M. Moïse Amselem Z”L : l’intervention d’un homme juste et engagé
« Quiconque sauve une seule vie sauve le monde entier » (Talmud, Traité Sanhedrin)
Par Eliyahou Benchetrit, secrétaire général de la Fédération sépharade du Canada
Cet article a été conçu et rédigé en plein conflit au Proche-Orient, au cours duquel la République islamique d’Iran et ses proxys, le Hezbollah au Liban et les Houtis au Yémen, croisent le fer sur terre, en mer et dans les airs, et ce, depuis des mois, avec les États-Unis d’Amérique et Israël. Ce conflit d’une rare intensité dont on ne voit pas la fin, et qui a un impact considérable en termes de pertes humaines, matérielles et financières, nous plonge, en tant que Juifs liés au destin d’Israël, dans une profonde anxiété. C’est dans ce contexte, et au vu des politiques de nuisance globale envers l’Occident pratiquées par la République des mollahs iraniens depuis 47 ans, qu’un évènement marquant pour nos frères de la communauté juive iranienne survenu il y a vingt-sept ans, ravive le souvenir d’un homme droit, aimé et respecté, qui fut tour à tour président de la Communauté sépharade unifiée du Québec (CSUQ) et président de la Fédération sépharade du Canada, je veux nommer : M. Moïse Amselem, de mémoire bénie.
Tout commence le 19 mars 1999, quand on apprend par l’agence de presse iranienne Tasnim que treize Juifs iraniens, dont douze originaires de Shiraz, ainsi qu’un adolescent de 16 ans d’Ispahan, sont arrêtés par des agents du ministère du Renseignement iranien. Ce groupe comprend des rabbins, des commerçants et des enseignants. Ils sont accusés de former un réseau d’espionnage lié au Mossad et de transmettre des secrets militaires. Cette annonce fait l’effet d’une bombe au sein des communautés juives dans le monde et de nombreux gouvernements occidentaux, car il nous ramène à des faits d’une réalité tragique. Le délit d’espionnage en faveur de « l’entité sioniste » équivaut à une condamnation à mort par pendaison au pays de l’imam Khomeiny.
Déjà en 1979, en 1994 et en 1997, des Juifs iraniens, dont un éminent dirigeant de la communauté juive, avaient été arrêtés et pendus pour le même motif. La crainte de voir ces crimes se reproduire incite les organisations juives ainsi qu’un grand nombre de chancelleries occidentales à faire pression auprès des autorités iraniennes afin d’éviter le pire. Aux États-Unis et en Europe, les interventions se multiplient. En France, le président du CRIF (Conseil représentatif des juifs de France) insiste auprès du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Hubert Védrine, pour qu’il use de son influence auprès de l’Union européenne. Le journal parisien Libération du 28 juin 1999 titre en première page : « La Communauté des nations libres ne peut accepter que 13 Iraniens juifs soient condamnés à mort pour le seul crime d’être juifs. Devoir d’ingérence en Iran. »
Au Canada, aussi bien le gouvernement que les communautés juives du pays se mobilisent. La communauté juive de Montréal réagit de manière intensive aux côtés des instances nationales. Ses actions concrètes s’articulent autour d’une mobilisation diplomatique et politique. Des dirigeants communautaires et des militants des droits de la personne, tels qu’Irwin Cotler, font pression sur le gouvernement canadien pour qu’il condamne ces accusations et intervienne sur la scène internationale. La collaboration avec la communauté juive iranienne locale, représentée par l’Association des Juifs iraniens de Montréal (dont l’organisation était active sur place), a eu un effet plus que positif. Dirigée par son président de l’époque, l’ingénieur Zaki Ghavitian, celle-ci a uni sa voix à celle de la Fédération CJA pour organiser des rassemblements et des veillées de soutien.
Cependant, Zaki Ghavitian veut aller plus loin dans sa démarche, il sait en effet que la CSUQ maintient une relation étroite et amicale avec l’ambassade du Royaume du Maroc au Canada par le truchement de l’ambassadeur de l’époque, S.E Abdelkader Lecheheb, qui est en fait le représentant de S.M le Roi Hassan II au Canada, et qu’en tant que président de la CSUQ, M. Moïse Amselem Z”L a eu l’occasion de le rencontrer à Montréal lors d’une visite protocolaire à la CSUQ.
Zaki Ghavitian expose la situation à M. Amselem. Il ajoute qu’en tant que président de l’Association des Juifs iraniens de Montréal, il s’apprête à mener une action commune avec l’Association des Juifs iraniens de Los Angeles, qui compte des milliers de membres : envoyer une lettre en farsi au guide suprême iranien l’ayatollah Khomeini pour obtenir la libération des treize prisonniers. Il souhaite que la CSUQ, par la voix de son président, fasse une demande d’intervention auprès de S.M le Roi Hassan II, souverain musulman descendant du prophète, de tradition sunnite et qui porte le titre de commandeur des croyants dans son royaume. L’intermédiaire idéal est sans aucun doute son ambassadeur au Canada, S.E Abdelkader Lecheheb.
Cette intervention doit demeurer discrète et c’est dans le plus grand secret que M. Amselem téléphone à l’ambassadeur du roi, lui expose la situation en mettant l’accent sur l’urgence de la situation. Rendez-vous est pris, et nos deux présidents prennent la route pour Ottawa où ils sont reçus par l’ambassadeur Abdelkader Lecheheb, avec la traditionnelle hospitalité marocaine, et surtout avec une attention particulière exprimée par le diplomate marocain qui, vu l’urgence de la tragédie qui se joue en Iran, s’engage à intervenir personnellement auprès du souverain. Il faut mentionner, également, d’après le souvenir de cette rencontre raconté à l’auteur de cet article par M. Ghavitian, que M. Amselem était porteur d’une lettre d’un grand rabbin hassidique implorant un geste du Roi Hassan II pour obtenir la libération des prisonniers. Nous sommes vers la fin juillet et le souverain marocain que l’on sait très malade, mis au courant par son ambassadeur, exprime son inquiétude, et fidèle à sa politique d’intermédiaire entre le monde arabo-musulman et les communautés juives, amorce les premiers contacts discrets avec les autorités iraniennes. Il décèdera le 24 juillet 1999, laissant à son fils, le prince héritier devenu Mohammed VI, la noble tâche de contribuer grandement à la libération des treize Juifs iraniens, ce qu’il fit avec courage et avec la fidélité de la dynastie alaouite à la tradition d’assurer la protection des Juifs dans les moments difficiles. Le dernier prisonnier juif fut libéré en 2003.
Les interventions de feu Moïse Amselem, de Zaki Ghavitian, de l’ambassadeur Abdelkader Lecheheb (décédé au Maroc le 10 novembre 2024) s’inscrivent dans le cadre de la mobilisation internationale majeure visant à sauver treize Juifs iraniens qui avaient été arrêtés par le régime de Téhéran. Accusés à tort d’espionnage au profit d’Israël et des États-Unis, ils risquaient la peine de mort par pendaison. La discrétion et l’engagement total de Moïse Amselem Z”L dans ce tragique épisode ne doivent pas rester inconnus de notre communauté. Je peux témoigner, ayant été son professionnel pendant cette période, qu’il ne m’en a jamais parlé. Ce fut également le cas de Madame Gladys Amselem, son épouse et confidente, qui ne sut rien de la grande Mitzva, parmi tant d’autres, à laquelle son cher époux de mémoire bénie avait participé avec dévotion et surtout avec humilité : le devoir religieux et moral de racheter ou de libérer des prisonniers et des otages juifs Pidyon Shvuyim (en hébreu : פִּדְיוֹן שְׁבוּיִים).
