Regards croisés de deux jeunes médecins sur la médecine du futur
À quoi ressemblera la médecine de demain ? Nous avons posé la question à deux jeunes médecins résidents, effectuant actuellement leur spécialité.
Le Dr Gabriel Dayan, 26 ans, est résident de troisième année en oto-rhino-laryngologie (ORL) et chirurgie cervico-faciale à l’Université de Montréal, où il a suivi sa formation médicale. Parallèlement à sa formation de chirurgien, il poursuit un Ph. D. en sciences biomédicales à l’Université de Montréal, axé sur l’application de l’intelligence artificielle (IA) dans les cancers ORL.
Son parcours académique est marqué par de nombreuses distinctions et bourses prestigieuses.
Ancien étudiant de l’École Herzliah, il a été à deux reprises, en 2014 et en 2018, le lauréat du premier prix Hydro-Québec à la Super Expo-sciences Hydro-Québec. Il est notamment le récipiendaire de la bourse FRQS/MSSS, la plus prestigieuse au Québec allouée à un résident clinicien-chercheur (80 000 $ par année, renouvelable cinq ans). Il a aussi obtenu une bourse en IA décernée par l’Université de Montréal. Ses travaux de recherche, présentés à l’échelle nationale et internationale, ont remporté plusieurs prix, dont celui du meilleur projet clinique de l’American Head & Neck Society.
Le Dr Daniel Kaufman, 28 ans, est résident en médecine interne à l’Université de Sherbrooke. Il a suivi sa formation médicale à l’Université de Montréal, après avoir obtenu un baccalauréat ès sciences en pharmacologie et thérapeutique à l’Université McGill. Il s’intéresse particulièrement à la gastroentérologie, avec un intérêt marqué pour l’endoscopie digestive avancée et l’évaluation des technologies innovantes en endoscopie. Il a été accepté en formation spécialisée en gastroentérologie à l’Université McGill, où il poursuivra dès cet été son développement universitaire et clinique.
Vous travaillez tous les deux en milieu hospitalier. Quel regard portez-vous sur votre travail au quotidien ?
Dr Daniel Kaufman : Comme résident, on travaille à l’étage, à l’urgence pour des consultations spécialisées et en clinique externe. Le travail à l’étage et les consultations sont plus exigeants, mais très stimulants. On apprend constamment en travaillant auprès de médecins très expérimentés. La médecine est un métier passionnant. En matière d’horaire, c’est très variable selon les stages, mais en moyenne, je travaille environ 60 heures par semaine.
Dr Gabriel Dayan : En ORL, notre quotidien est un peu différent. Chaque matin, on commence vers 6 h par la tournée de l’étage afin de voir tous les patients hospitalisés. Ensuite, la journée se poursuit soit en clinique ORL, soit en salle d’opération. Les journées se terminent en moyenne vers 19 h 30. À cela s’ajoutent une dizaine de gardes par mois.
On est toujours jumelé à un médecin ORL chevronné, ce qui nous permet d’apprendre en profondeur différentes sous-spécialités. Je souhaite éventuellement me spécialiser en oncologie et reconstruction ORL, mais durant la résidence, on touche à tous les aspects de la discipline.
Ressentez-vous une surcharge du système de santé et une pression croissante dans les hôpitaux où vous travaillez ?
Dr Kaufman : Oui, très clairement. La surcharge est omniprésente. À mon avis, il s’agit à la fois d’un problème de ressources humaines et d’un problème d’efficacité organisationnelle.
Les systèmes informatiques au Québec sont souvent lents et peu intégrés, ce qui nuit énormément au travail clinique. Comparativement à l’Ontario ou aux États-Unis, nous sommes en retard sur le plan technologique.
Lorsqu’un système informatique est déficient, cela peut retarder la prise en charge d’un patient de façon significative. À cela s’ajoute le manque de médecins, mais surtout le manque d’infirmières et de préposés, qui sont essentiels au bon fonctionnement du système de santé.
Dr Dayan : Je partage entièrement ce constat. L’informatique est un enjeu majeur. Le Québec a développé son propre système, Oasis, qui est souvent très lent. Il y a aussi un manque de communication entre les hôpitaux. Par exemple, l’accès aux examens d’imagerie ou aux notes d’un autre établissement est souvent difficile. En Ontario, les systèmes entre hôpitaux communiquent plus efficacement, ce qui facilite énormément le travail.
En salle d’opération, on voit régulièrement des blocs vides, parfois cinq à six salles inutilisées au cours d’une même journée, alors que les listes d’attente sont très longues. Ce n’est pas par manque de volonté des chirurgiens, mais par manque de personnel infirmier et de ressources. Des chirurgies sont annulées en après-midi faute de disponibilité de personnel pour le temps supplémentaire, ce qui est extrêmement frustrant pour les patients et inefficace pour le système.
Comment entrevoyez-vous la pratique de la médecine à l’avenir, notamment avec l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) ?
Dr Dayan : L’IA ne remplacera pas les médecins, mais les médecins qui intègrent l’IA dans leurs fonctions quotidiennes remplaceront ceux qui ne le feront pas. Il existe déjà des données montrant que, dans certaines spécialités comme la radiologie ou l’anatomopathologie, les médecins assistés par l’IA performent mieux que ceux qui travaillent sans assistance.
Dans mes travaux de recherche, je m’intéresse surtout à la prédiction et à la personnalisation des soins. L’objectif n’est pas de créer une machine qui pose un diagnostic à la place du médecin, mais plutôt une machine qui analyse des données complexes et à haute dimension – par exemple des images médicales tridimensionnelles, du séquençage génomique, des lames de pathologie – et qui identifie des patterns [tendances] que l’œil humain ne peut pas percevoir. Ces patterns peuvent ensuite être utilisés pour prédire l’évolution d’une maladie, le risque de récidive ou la réponse à un traitement. Ce type d’approche ouvre la porte à une médecine plus personnalisée, ce qui me passionne et qui, à mon avis, a le potentiel de transformer profondément la pratique médicale dans les années à venir.
Dr Kaufman : À moyen et à long terme, je crois que l’IA va jouer un rôle de plus en plus important dans l’aide au diagnostic. On voit déjà des études montrant que, dans certains contextes très ciblés, des modèles d’IA peuvent égaler ou même surpasser la performance humaine sur des questions médicales standardisées. Cela dit, je ne crois pas que cela signifie que le médecin deviendra inutile. Au contraire, le rôle du médecin va évoluer. Ce dernier demeurera essentiel pour interpréter l’information, la contextualiser, prendre en compte les valeurs du patient, son histoire personnelle et sociale, et établir une relation humaine. L’IA peut proposer des pistes, mais elle ne remplacera ni le jugement clinique, ni l’expérience, ni l’empathie d’un médecin. Je crois donc que la médecine du futur sera une médecine bonifiée, où le médecin sera soutenu par des outils technologiques puissants, mais restera au centre de la décision.
Qu’aimeriez-vous voir évoluer dans votre pratique future ?
Dr Kaufman : J’aimerais plus d’efficacité organisationnelle et plus de ressources humaines. La médecine est un travail d’équipe. Les avancées technologiques sont un atout fort encourageant. En gastroentérologie, par exemple, certaines technologies en développement aideront certes à mieux évaluer les polypes et les cancers, ce qui améliorera les soins et réduira les coûts. Je suis optimiste pour l’avenir.
Dr Dayan : Au Québec, la paperasse représente un énorme fardeau quotidien pour les médecins. On passe beaucoup trop de temps à remplir des formulaires, au détriment du temps passé avec les patients, ce qui est pourtant l’essence même de notre profession.
Des systèmes informatiques existent déjà pour automatiser la prise de notes, ce qui améliore grandement l’efficacité. J’aimerais voir ce type de technologies intégré dans les hôpitaux publics québécois, mais aussi le développement de nouveaux outils numériques visant à optimiser les processus cliniques et à redonner du temps de qualité aux médecins et aux patients.
Au-delà des aspects administratifs, je souhaite également voir une intégration plus structurée de l’IA dans la prise de décision clinique, afin de mieux personnaliser les soins et adapter les traitements aux caractéristiques propres de chaque patient.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui rêve de devenir médecin ?
Dr Dayan : La médecine est pour moi le plus beau métier du monde. C’est un immense honneur d’exercer ce métier. Les patients nous confient leur vie dans des moments de grande vulnérabilité. C’est extrêmement gratifiant. Mon conseil serait de voir la médecine comme un parcours, et non comme une destination. La formation est longue, exigeante, parfois difficile, et si l’on ne prend pas plaisir au chemin lui-même, on risque de s’épuiser.
On apprend toute la vie et, si l’on aime apprendre, réfléchir et aider les autres, alors ce métier est une aventure profondément enrichissante. Malgré l’évolution technologique et l’arrivée de l’IA, le contact humain demeurera le cœur de la médecine.
Dr Kaufman : Il faut comprendre que la médecine comporte énormément de responsabilités et de stress. Mais c’est aussi un métier passionnant, inspirant et des plus stimulants, où l’on apprend constamment. C’est un privilège de pouvoir l’exercer chaque jour en étant à l’écoute des patients.
