Pourquoi le régime iranien ne s’est-il pas effondré ?
Entrevue avec la politologue Hanieh Ziaei, spécialiste du monde iranien
Par Yvan Cliche
Détentrice d’une maîtrise en politique internationale et comparée de l’Université de Montréal et attachée à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM, Hanieh Ziaei est une spécialiste chevronnée du monde iranien. D’origine iranienne et parlant couramment le persan, elle est devenue une voix reconnue et appréciée dans le paysage médiatique pour sa capacité à nous éclairer sur la société iranienne et à en transmettre les réalités complexes.
Depuis plusieurs mois, l’Iran traverse une période de fortes tensions régionales et internes. Quel est, selon vous, l’état réel du régime iranien ? Est-il fragilisé ou conserve-t-il encore une solide capacité de résilience politique et sécuritaire ?
J’irais plutôt vers la deuxième hypothèse. Beaucoup d’analyses récentes insistent sur un affaiblissement du régime iranien, mais je crois qu’il faut être prudent. La République islamique demeure fidèle à la logique qui l’a portée au pouvoir en 1979. Sa posture fondamentale n’a pas réellement changé depuis près d’un demi-siècle.
Nous sommes face à un système idéologique profondément enraciné et ancré. Cette idéologie ne se limite pas au domaine religieux : elle imprègne les structures politiques, culturelles, économiques et institutionnelles. L’État a progressivement consolidé son contrôle sur les ressources et les mécanismes de pouvoir.
Il ne faut donc pas imaginer la République islamique comme un édifice fragile prêt à s’écrouler à la première onde de choc. Depuis quarante-sept ans, elle a montré une capacité remarquable à absorber les crises.
Cette logique se prolonge également sur la scène régionale. Depuis la crise des otages de 1979, l’Iran a été placé au ban de la communauté internationale. Très tôt, il a été perçu comme un acteur perturbateur. Mais ce qui est frappant, c’est la continuité du discours officiel : malgré les pressions, les sanctions et les frappes militaires, le message demeure essentiellement le même : « Nous sommes là, nous resterons et nous résisterons ! »
Donc, les bombardements visant à provoquer l’effondrement du régime avaient peu de chances de réussir ?
À mon avis, les calculs étaient erronés, tant du côté israélien que du côté américain.
L’idée selon laquelle frapper la tête du régime provoquerait un effondrement rapide de celui-ci reposait sur une mauvaise lecture du fonctionnement réel de la République islamique.
On a parfois l’impression que l’on imagine l’Iran comme un château de cartes : il suffirait d’éliminer quelques figures centrales et tout s’effondrerait. Mais ce n’est pas ainsi que ce système a été construit.
Même si l’on atteint le sommet de l’appareil politique, cela ne signifie pas automatiquement l’effondrement du reste du système. Les institutions continuent à fonctionner, les réseaux demeurent actifs et les mécanismes de sécurité et de contrôle restent en place.
On peut critiquer ce régime sur plusieurs plans : sa répression sans limites, son autoritarisme omniprésent, la violence extrême exercée contre sa propre population. Mais il faut reconnaître une réalité : il a jusqu’à maintenant démontré une forte capacité de résistance face à la première puissance militaire mondiale.
Depuis des années, plusieurs experts annoncent son affaiblissement imminent. Pourtant, il continue de tenir tête à Washington, à Israël et à plusieurs acteurs régionaux.
Je crois qu’il faut sortir de la tentation d’une analyse simplifiée. On aimerait parfois croire qu’une intervention extérieure provoquerait automatiquement un changement politique majeur. Mais le Moyen-Orient est une région complexe, et les idées simples y produisent souvent des erreurs de calcul. Les vingt dernières années, de l’invasion de l’Irak en 2003 jusqu’aux frappes contre l’Iran en 2026, le démontrent amplement.
Comment expliquer qu’Israël ait semblé croire à un effondrement rapide du régime des mollahs ?
Il faut reconnaître qu’Israël connaît probablement mieux l’Iran que la plupart des autres pays. Les Israéliens ont une connaissance approfondie de la langue, du vocabulaire politique, des codes culturels, et ont accompli un travail de renseignement de longue haleine sur le terrain.
Les opérations menées en Iran ces dernières années ne s’improvisent pas. Elles supposent des percées majeures en matière d’infiltration, de collecte d’information et d’implantation sur le terrain. Mais connaître un pays ne signifie pas pour autant maîtriser parfaitement toutes ses dynamiques internes ni en anticiper tous les rebondissements possibles.
À mon avis, une autre difficulté tient au fait que les objectifs américains et israéliens ne sont pas du tout alignés. Du côté israélien, la République islamique est perçue depuis longtemps comme une menace existentielle. Du côté américain, surtout sous l’administration Trump, la stratégie est ambiguë : l’objectif est le contrôle total du programme nucléaire iranien.
Lorsque les objectifs fondamentaux divergent, cela crée inévitablement des limites majeures sur le plan stratégique et opérationnel.
Certains estiment pourtant que l’Iran demeure affaibli économiquement.
C’est le cas : l’économie est au bord du gouffre. Certes, mais cela contribue en même temps à un changement majeur dans les rapports de force mondiaux.
Pendant longtemps, nous avons analysé le monde selon des catégories relativement simples : Occident contre non-Occident, pays développés contre pays émergents. Aujourd’hui, cette lecture est insuffisante.
Prenons l’exemple de la Chine. L’Iran, isolé par l’Occident, a cherché d’autres partenaires stratégiques. La relation avec Pékin est devenue fondamentale. L’Iran dispose de ressources considérables qui jouent désormais un rôle majeur dans les nouvelles dynamiques géopolitiques. L’Iran possède énormément de ressources énergétiques et minières.
La crise actuelle nous entraîne dans une période de mutation de l’ordre mondial. Or, lorsqu’on tente d’interpréter un paysage en transformation, les erreurs de calcul deviennent fréquentes.
Les opérations militaires récentes risquent-elles de radicaliser davantage le régime actuel ?
Je pense qu’il faut être prudent avec le terme « radical ». Nous parlons déjà d’un régime profondément idéologique, voire mortifère.
La question n’est peut-être pas de savoir s’il deviendra plus radical. La vraie question est plutôt : ces événements vont-ils renforcer sa légitimité politique et son assise militaire ?
Le régime utilise aujourd’hui un discours de résistance : « Nous sommes attaqués, nous sommes agressés, nous devons tenir. » Ce discours permet de réactiver une rhétorique patriotique et nationaliste.
Mais il faut aussi voir l’autre réalité : la grande majorité de la population iranienne ne croit plus du tout au projet politique porté par la République islamique, ni à sa légitimité, vu le nombre de morts lors des manifestations de janvier 2026 et les nombreuses exécutions régulières.
Avant le début de la guerre avec les États-Unis et Israël, plusieurs observateurs parlaient d’une rupture entre le régime et la société.
Cette fracture demeure profonde. Le peuple iranien est profondément blessé. On parle souvent de stratégie militaire, de géopolitique ou de rapports de force, mais il existe aussi une dimension sociale et humaine, parfois oubliée.
Une génération entière éprouve un sentiment de fatigue psychologique, d’incertitude anxiogène et parfois de désespoir collectif et individuel. Le problème n’est pas uniquement économique. Bien sûr, la dévaluation monétaire, le chômage et les difficultés sociales jouent un rôle majeur.
Mais il existe aussi une crise de l’avenir. Une société où les jeunes ne parviennent plus à imaginer leur futur devient une société fragilisée et vulnérable. Cela se reflète par la détresse, l’usage de drogues, les suicides et l’autodestruction, qui sont devenus des enjeux sociaux de premier plan.
Le sentiment dominant aujourd’hui est parfois celui d’être suspendu entre plusieurs scénarios, sans perspective claire.
Peut-on encore croire à une transformation politique du régime iranien ?
Le sentiment actuel semble davantage être celui de l’attente sans fin et du désespoir. Au début des affrontements récents, certains espéraient qu’un choc extérieur provoquerait une transformation majeure à l’intérieur du pays. Mais cette hypothèse ne s’est pas concrétisée.
En revanche, je crois que ce qui pourrait se renforcer, ce sont les mécanismes de surveillance, de contrôle et de répression étatique. Et c’est là qu’apparaît un scénario inquiétant.
Je pense qu’on pourrait assister à un Iran de plus en plus fermé sur lui-même. Un pays où les communications deviennent plus difficiles, où Internet est davantage contrôlé, où la surveillance s’intensifie.
On pourrait voir émerger une forme de verrouillage intérieur qui rappellerait certains aspects de la Corée du Nord, avec toutefois une dimension idéologique propre à la République islamique.
Ce ne serait évidemment pas une copie parfaite. Mais l’idée d’un pays qui se referme progressivement n’est pas à écarter.
Paradoxalement, les attaques extérieures risquent même de fournir au pouvoir de nouveaux arguments pour justifier cette fermeture. Le discours pourrait devenir : « Nous avions raison d’être méfiants. Nous sommes infiltrés. Nous devons renforcer le contrôle interne contre la menace externe. » Et cela pourrait entraîner une répression accrue à l’intérieur, comme c’est le cas actuellement.
Comment voyez-vous les prochaines années ?
Je ne suis pas particulièrement optimiste.
Je pense que nous entrons dans une période hybride : davantage de tensions, des tentatives de négociation (sous forme d’ultimatum), des phases d’escalade suivies de périodes d’accalmie. L’un des enjeux majeurs sera évidemment la question nucléaire et le pouvoir des Gardiens de la révolution.
Mais un autre élément pourrait devenir central : les conséquences énergétiques mondiales. Une détérioration prolongée de la situation aurait des impacts considérables sur les marchés énergétiques, les transports et les chaînes d’approvisionnement.
À un moment donné, la pression économique pourrait forcer un retour vers des négociations. Mais cela exigera des médiateurs crédibles.
Le Canada possède historiquement une tradition de médiation internationale. L’Europe pourrait également jouer un rôle plus actif, avoir plus d’audace et renouer avec ses ambitions et aspirations politiques.
Car, au-delà du dossier iranien lui-même, ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement l’Iran : il s’agit aussi d’une transformation profonde des rapports de force mondiaux, dans laquelle les pays présentement sur la ligne de côté devront davantage s’impliquer, au risque d’en subir les conséquences irréversibles.
