L’AJOE, ASSOCIATION DES JUIFS ORIGINAIRES D’ÉGYPTE, ACTIVE ET PASSIONNÉE

Irène Buenavida

Martine Schieffer

Nous avons eu la tristesse d’apprendre le décès accidentel de Mme Irène Rina Buenavida, le mercredi 20 septembre.  Nous mettons en ligne ce qui fut probablement son dernier entretien accordé à notre collaboratrice Martine Schieffer pour notre magazine du LVS, en juillet dernier.

Membre du Conseil d’administration de la CSUQ (Communauté Sépharade Unifiée du Québec), et Présidente durant des années des « Sisterhood » de la Congregation Spanich and Portuguese de Montréal,  Mme Buenavida était une grande dame engagée dans de multiples initiatives communautaires tournées vers le bien être des nécessiteux et le souci de la défense de l’Etat hébreu.

Originaire d’Egypte, elle avait fondé à Montréal, l’AJOE (Association des Juifs Originaires d’Egypte) dont elle était jusqu’à présent la co-Présidente.

Elle était d’ailleurs l’auteure d’une autobiographie « Départ sans retour, édition du Marais, Montréal, 2015 » dans lequel elle racontait l’exode forcé de sa famille qui dû, comme tant d’autres Juifs, quitter brusquement leur terre natale et souvent dans des conditions extrêmement difficiles. Irène Buenavida présenta son ouvrage dans de nombreuses communautés d’Amérique du Nord.

« La journée commémorative des réfugiés juifs des pays arabes et d’Iran » que nous commémorerons pour la 4ème année, le mercredi 29 novembre, dans le cadre du Festival Sefarad, sera dédiée à sa mémoire.

Mme Irène Rina Buenavida

Chargée de rédiger un article sur l’AJOE, en ce 5 juillet, je ne m’attendais pas à trouver des membres d’une association aussi nombreux et surtout si passionnés et volubiles au sujet de l’existence de leur groupe, de leur histoire, de celle de leurs parents et de leur exode. Exode… pour ne pas dire carrément expulsion d’une terre qu’ils portent dans leur cœur. Irène Buenavida le déclare elle-même : « On a quitté l’Égypte, mais l’Égypte ne nous a jamais quittés ». En effet, alors que cette communauté comptait près de 80 000 personnes en 1922, il ne restait plus en 2012 que 75 Juifs en Égypte.

L’AJOE a été fondée en 2002 par Irène Buenavida, sa première présidente, et parmi ses initiateurs : Benjamin Melamed, Mireille Gallanti, Adèle Mardoche, Moshé Sadeh, Asher Cohen. L’association compte actuellement environ 500 familles. Ses objectifs? Réunir tous les Juifs égyptiens résidant au Canada, reconstituer le patrimoine, se souvenir de l’exode, transmettre l’héritage à la jeune génération et surtout… ne pas oublier l’Égypte, la terre où ils sont nés.

Outre ses réunions épisodiques, l’AJOE mène durant l’année différentes activités qui réunissent jusqu’à 200 personnes. Ainsi, deux ou trois conférences thématisées comprennent des groupes de discussion sur différents sujets et des rencontres avec des auteurs présentant leurs livres, leurs films ou leurs créations. D’ailleurs, la culture fait intrinsèquement partie du groupe qui compte dans ses rangs plusieurs écrivains. Cet après-midi-là, trois d’entre eux participaient à la réunion. C’est ainsi que j’ai découvert et que vous pourriez découvrir : 42 Keys to the Second Exodus  écrit par Vivianne M. Schinasi-Silver publié en 2007 et  Montreal’s Other Museums de Rachelle Alkallay, paru en 2013 et Départ sans retour  écrit par Irène Buenavida, un livre lancé en septembre 2015.

J’ai donc rencontré ce jour-là Roland Harari, Rachelle Alkallay, Vivianne Schinasi-Silver, Esther Dana Weber, Albert Herscovitch, Eddy Cohen, Albert Hamaoui, et les coprésidentes de l’AJOE Rose Simon-Schwartz et Irène Buenavida. Sabine Malka, collaboratrice de la CSUQ était aussi invité puisqu’elle s’occupe pour l’AJOE de la logistique, de la publicité et de toute l’information en lien avec leurs activités.

Un passé millénaire

L’histoire des Juifs d’Égypte s’étend sur plusieurs siècles, d’ailleurs Albert Herscovitch souligne : « Quand Moïse est sorti d’Égypte, seulement 25 % des Juifs l’ont suivi » 1. Les autres sont restés, se sont fort probablement intégrés à la population et ont certainement contribué à l’évolution et à la culture de ce pays. Ainsi, de nos jours même si la communauté a été complètement ou presque effacée, cinquante-deux synagogues existent encore au Caire et une autre à Alexandrie. Elles sont maintenant toutes fermées, à l’exception de trois d’entre elles que les Égyptiens ont conservées en tant que musées. La communauté ne compte plus là-bas (en Égypte où ?) qu’un homme et trois ou quatre femmesCeux qui sont sortis sans espoir de retour ont essayé à maintes reprises de récupérer sinon leurs biens, du moins les actes officiels de leur présence en Égypte (actes de naissance, de mariage, etc.), mais les autorités les leur ont toujours refusé. Même les objets cultuels sont restés là. La communauté juive égyptienne comprenait des Ashkénazes, des Sépharades, et même des Karaïtes. C’est ainsi que la plupart des membres du groupe ont tous des origines diverses, et que leurs parents leur ont donné, par une intuition probable ou mesure de sécurité éventuelle, une double nationalité : italienne, turque, grecque ou autre.

1948 – 1956 – 1967 – 1973

Ces quatre années sont de véritables jalons dans l’histoire de l’exode des Juifs égyptiens. Paradoxalement, lorsque le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclame la naissance de l’État d’Israël, c’est le déclin de la communauté juive égyptienne qui s’amorce et qui se poursuivra après le coup d’État et la prise du pouvoir de Nasser en 1952 . Les premiers signes de l’exode se font sentir et leurs difficultés ne font que commencer. La crise du canal de Suez en 1956, le conflit entre l’Égypte qui avait nationalisé le canal et l’alliance secrète formée par la France, le Royaume-Uni et Israël accentuera le rejet qui peu à peu s’installe. La guerre des Six Jours en juin 1967 et la guerre du Kippour en 1973 sont autant d’événements qui s’ajoutent et condamnent les Juifs à s’en aller. Ainsi la bonne entente qui régnait dans la population égyptienne, peu importe la religion, s’effrite au fil de ces quatre événements marquants. Dorénavant, la complicité n’existe plus, les relations sont loin d’être tendres. « Les Égyptiens disaient aimer les Juifs, mais ne pas aimer les sionistes » déclarent unanimement les membres du groupe. Tous racontent chacun à leur tour des épisodes émouvants et relatent leurs départs angoissants vers des ailleurs incertains, incluant souvent des séparations familiales déchirantes : l’Italie, la France, Israël, plus tard les États-Unis et le Canada. La police frappait aux portes en pleine nuit, internait les hommes pendant des mois, voire des années sous prétexte qu’ils étaient sionistes. Tous étaient « invités » à quitter l’Égypte en laissant tous leurs biens derrière eux, avec 25 livres égyptiennes (environ 25 $ canadiens) en poche qui ne leur servait absolument à rien une fois arrivés ailleurs. Sur leurs passeports, le fatidique tampon « Départ sans retour » (devenu l’intitulé du livre d’Irène Buenavida) était apposé, leur fermant à jamais les portes.

Vers un avenir meilleur

Comme le dit Albert Hamaoui : « Bien sûr on se rappelle de l’Égypte, de notre exode généralement en bateau avec nos maigres effets, mais ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que peu importe où nous sommes arrivés, en Israël, en France, aux États-Unis, au Canada ou ailleurs, nous nous sommes tous reconstruits. »

L’AJOE fait partie des plus importantes associations de Juifs originaires de pays arabes et participe à tous les événements internationaux traitant de ce sujet, notamment aux États-Unis, au Canada, en France et en Israël. Ainsi en 2006, à Haïfa s’est tenu le Congrès mondial des Juifs d’Égypte, dont Ada Aharoni est présidente. On y soulignait cette année-là le 50e anniversaire de l’exode au moment de la crise de Suez en 1956. L’AJOE et plusieurs de ses membres étaient présents. Elle est également très présente lors de « la journée commémorative des réfugiés juifs des pays arabes et d’Iran » que la CSUQ (communauté Sépharade Unifiée du Québec) dont l’AJOE est l’une des constituantes, commémore tous les ans en novembre depuis qu’elle a été instituée par l’État d’Israël en 2014.

 

 

 

Notes:

  1. Selon la tradition juive, seulement un cinquième des Hébreux sont sortis d’Egypte aux temps bibliques (voir le Midrach Mekhilta sur Exode 13 ; 18 (ndr).