Toby Benlolo, 40 ans de dévouement professionnel et communautaire
Depuis quarante ans, elle est l’un des piliers les plus discrets et efficaces de la communauté sépharade. Ni sur scène ni sous les projecteurs, mais là où tout se joue : dans les chiffres, l’organisation, la continuité.
Toby Benlolo, figure incontournable de l’administration de la CSUQ, célèbre cette année quatre décennies d’engagement communautaire. Un anniversaire qui dépasse largement le cadre professionnel.

« Quand je suis entrée à la CSQ – organisme ancêtre de la CSUQ –, j’étais célibataire. Je me suis mariée, j’ai eu cinq enfants, j’ai perdu mon mari, Émile Benlolo Z’.L., et maintenant je suis grand-mère. J’ai tout vécu ici », confie-t-elle avec une émotion contenue.
Le 8 mai dernier a marqué officiellement ses 40 ans de service, une date symbolique pour une femme dont le parcours est indissociable de celui de la CSUQ, où elle assume l’exigeante fonction de directrice de l’administration.
Rien ne la prédestinait à faire carrière au sein de la communauté sépharade.
Née au Canada de parents marocains ayant immigré en 1958, elle a grandi dans un environnement anglophone.
« À l’époque, les écoles francophones n’acceptaient pas les Juifs. Alors, toute mon éducation s’est faite en anglais. »
Très tôt, elle développe un intérêt pour le service public.
Titulaire d’un diplôme d’études collégiales (DEC) en sciences de la santé, d’un baccalauréat en commerce et d’un diplôme de 2e cycle en administration institutionnelle, elle s’oriente vers le secteur hospitalier.
« Ce qui m’attirait, c’était le non lucratif. Aider, organiser, être utile. »
Elle a travaillé pendant dix ans à l’Hôpital général juif (HGJ).
À un moment charnière, elle peine à trouver un poste correspondant à ses aspirations et décide alors de faire du bénévolat.
« Je me suis dit : au lieu d’attendre, je vais donner de mon temps. Je suis allée voir le directeur de l’HGJ de l’époque, Henri Elbaz, qui était aussi le président de la CSQ. Je lui ai dit : “Je veux faire du bénévolat.” Il m’a orientée vers la CSQ. Je ne suis jamais repartie. »
Ce choix va transformer sa vie.
À son arrivée à la CSUQ, dont le local était situé à l’angle des rues Côte-Sainte-Catherine et Victoria, la structure organisationnelle est encore embryonnaire. Une petite équipe, des moyens limités, beaucoup de débrouillardise.
« Nous étions très peu nombreux. Il fallait apprendre sur le tas, toucher à tout. »
Elle commence dans l’administration, aux côtés d’une secrétaire très dévouée, feue Esther Elkaïm, qui gère les premières données comptables. Rapidement, elle prend en charge la paie, puis élargit son rôle.
« J’étais un peu l’intermédiaire entre tous les services : la comptabilité, les ressources humaines, la gestion quotidienne. »
Ce rôle transversal deviendra sa signature.
Au fil des années, elle voit la CSQ grandir, se structurer, se professionnaliser.
« Nous sommes passés d’un petit budget à un budget d’opération beaucoup plus important. Mais l’esprit, lui, est demeuré le même. »
Quelques mois seulement après son entrée en fonction à la CSQ, sa vie personnelle prend un tournant décisif.
« J’ai rencontré mon mari, Émile Benlolo Z.’L., en octobre. Nous nous sommes fiancés en décembre et mariés en juillet. »
La suite s’enchaîne rapidement : cinq enfants, une maison pleine de vie, et toujours le travail en toile de fond. Elle évoque ces années avec une émotion palpable.
« Ce n’était pas facile de travailler et élever mes enfants, mais j’aimais beaucoup mon travail. Et quand on aime, on trouve des solutions à tout ! »
Son époux, Émile, la soutient pleinement.
« Il avait un sens du contact incroyable. Les gens l’aimaient beaucoup. »
Leur complicité marquera profondément cette période.
Puis survient l’épreuve fatale. En 2010, Émile décède à la suite d’une cruelle maladie. Elle devient veuve.
« Mon plus jeune fils avait dix ans. C’était un énorme défi dans ma vie, mais il fallait continuer, pour mes enfants. »
Elle s’appuie alors sur sa famille, notamment ses parents et sa sœur. Malgré la douleur, elle ne lâche rien.
« Je n’ai jamais arrêté de travailler. C’était aussi une forme de stabilité dans ma vie. »
Aujourd’hui, ses enfants ont pris leur envol, chacun dans un domaine différent. Elle en parle avec beaucoup de fierté. Sa fille est médecin à l’HGJ. Son fils Joshua excelle dans le chant. Son deuxième fils poursuit des études rabbiniques dans une prestigieuse Yéchiva de Jérusalem. Son troisième fils, informaticien à Amazon, vit à Toronto. Son plus jeune fils, diplômé en psychologie, étudie actuellement le droit à l’Université McGill.
Elle insiste sur les valeurs familiales qu’elle s’est toujours efforcée de leur transmettre : « Je suis très fière de mes enfants. Ils sont sérieux, engagés, chacun à sa manière. »
Et puis il y a les petits-enfants : « Ça change tout. On voit la vie autrement. »
Elle exprime un souhait clair pour les années à venir : « Être plus présente pour eux, comme mes parents l’ont été pour mes enfants. »
Au fil du temps, Toby est devenue non seulement une employée clé de la CSUQ, mais aussi une mémoire vivante de l’organisation.
« La communauté, c’est ma deuxième famille. Souvent, je passe plus de temps ici qu’à la maison. »
Son engagement professionnel admirable dépasse largement les horaires habituels.
« Je travaille bien plus que 35 heures par semaine parce que j’aime ça. »
Elle évoque avec enthousiasme les nombreuses activités de la CSUQ, notamment les camps d’été.
« Voir les enfants heureux et les parents satisfaits, c’est une vraie récompense. »
Mais elle ne cache pas les difficultés actuelles auxquelles la CSUQ fait face.
« Le plus grand défi aujourd’hui, ce sont les ressources humaines. Trouver des personnes qui viennent pour assumer une mission, pas seulement pour occuper un emploi. »
Elle observe un changement générationnel.
« Avant, il y avait un dévouement naturel. Aujourd’hui, avec la nouvelle génération, c’est plus compliqué. »
À l’approche de la retraite, une préoccupation la taraude : qui prendra la relève ? Cette réalité irrécusable la pousse à réfléchir à la transmission.
« Il faut préparer la suite et songer sérieusement à la relève. Mais ce n’est pas évident ! »
Elle élargit ce constat incontournable à l’ensemble de la communauté.
« La relève est un enjeu majeur, dans tous les domaines. »
Parallèlement à sa carrière, Toby s’investit depuis toujours dans le bénévolat.
« C’est une valeur fondamentale que j’ai acquise très jeune. »
Elle siège notamment au sein du conseil d’administration du CIUSSS (Centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux) du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, où elle est présidente du CUCI (Comité des usagers).
« Tout ce qui touche à la santé me tient beaucoup à cœur. »
Elle est également très engagée auprès de plusieurs institutions offrant des services aux personnes handicapées : les résidences de la Maison Shalom, où elle est membre du conseil d’administration depuis 2006 ; le comité d’usagers du Centre Miriam, où elle a assumé la fonction de trésorière pendant plusieurs années ; le Friendship Circle, etc.
Elle admire le travail remarquable accompli par le JEM Workshop, où travaillent de nombreuses personnes handicapées. Sa sœur, Myriam, décédée il y a un an, y a travaillé pendant plus de vingt ans.
Son engagement bénévole est aussi personnel. Son fils Joshua, non-voyant, vit avec des limitations importantes. Il s’épanouit dans le chant et s’illustre brillamment au sein de la chorale Montreal Shira Choir, fondée et dirigée par son oncle, le talentueux cantor Daniel Benlolo.
Au cours de sa longue carrière, Toby a été la lauréate de plusieurs prix communautaires prestigieux, notamment le prix de l’employée exceptionnelle que lui a décerné la Fédération CJA en 2013 et le prix spécial pour contribution exceptionnelle que lui a attribué récemment la CSUQ.
La retraite, elle y pense sérieusement : « J’aimerais voyager, profiter de la vie et de ma famille. Mais surtout, je veux rester utile. Je vais continuer à faire du bénévolat. C’est certain. »
Quand on lui demande ce que représente pour elle la communauté sépharade, elle répond sans la moindre hésitation : « C’est ma vie ! »
Puis elle ajoute, avec une voix douce empreinte d’émotion : « Une vie de travail, de défis, mais remplie aussi de beaucoup d’amour. J’éprouve surtout une grande fierté. »
Elle se dit très heureuse de travailler tous les jours avec une équipe de professionnels et de bénévoles très dévoués qui l’honorent de leur confiance.
Quarante ans après ses débuts, son engagement communautaire ne s’est point émoussé. Et même si elle envisage de passer prochainement le relais, une chose est certaine : son empreinte restera durable.
« Je suis entrée à la CSUQ presque par hasard, mais j’y suis restée par conviction », conclut-elle en arborant un sourire.
