Que reste-t-il de la gauche israélienne ?
Entrevue avec Nitzan Horowitz
Par Elias Levy
Figure de la gauche israélienne, Nitzan Horowitz nous a livré ses réflexions sur les enjeux des prochaines élections législatives israéliennes, qui se tiendront cet automne.
Diplômé en droit de l’Université de Tel-Aviv et journaliste chevronné – il a été rédacteur en chef du service des affaires étrangères du journal Haaretz et correspondant de celui-ci à Paris –, ancien député de la Knesset, ex-chef du parti Meretz et ministre de la Santé, de 2021 à 2022, dans le gouvernement Lapid-Bennett, Nitzan Horowitz est un défenseur opiniâtre des droits de la personne, des minorités et de la solution à deux États.
ll vit dans le nord d’Israël, à Hila, un petit village de 600 habitants situé près de Maalot. Une localité paisible, entourée de nature et de forêts de chênes, habituellement synonyme de tranquillité, mais qui a été profondément bouleversée par la guerre qui y sévit depuis le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023.
Il est le coauteur, avec Hervé Deguine, d’un excellent livre, Les assiégés : dans l’enfer du 7 octobre (éditions Le Cherche Midi, 2024).
La Voix sépharade a rencontré Nitzan Horowitz, à la mi-avril, dans un café attenant à l’Université McGill. Il était de passage à Montréal pour participer à un panel-débat sur le devenir de la société israélienne, organisé par le New Israel Fund et JSpace Canada, qui s’est tenu au Temple Emanu-El-Beth Shalom.
La guerre a-t-elle beaucoup affecté votre quotidien ?
Indéniablement. Bien qu’il n’y ait pas eu d’évacuation officielle, une grande partie des habitants de Hila – notamment les familles avec enfants – a quitté les lieux par crainte des bombardements. Je n’ai pas voulu partir, mais les traces du conflit sont fortement visibles : des fragments de missiles interceptés sont tombés sur le toit de ma maison.
Plus largement, toute la région du nord a été très affectée par cette guerre. Des dizaines de localités, des kibboutzim et même des villes entières, comme Kiryat Shmona, ont été évacués pendant plus d’un an – une situation sans précédent dans l’histoire d’Israël. Cette expérience a laissé chez les habitants du nord un sentiment durable d’abandon et d’incompréhension face aux décisions gouvernementales. C’est ce qui m’a conduit à consacrer mon dernier ouvrage à l’évacuation des localités du nord, en la relatant à travers l’histoire singulière du kibboutz Hanita – symbole du sionisme pionnier : première implantation juive établie dans les montagnes de la Galilée occidentale en 1938, jusqu’à l’évacuation traumatique consécutive au 7 octobre.
Quels seront, selon vous, les principaux enjeux des prochaines élections législatives israéliennes ?
Le principal enjeu de ce scrutin réside dans la capacité, ou non, de former une coalition stable. Le système politique israélien, fondé sur des alliances, rend toujours possible un blocage. Aujourd’hui, plusieurs scénarios coexistent.
D’après les derniers sondages, d’un côté, Benyamin Netanyahou et sa coalition apparaissent affaiblis, plafonnant autour d’une cinquantaine de sièges. De l’autre, l’opposition, dans sa diversité – du centre-gauche à une droite anti-Netanyahou – pourrait théoriquement atteindre une majorité de 70 à 71 sièges.
Naftali Bennett évoque même la possibilité d’une « coalition sioniste » capable de gouverner sans dépendre des partis arabes. Il l’a également répété après avoir scellé une alliance avec Yaïr Lapid. Cette fusion, d’ailleurs, place ce nouveau parti en position de tête à l’approche des élections.
Cela dénote un affaiblissement important du gouvernement Netanyahou et ouvre la voie à plusieurs scénarios, y compris celui d’un changement de pouvoir en octobre prochain. Mais rien n’est assuré : les divisions internes demeurent profondes et la formation d’un gouvernement dépendra d’équilibres délicats.
Une « coalition sioniste » inclurait quels partis ?
L’idée d’une « coalition sioniste » exclut en principe les partis arabes. Je pense que c’est une grave erreur de l’opposition – à la fois sur le plan politique et sur le plan des valeurs et de la morale. Toutefois, dans les faits, l’opposition actuelle inclut plusieurs composantes : centre-gauche, droite anti-Netanyahou et, parfois, un soutien indirect des partis arabes. En ce qui concerne les partis religieux comme le Shass, leur participation dépendra surtout de leurs intérêts, notamment le financement de leurs institutions.
Deux visions opposées d’Israël s’affronteront durant cette joute électorale.
Oui. D’un côté, la vision d’un État démocratique, fondé sur une société libérale et l’égalité devant la loi ; de l’autre, la vision d’un État religieux, conservateur et communautaire.
La campagne électorale devrait s’articuler autour de deux grands axes.
La droite opposée à Netanyahou, incarnée notamment par Naftali Bennett, mettra l’accent sur la compétence gouvernementale, la gestion du pays et des questions sensibles comme la non-participation des ultra-orthodoxes au service militaire.
Le centre-gauche insistera sur la nécessité de mettre fin à une spirale de conflits sans issue et de permettre un retour à une vie normale. L’idée d’un apaisement général et de l’émergence d’un nouveau leadership politique est au cœur de son discours.
Le clivage principal ne se situe plus uniquement entre gauche et droite, mais entre le camp de Netanyahou et une opposition hétérogène.
Quel est l’état d’esprit des Israéliens depuis les événements funestes du 7 octobre 2023 ?
Après plusieurs années de conflits – à Gaza contre le Hamas, au Liban face au Hezbollah, et dans un contexte de tensions avec l’Iran –, un sentiment de lassitude domine.
Les promesses répétées de Benyamin Netanyahou de « victoire totale » n’ont pas été suivies d’effets concrets. Le Hamas gouverne toujours Gaza et refuse le moindre désarmement ; le Hezbollah, bien que fortement affaibli, conserve ses capacités militaires au Liban ; et l’Iran demeure une menace stratégique. Dans ce contexte, une partie importante de la population, y compris à droite, exprime une frustration croissante : les sacrifices humains, économiques et psychologiques n’ont pas produit de résultats tangibles.
Les pertes sont lourdes : plusieurs milliers de morts et de blessés, déplacements massifs de population, sans compter le stress permanent lié aux alertes et aux tirs de missiles. Les demandes de soutien psychologique ont explosé, révélant une société profondément marquée par les traumatismes. Derrière l’apparente normalité des cafés et des restaurants bondés, un malaise social lancinant persiste.
Que reste-t-il de la gauche israélienne ?
Nous assistons à une recomposition politique. Les repères traditionnels ont évolué.
La gauche israélienne, historiquement structurée autour du Parti travailliste et du Meretz, s’est transformée. Elle se redéfinit aujourd’hui davantage comme un camp « démocratique » ou « libéral » plus large, centré sur la défense des institutions, de l’État de droit et des valeurs démocratiques. Ce camp dépasse les frontières classiques de la gauche et inclut des figures du centre, voire du centre-droit.
À l’inverse, une partie de la droite s’est progressivement structurée autour d’un soutien personnel inconditionnel à Netanyahou.
Un nouveau parti, Les Démocrates, fondé et dirigé par Yaïr Golan, chef de file de l’opposition de gauche et ancien chef d’état-major adjoint de Tsahal, tente d’incarner cette recomposition. Très présent dans les mobilisations civiles, ce parti s’appuie sur une dynamique de contestation active, notamment contre les réformes judiciaires prônées par le gouvernement Netanyahou et les dérives du pouvoir.
L’extrême droite, très influente au sein du gouvernement Netanyahou, a le vent en poupe.
Oui. Une extrême droite radicale s’est installée durablement dans le paysage politique israélien. Itamar Ben-Gvir incarne la ligne dure de celle-ci, jugée par certains comme dangereuse, voire ouvertement raciste. L’influence croissante de ces politiciens d’extrême droite, notamment au sein des institutions de sécurité, est un facteur de tension supplémentaire.
Certains dénoncent une idéologie radicale, parfois raciste et violente, qui pourrait fragiliser davantage la cohésion interne du pays. Le risque d’affrontements internes, voire d’une forme de guerre civile, est évoqué par certains observateurs, en particulier face à la prolifération d’armes et à la radicalisation de certains groupes. J’espère vivement que nous parviendrons à éviter un tel scénario grâce à un changement politique lors des prochaines élections.
Le poids des États-Unis est-il de plus en plus déterminant dans l’arène politique israélienne ?
Dans le contexte actuel de guerre, le rôle des États-Unis est perçu comme central, voire déterminant. Donald Trump est considéré comme un acteur incontournable, capable d’influencer directement les décisions stratégiques, qu’il s’agisse d’un cessez-le-feu ou des négociations avec l’Iran.
Cependant, cette forte dépendance à l’égard des États-Unis crée une frustration au sein de la population israélienne. Si l’alliance américaine demeure essentielle, beaucoup d’Israéliens ont le sentiment que leur pays ne maîtrise plus totalement ses agendas stratégique et militaire. Nombreux sont ceux qui estiment que les intérêts israéliens ne sont pas toujours pris en considération par l’administration Trump.
Le 30 mars dernier, la Knesset a adopté une loi instaurant « la peine de mort pour les terroristes », taillée sur mesure pour ne s’appliquer qu’aux Palestiniens reconnus coupables d’attaques terroristes meurtrières. Quel regard portez-vous sur cette législation ?
Cette loi honteuse s’inscrit dans la campagne électorale d’Itamar Ben-Gvir, actuel ministre de la Sécurité intérieure. Il s’escrime à courtiser ses électeurs avec un slogan sinistre : « Mort, mort, mort ! »
Beaucoup d’Israéliens, ainsi que Tsahal, le Shabak (Shin Bet) et la majorité des juristes, sont farouchement opposés à cette loi. Netanyahou, qui a toujours été contre la peine de mort, a donné son aval à l’adoption de cette loi scélérate pour sauver sa coalition. C’est une démarche purement politique.
Juridiquement, il sera très difficile d’appliquer cette loi. Par ailleurs, on ne peut pas appliquer une loi qui vise uniquement certaines personnes en raison de leurs origines ou de leur ethnie. À mon avis, la Cour suprême d’Israël en invalidera prochainement l’application. Cette législation ne relève pas d’une nécessité sécuritaire ou nationale, mais d’une posture idéologique.
La solution à deux États est-elle encore réalisable ?
Le constat est celui d’une impasse.
Le Hamas est toujours au pouvoir à Gaza, en partie parce qu’aucune alternative politique n’a été mise en place.
En Cisjordanie, Mahmoud Abbas incarne une Autorité palestinienne affaiblie et vieillissante, qui n’a pas organisé d’élections générales depuis plus de vingt ans.
La solution à deux États apparaît de plus en plus difficile à concrétiser, mais elle reste, pour beaucoup, la seule option permettant de préserver un État d’Israël à la fois juif et démocratique.
Quelle issue envisagez-vous pour les élections d’octobre ?
Face à cette accumulation de crises – sécuritaire, politique, sociale –, une aspiration domine : celle de retrouver une forme de stabilité. À l’instar de beaucoup d’Israéliens, j’appelle à la formation d’un gouvernement d’unité nationale, capable de dépasser les divisions et de restaurer un fonctionnement normal de l’État.
Au-delà des idéologies, une réalité simple s’impose : après des années de conflits très meurtriers, la grande majorité des Israéliens souhaite avant tout vivre normalement. Reste à savoir si ce scrutin permettra d’ouvrir cette nouvelle page ou s’il prolongera l’incertitude actuelle.
