« En tant que clinicien, il est important de s’impliquer dans le déploiement de l’IA sur le terrain »
Entrevue avec le Dr Pascal Laferrière-Langlois, anesthésiologiste
Par Elias Levy
Médecin anesthésiologiste à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, chercheur clinicien et professeur adjoint de clinique à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, spécialisé à l’interface de l’anesthésiologie, de l’intelligence artificielle (IA) et de l’innovation en santé, et entrepreneur dynamique, le Dr Pascal Laferrière-Langlois sera, le 29 avril prochain, l’un des invités de marque d’un Ted Talk consacré à l’utilisation de l’IA dans le monde médical qui se tiendra dans le cadre du Festival Sefarad de Montréal.
Diplômé en médecine de l’Université de Sherbrooke, titulaire d’une maîtrise en génie industriel de l’École Polytechnique de Montréal et formé en bio-informatique à l’UCLA (Université de Californie, Los Angeles), il conjugue pratique clinique, recherche et enseignement à l’Université de Montréal. Fondateur du Laboratoire d’innovation en anesthésie à Montréal (LIAM), il mène des projets de recherche portant sur l’optimisation des soins chirurgicaux et l’utilisation de l’IA en milieu opératoire.
Le Dr Pascal Laferrière-Langlois a cofondé en 2020, avec Didier Benita, Divocco Medical et Divocco AI.
Il est le lauréat de plusieurs distinctions, dont le prix Forces Avenir, qui récompense des étudiants ou diplômés ayant un impact social significatif combiné à l’excellence universitaire.
Pourquoi avez-vous choisi comme profession médicale l’anesthésiologie, une spécialité assez méconnue du grand public ?
Il est vrai que l’anesthésie est souvent victime d’une vision « hollywoodienne » : une grosse seringue, un patient qui s’endort et se réveille quelques heures plus tard. En réalité, le rôle d’un anesthésiologiste est de garder le corps en vie et les fonctions vitales actives pendant une opération.
Cela signifie maintenir le cerveau en santé malgré l’inconscience, administrer de l’oxygène alors que le corps ne peut plus respirer seul, et assurer la perfusion des organes malgré la modification des mécanismes d’autorégulation par les médicaments. C’est un équilibre constant entre la physiologie humaine, la pharmacologie et la gestion de l’urgence.
On décrit souvent l’anesthésie comme « un long fleuve calme parsemé de chutes ». C’est ce mélange de rigueur intellectuelle, de précision manuelle et de gestion de situations critiques qui m’a attiré.
L’émergence en force de l’IA suscite autant d’enthousiasme que d’inquiétude. Quelle place occupe celle-ci dans le champ de l’anesthésiologie ?
Aujourd’hui, il existe déjà certaines applications concrètes de l’IA en anesthésie, mais son implantation demeure relativement superficielle. La raison principale est réglementaire.
Avant qu’une technologie – qu’il s’agisse de matériel, de logiciels ou d’IA – soit utilisée en milieu clinique, elle doit être l’objet d’une validation rigoureuse auprès des autorités réglementaires comme Santé Canada, la FDA (Food and Drug Administration) ou le marquage CE (Conformité européenne).
Il s’agit là de balises ?
Exactement. Ces balises sont nécessaires pour garantir la sécurité des patients. On ne peut pas simplement tester une technologie sur un patient sans s’assurer qu’elle est sécuritaire.
C’est ce qui explique pourquoi l’IA se déploie plus lentement en médecine que dans d’autres domaines, comme la comptabilité ou le marketing.
En anesthésie, certains algorithmes sont déjà utilisés, mais je ne dirais pas que jusqu’à présent, la pratique a été profondément transformée grâce à l’IA. Les changements majeurs viendront probablement dans les prochaines années, car plusieurs technologies sont actuellement en phase de validation réglementaire.
Aujourd’hui, l’IA est surtout présente dans le contexte de la recherche dans le bloc opératoire, c’est d’ailleurs là que je l’utilise le plus.
Pouvez-vous donner un exemple concret de l’apport de l’IA en anesthésiologie ?
Un premier exemple est l’accès à l’information. Lorsqu’on fait face à une situation rare, on peut utiliser des moteurs de recherche avancés ou des modèles de langage – comme ChatGPT ou OpenEvidence – pour consulter rapidement les considérations anesthésiques appropriées.
Un deuxième exemple concerne les algorithmes intégrés aux moniteurs. En anesthésie, nous utilisons de nombreux capteurs pour recueillir des données en temps réel. Certains systèmes peuvent aujourd’hui prédire, par exemple, une chute de la tension artérielle avant qu’elle survienne, ce qui nous permet d’intervenir plus rapidement.
L’IA est aussi utilisée pour identifier des facteurs de risque, prédire certaines complications et comme outil d’éducation pour les patients avant une intervention.
Cela dit, malgré ces avancées, l’IA commence à peine à transformer de façon systématique la pratique anesthésique au Québec, au Canada ou aux États-Unis.
Peut-on dire que l’IA permet une médecine plus personnalisée et plus sécuritaire ?
C’est effectivement l’une des grandes promesses de l’IA : la médecine personnalisée.
En disposant de données précises sur un patient – sa tension artérielle habituelle, sa fréquence cardiaque, ses réactions physiologiques –, on peut adapter beaucoup plus finement la prise en charge en salle d’opération.
La notion de « normalité » varie d’un patient à l’autre. L’IA permet de mieux reproduire l’état physiologique de base du patient pendant l’anesthésie. De plus, la réponse aux médicaments peut varier selon le génome, ce qui ouvre aussi la porte à une anesthésie de plus en plus personnalisée.
Quelles sont, selon vous, les limites actuelles de l’IA en santé ?
La principale limite est notre capacité à intégrer l’IA dans les flux de travail existants. En santé, surtout au Québec, on ne peut pas repartir de zéro. On doit améliorer progressivement des processus déjà en place, sans interrompre les soins.
Il existe un écart important entre les avancées en recherche et leur déploiement réel en clinique. Traverser ce « gap » est le principal défi. À cela s’ajoutent des enjeux médico-légaux, de confidentialité, de compréhension des algorithmes et de responsabilité décisionnelle.
Le milieu hospitalier est-il suffisamment ouvert à l’innovation technologique ?
Oui, mais à sa manière. La sécurité des patients est la priorité absolue, et c’est légitime. Toute innovation doit démontrer une valeur ajoutée claire, sans compromettre la sécurité ni perturber excessivement les flux de travail existants. L’innovation doit donc être suffisamment bénéfique pour justifier le changement.
Comment garantir une utilisation éthique et responsable de l’IA en santé ?
Les cadres existent, mais ils sont encore incomplets. L’IA évolue extrêmement vite. Les comités d’éthique jouent un rôle crucial, notamment en recherche, pour évaluer les risques, les biais potentiels et la responsabilité clinique.
Il ne faut jamais considérer qu’un algorithme nous déresponsabilise. Comprendre ces biais est essentiel pour éviter des décisions erronées ou dangereuses.
Craignez-vous une déshumanisation de la relation médecin-patient ?
L’IA peut autant déshumaniser que réhumaniser la médecine. Si elle sert à remplacer le contact humain, elle déshumanise. Mais si elle libère du temps en automatisant les tâches administratives, elle permet aux médecins de se concentrer sur l’essentiel : le patient.
Tout dépendra de la manière dont la société choisira d’utiliser l’IA.
À quoi ressemblera l’anesthésiologie dans dix ou vingt ans ?
Dans un article, que j’ai publié en 2024, sur la vision de l’anesthésie en 2050, j’explore trois scénarios transformateurs :
- L’anesthésie physique : grâce aux interfaces cerveau-machine (type Neuralink, BrainGate ou Synchron), on pourrait induire l’inconscience par des signaux électriques plutôt que par des médicaments chimiques.
- L’immersion totale : une combinaison d’hypnose et de réalité virtuelle si immersive qu’elle déconnecterait la conscience de la douleur physique.
- Le médicament parfait : une molécule créée par le truchement de l’IA qui supprimerait toute douleur sans altérer la conscience et sans effets secondaires.
À plus court terme, dans les dix prochaines années, je vois surtout une anesthésie plus connectée, où l’anesthésiste deviendra davantage un orchestrateur qu’un opérateur, grâce à des systèmes intelligents interconnectés.
Présentez-nous Divoco, la société que vous avec cofondée avec Didier Benita.
Divoco a été fondée en 2020, durant la pandémie, initialement pour répondre à la pénurie d’équipements de protection. En 2022, nous avons lancé Divoco AI.
Aujourd’hui, nous développons notamment un dispositif d’intubation endotrachéale exploitant l’IA, visant à faciliter une procédure critique à la vie lors de soins urgents. Nous avons franchi toutes les étapes, du prototype à la capacité de fabrication à grande échelle du produit, et nous visons la validation réglementaire et le lancement en 2026.
Quel conseil donneriez-vous à un étudiant attiré par la recherche et l’innovation ?
La curiosité intellectuelle est la clé. Aujourd’hui, les cursus universitaires ne peuvent plus suivre la vitesse effrénée de l’IA. De nouveaux modèles sortent tous les mois. Il est essentiel de maîtriser les bases (mathématiques, biostatistiques), mais il faut surtout rester ouvert aux outils émergents pour comprendre comment ils peuvent ouvrir de nouvelles portes. C’est ce qui permettra à chacun de rester pertinent dans sa discipline.
