L’importante contribution de Yolande Cohen à l’historiographie des Juifs du Maroc
L’historienne Yolande Cohen, professeure titulaire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), publie, aux Presses de l’Université d’Ottawa, deux livres d’une remarquable profondeur, l’un en français – Migrations postcoloniales des Juifs du Maroc vers le Canada et la France – et l’autre en anglais – Moroccan Jews in France and Canada.
Ces ouvrages constituent une synthèse inédite des recherches que Yolande Cohen mène depuis plus de vingt ans sur les itinéraires migratoires des Juifs marocains et leurs processus d’intégration au Québec et en France.
Une contribution majeure à l’écriture de l’histoire des Juifs du Maroc.
Elle a accordé une entrevue à La Voix sépharade.
Présentez-nous la genèse de ce nouveau livre.
Une de mes grandes joies a été de réussir à intéresser une équipe d’étudiants de l’UQAM qui sont devenus de véritables spécialistes de ce sujet. Certains viennent des sciences sociales, mais la grande majorité sont des historiens.
Ce livre est une sélection d’articles publiés dans des revues scientifiques que j’ai voulu mettre à la disposition du grand public. En rassemblant ces textes dans un ouvrage, je veux montrer la complexité de ce sujet dans ses différentes facettes. En ce sens, ce livre se distingue vraiment de mes précédents travaux qui portent surtout sur les Juifs marocains au Québec. Ici, on cherche à montrer la dimension transnationale de leur parcours, tout en faisant des comparaisons avec la migration de certains d’entre eux en France et de la majorité en Israël.
Plutôt que d’avoir trois livres, un sur le départ des Juifs du Maroc, un autre sur leur migration et un dernier sur leur l’installation à Montréal et au Canada, on relève le défi de montrer l’ensemble de ce processus. Finalement, je suis arrivée à la conclusion que l’objectif final était de montrer comment ce groupe de Juifs marocains, mais aussi nous, chercheurs, avons évolué au fil de cette recherche.

Une version anglaise du livre a été publiée simultanément.
Oui, il ne s’agit pas d’une traduction du livre en français. L’ouvrage en anglais, composé d’articles différents publiés dans des revues scientifiques anglophones, montre à la fois les difficultés de faire des études juives en français au Canada, où la majorité des travaux portent sur les Ashkénazes anglophones ; alors qu’en France la difficulté réside dans l’étude des Juifs d’Afrique du Nord, parents pauvres d’études juives elles-mêmes très limitées, laïcité oblige. En relisant ces deux livres, je me suis rendu compte qu’ils sont assez différents, avec des points de vue distincts.
Dans quelle mesure votre parcours personnel et familial influence-t-il votre approche analytique ?
J’ai toujours été partagée entre le fait d’être « dedans », par mon histoire familiale, et d’être « dehors », en tant qu’historienne. Ce qui était très stimulant, c’est d’avoir travaillé avec une équipe de chercheurs provenant d’horizons variés, ayant un regard et un background complètement différents du mien ; ils m’ont ramenée à des questions que je ne voyais pas.
Comme j’ai beaucoup pratiqué l’histoire orale, cette approche subjective m’a permis aussi de mieux comprendre les personnes que nous avons interrogées au cours de notre recherche, tout en maintenant une certaine distance analytique. Mon parcours personnel m’a aidée à ajuster le regard porté par ces récits.
Ce double mouvement constant d’aller-retour entre intériorité et extériorité éclaire les zones d’ombre : si l’on reste à l’extérieur, on voit une communauté intégrée, économiquement prospère, francophone. Mais, en même temps, le trouble identitaire de celle-ci ne peut être appréhendé que dans une perspective subjective. Ma fille Sara, qui cosigne un des textes, m’a très tôt fait remarquer que les traumas silencieux peuvent être explorés en adoptant cette posture d’écoute profonde. Pourquoi certains ajustements identitaires ne se font-ils pas ? Pourquoi les jeunes générations sépharades marocaines, pourtant nées au Canada, sont-elles attirées par un cadre religieux plus orthodoxe, souvent très éloigné des traditions sépharades ? Ces questions sensibles, je peux les aborder grâce à cette intersubjectivité.
Qu’enseigne votre comparaison entre les modèles d’intégration français et québécois ?
Quarante ans plus tard, on peut dire qu’aucun ne fonctionne tout à fait comme on l’espérait. Le modèle français laïc et très intégrateur s’appuie sur des consistoires pour organiser le culte des religions minoritaires, ne laissant pas beaucoup de place aux communautés. Au contraire, le modèle canadien de multiculturalisme et le modèle québécois d’interculturalisme leur laissent beaucoup de place au détriment de leur contribution unique.
La perspective historique éclaire-t-elle les transformations qu’a connues ces dernières années la communauté sépharade du Québec ?
Oui. Même si je n’analyse pas dans ce livre la communauté sépharade actuelle, il est clair que celle-ci a connu une profonde mutation au cours des vingt dernières années. Depuis le 7 octobre 2023, on assiste à une reformulation de ce que signifie être juif dans la diaspora. Depuis vingt ans, des changements majeurs se sont opérés au sein de la communauté sépharade de Montréal. Celle qui se voulait laïque, qui se disait francophone, qui a inventé le séphardisme comme identité pour les Juifs marocains, se trouve aujourd’hui à un tournant de son histoire. C’est comme si l’on avait tordu le bâton dans l’autre sens : montée de la religiosité, moindre ouverture, une grande perméabilité à une identification univoque à Israël, etc.
Un moment de réflexion sur ce que nous sommes devenus est nécessaire.
Le constat est-il plus favorable en France ?
Ce n’est pas mieux. La moitié de ma famille, qui a vécu en France pendant trente ans, est aujourd’hui installée en Israël. Ils ont fait des carrières remarquables et se sont bien intégrés sur le plan économique, mais leur sentiment d’appartenance a changé. Ils évoquent souvent l’antisémitisme comme raison de leur départ. Je ne sais pas si c’est la seule explication ou si c’est une perception plus élaborée du phénomène. En tout cas, le « drainage » vers Israël est beaucoup plus important en France qu’au Québec, où l’alya reste beaucoup plus faible.
L’antisémitisme a également progressé au Québec.
Oui, incontestablement. Je ne crois pas que ce soit un phénomène nouveau, mais il s’est accentué depuis les événements tragiques du 7 octobre 2023 : plus besoin de se cacher, les antisémites peuvent l’être de façon ouverte et décomplexée. Les Juifs étant moins nombreux au Québec qu’en France, les formes d’expression de l’antisémitisme restent plus discrètes. La visibilité publique du judaïsme est différente. Mais j’ai l’impression qu’il y a une instabilité identitaire chez les Juifs marocains de Montréal, qui peinent à définir ce qu’ils sont. Cette identité fluctue encore par méconnaissance de ce que nous sommes.
Vous expliquez dans votre livre pourquoi la montée du nationalisme québécois a été bénéfique pour les Juifs sépharades. Ce point de vue est surprenant quand on sait que la grande majorité des Sépharades du Québec est réfractaire au projet indépendantiste.
À la fin des années 1970, plusieurs leaders sépharades, notamment ceux à la tête de la CSQ (ancêtre de la CSUQ), ont compris l’intérêt stratégique de s’appuyer sur la francophonie défendue par les souverainistes. Cela leur a notamment servi dans leurs revendications vis-à-vis de la communauté ashkénaze anglophone.
Bien que la grande majorité des Juifs marocains demeure fédéraliste, une minorité s’est effectivement rapprochée du mouvement souverainiste.
L’usage stratégique du français a été déterminant, leur permettant de se faire entendre, d’aider au financement de leurs écoles et de mieux dialoguer avec les institutions québécoises. Réciproquement, ce rapprochement avec les Sépharades a permis aux nationalistes québécois d’établir des contacts et une porte d’entrée au sein de la communauté juive.
Quelle a été la découverte majeure de vos recherches ?
Ce qui n’est pas dit : la mémoire traumatique. Elle est au cœur de l’histoire de l’exil des Juifs du Maroc. Dans nos entrevues, ils ne parlent pas de l’antisémitisme, ni au Maroc ni au Québec. Leurs expériences douloureuses sont vécues, mais tues.
Il est donc essentiel d’intégrer cette mémoire juive marocaine dans les études de l’après-Shoah, où elle reste encore largement négligée.
Ainsi, je consacre mes prochaines publications aux camps de transit par lesquels de nombreuses familles juives marocaines sont passées avant de s’établir en France, en Israël ou au Canada, après la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est un pan de l’histoire des Juifs marocains encore peu exploré.
Les trois quarts des Juifs marocains ont transité par ces camps, souvent sans jamais en parler. Je suis moi-même née dans l’un d’eux, près de Marseille, mais je n’ai compris que bien des années plus tard qu’il s’agissait d’un camp fermé, plus ou moins clandestin et où nous étions isolés du reste de la population. Depuis que j’évoque publiquement cette expérience, je reçois de nombreux messages de personnes me disant : « Ma grand-mère aussi a vécu dans un camp », « Mon père y est passé ». Ce silence collectif sur la nature de l’alya des Juifs du Maroc en Israël mérite aujourd’hui qu’on lui consacre une véritable recherche.
Y a-t-il une nouvelle génération de chercheurs qui s’intéresse à l’histoire des Juifs du Maroc ?
Oui, heureusement. Ils consacrent leurs travaux à divers aspects de cette histoire. Quand j’ai commencé, nous n’étions que quelques-uns. Aujourd’hui, plusieurs collègues, notamment au Maroc, s’y intéressent. C’est très encourageant.
Ce qui m’a toujours passionnée, c’est d’étudier comment une petite communauté, que je croyais n’être qu’une modeste portion d’une diaspora plus vaste, a pleinement trouvé sa place au sein de celle-ci.
Quels sont vos projets futurs ?
L’an prochain, je publierai un livre plus personnel : une autobiographie qui viendra, en quelque sorte, compléter ces deux ouvrages et former un triptyque. Ensuite, je compte poursuivre le travail sur les camps de transit, avant de passer le flambeau à la nouvelle génération de chercheurs.
Êtes-vous optimiste quant à l’avenir de la culture sépharade ?
Pas vraiment. Mais certains jours, je suis encouragée par ce que je vois : la transmission des cantillations propres au judaïsme marocain à la Congrégation Spanish & Portuguese avec Dany Benlolo ; ou des initiatives portées par la jeune génération sépharade. Par exemple, mon fils, Nathan Cohen-Fournier, chante dans la Chorale Kinor, un emblème important de la culture sépharade à Montréal. Il transmet cet héritage à sa petite fille en lui chantant des mélodies en ladino.
