettent des projets de films. Ils nous envoient des scénarios et nous demandent de les aider à lever des fonds pour produire leurs films en dehors du système des grands studios. Nous devons donc trouver un producteur. Et une fois que celui-ci a avalisé le projet, trouver un réalisateur et les acteurs. On ficelle ainsi ce qu’on appelle un “package”, grâce auquel on peut obtenir du financement et vendre le film. »
Abraham Bengio défend des projets de films indépendants et représente les financiers qui investissent dans ceux-ci : banques, investisseurs privés, institutions privées, etc.
« Je travaille de concert avec les investisseurs qui financent des films indépendants. C’est un job proche de celui d’un promoteur immobilier. Tu as une propriété, tu dois la développer pour qu’elle acquière de la valeur. Comme dans le cas d’un immeuble, on fait des préventes. Moi, je fais des préventes de films indépendants dans différents territoires. On lève des fonds, puis je représente la vente des droits sur différents marchés, surtout en Amérique du Nord. »
Depuis son arrivée chez WME en 2022, Abraham Bengio s’est imposé comme un acteur clé des ventes de films indépendants, tant en Amérique du Nord qu’à l’international.
Il a bouclé des contrats majeurs :
- Triangle of Sadness, lauréat de la prestigieuse Palme d’or au Festival de Cannes 2022, vendu à la société indépendante de production américaine Neon ;
- Friendship, comédie présentée et encensée par la critique au Festival de Toronto 2024, vendue à A 24 ;
- Together, film d’horreur remarqué au Festival de Sundance 2025, vendu également à Neon – une des plus importantes ventes du genre réalisées à Sundance ;
- Lurker, drame psychologique présenté au Festival Sundance 2025, vendu à Mubi.
« C’est un marché très concurrentiel, où de nombreux agents cherchent à acquérir les meilleurs talents et projets. Notre meilleure protection, ce sont nos talents. C’est grâce à eux que nous parvenons à trouver le financement pour les films. »
Les meilleurs films sont présentés chaque année au Festival de Cannes, rappelle-t-il.
« Cannes est le plus important festival de cinéma au monde. C’est un rendez-vous incontournable pour les professionnels de l’industrie. J’ai le privilège d’y assister chaque année. Cette année, j’y ai promu deux films produits par nos clients. »
Le Festival de Sundance, autre grand rendez-vous du cinéma indépendant, occupe aussi une place de choix dans son calendrier.
« Chaque année, nous présentons et vendons dix à vingt films au Festival de Sundance. Nous avons plus que jamais besoin de festivals comme Cannes et Sundance, de l’European Film Market (EFM) et de l’American Film Market (AFM). Rien ne peut remplacer les rencontres en personne ; pour les cinéastes, ces échanges valorisent leur travail et créent un sentiment d’urgence. »
Hollywood affronte une crise structurelle sans précédent. L’industrie du cinéma a connu une profonde mutation depuis le début des années 2000. Aujourd’hui, les grands studios de Hollywood ne veulent pas « risquer » leur argent dans des films traditionnels. Désormais, ils sont tous en « mode risque », explique-t-il.
« À Hollywood, le “business” n’est plus là où il était. Depuis quelques années, les grands studios ont radicalement changé leur approche. Face à des coûts de production en constante hausse et à un public en salle de plus en plus volatil, ils hésitent à financer les films traditionnels qui ont longtemps constitué le cœur de l’industrie. Désormais, les “majors” privilégient ce qu’ils appellent des “paris sûrs”, notamment des “blockbusters” mettant en vedette des superhéros. Ils préfèrent investir des sommes colossales dans une franchise qui a fait ses preuves, plutôt que de miser sur un scénario original. Cette frilosité des grands studios hollywoodiens a ouvert un espace important pour le cinéma indépendant, qui se distingue par des œuvres audacieuses et novatrices. »
Ces derniers mois, de grandes figures de Hollywood, et pas des moindres – Joaquin Phoenix, Javier Bardem, Pedro Pascal, Susan Sarandon, Melissa Barrera, etc. – ont pris publiquement position contre Israël dans la guerre contre le Hamas à Gaza.
« C’est très difficile d’être juif à Hollywood aujourd’hui. On oublie souvent la contribution immense des Juifs à la création et à l’essor de cette grande Mecque du cinéma. Hollywood a longtemps été un lieu où des créateurs, des producteurs et des réalisateurs juifs ont brillé par leur talent. »
Il évoque la situation « consternante » à laquelle est confrontée la célèbre actrice israélienne Gal Gadot, dont il est sur le point de finaliser le financement de l’un de ses prochains films.
« Gal Gadot est sévèrement boycottée. On lui reproche son “silence” sur le prétendu “génocide” des Palestiniens à Gaza. En septembre dernier, aux festivals de Venise et de Toronto, plusieurs célèbres acteurs et actrices ultralibéraux ont boycotté les cinéastes israéliens. C’est absurde ! Ce sont pourtant ces derniers qui promeuvent la paix entre Israéliens et Palestiniens, et entre Juifs et Arabes. C’est le monde à l’envers, c’est insensé ! La vague d’anti-israélisme et d’antisémitisme qui a déferlé sur les États-Unis depuis le 7 octobre 2023 me préoccupe profondément. »
Quel conseil prodiguerait-il à un jeune caressant le dessein de faire carrière dans l’industrie du cinéma ?
« On a une vision réductrice, et souvent caricaturale, de ce milieu : soit on devient Steven Spielberg ou Tom Cruise, soit on échoue piteusement ! Pourtant, il y a des milliers d’emplois dans cette industrie. Un film est le fruit du travail d’une myriade de professionnels, chacun spécialisé dans un créneau particulier. Ce n’est pas un univers bouché qui cantonne un jeune au chômage permanent. C’est une industrie qui offre de réelles opportunités, malgré les obstacles. Des obstacles naturels, il y en a dans tous les domaines, le cinéma ne fait pas exception. Il faut être patient, déterminé, et surtout ne jamais cesser de rêver. »
Abraham Bengio poursuit son chemin avec le même engouement et la même détermination qu’à ses débuts dans cet univers hautement concurrentiel. Son parcours inspirant rappelle qu’au-delà des chiffres et des tendances, le cinéma demeure avant tout une affaire de passion, d’audace et de convictions.
