« Les élections de 2026 seront les plus cruciales pour Israël depuis 1948 »
Entrevue avec l’économiste Jacques Bendelac

Pour Jacques Bendelac, les prochaines élections législatives seront les plus cruciales de l’histoire d’Israël. Il nous explique pourquoi dans une entrevue qu’il a accordée à La Voix sépharade depuis Jérusalem.
Docteur en économie, chercheur en sciences sociales, spécialiste reconnu de l’économie israélienne, enseignant au Collège académique de Netanya, Jacques Bendelac vit en Israël depuis 1983. Il est l’auteur de plusieurs livres remarqués sur l’économie israélienne, la société israélienne et les Arabes d’Israël. Notamment : Israël, mode d’emploi (éditions Plein Jour, 2018), Les Années Netanyahou (éditions L’Harmattan, 2022). Il vient de publier Juifs et Arabes israéliens, la nouvelle donne après le 7 octobre 2023 (éditions Auteurs du Monde, 2026).
Les prochaines élections israéliennes se joueront-elles principalement sur les questions de sécurité, ou les préoccupations économiques seront-elles aussi déterminantes ?
En Israël, les considérations politiques et sécuritaires ont toujours été les principales motivations des électeurs au moment de glisser leur bulletin de vote dans l’urne ; en revanche, les motivations économiques et sociales sont toujours passées au second plan. Rien ne laisse présager que ce comportement électoral, qui existe depuis longtemps, changera aux prochaines législatives.
Les Israéliens sont profondément marqués par la guerre déclenchée après le massacre du 7 octobre 2023, et leur choix se fera principalement en fonction des propositions sécuritaires des partis politiques.
En fait, il y a beaucoup de sujets de polémique aujourd’hui dans le débat public en Israël sur des thèmes qui touchent à des valeurs idéologiques et morales et qui prendront le dessus sur les questions économiques, comme le service militaire des haredim ou la nomination d’une commission nationale d’enquête sur le massacre du 7 octobre. Sans compter aussi la réforme judiciaire, lancée début 2023, et qui n’a jamais cessé de se mettre en place : c’est aussi un enjeu que les électeurs considèrent comme important pour l’avenir de la démocratie israélienne.
Tout laisse donc à penser qu’en 2026 aussi, l’économie passera au second plan. C’est regrettable, car les enjeux économiques sont très présents dans la vie quotidienne des Israéliens, par exemple : la cherté de la vie, les transports en commun inefficaces, les logements rares et chers, etc.
Le coût de la vie, déjà sujet de mécontentement avant la guerre, peut-il redevenir un facteur décisif dans le vote des Israéliens ?
Le coût de la vie en Israël était déjà élevé avant la guerre déclenchée en octobre 2023 et il a continué de s’aggraver durant les trois dernières années. La cherté de la vie et l’inflation rampante rognent le pouvoir d’achat de nombreux Israéliens qui ont du mal à boucler leur fin de mois. C’est un sujet de mécontentement qui alimente régulièrement le débat public et les enquêtes médiatiques, mais il ne semble pas qu’il redevienne un facteur qui déterminera le choix de vote des Israéliens en 2026.
Régulièrement, Israël a connu des crises sociales et économiques (comme la « révolte des tentes » de l’été 2011 qui protestait contre le coût élevé des logements), mais ces révoltes sociales n’ont jamais été sanctionnées dans les urnes. Cette situation s’explique surtout par un paradoxe électoral qui existe depuis longtemps : les Israéliens les plus pauvres continuent de voter pour des partis de la droite (laïque et religieuse) qui mettent l’accent sur les enjeux sécuritaires et existentiels. Autrement dit, je vois mal comment après une guerre exceptionnelle par sa durée, son ampleur et son intensité, le coût de la vie pourrait devenir un facteur décisif du vote d’une majorité d’Israéliens en 2026 qui donneront encore la priorité aux motivations sécuritaires.
Dans quelle mesure la guerre qui se poursuit à Gaza et au Liban depuis les événements tragiques du 7 octobre 2023 influencera-t-elle le choix des électeurs israéliens ?
Il me semble que la guerre déclenchée en octobre 2023 exercera une influence majeure sur le choix des électeurs en 2026, au-delà de toutes les autres considérations économiques et sociales. Les Israéliens voudraient voir s’achever les guerres interminables qu’ils connaissent aujourd’hui et vivre tranquillement, au moins pendant quelques années, sans être bombardés par le Hamas depuis Gaza et par le Hezbollah depuis le Liban, et sans parler des missiles en provenance du Yémen et de l’Iran.
N’oublions pas que cette guerre a eu un impact majeur sur de nombreux Israéliens ; elle a engendré des destructions massives (logements et infrastructures) et des pertes humaines nombreuses. Beaucoup de familles ont été (et sont encore) déplacées de leur ville et de leur domicile, les périodes de réserve militaire pèsent lourd sur la vie familiale et professionnelle. Autrement dit, l’électeur israélien ne pourra pas faire abstraction de la guerre qui aura une influence majeure sur son choix politique.
L’économie israélienne a montré une forte résilience malgré la guerre qui perdure depuis le 7 octobre. Celle-ci est-elle structurelle ou repose-t-elle sur des mécanismes temporaires qui pourraient s’essouffler ?
Cette guerre exceptionnelle a confirmé que la résilience de l’économie israélienne est bien structurelle, car elle repose sur des atouts solides qui n’ont pas disparu : une main-d’œuvre spécialisée, une population jeune, un système bancaire stable, une technologie résistante, un secteur privé dynamique, etc.
Cette résilience permet à l’économie israélienne de supporter des chocs majeurs et de redémarrer rapidement lorsque la crise se termine.
En fait, Israël est un pays qui a appris à organiser et à gérer son économie en temps de guerre : depuis sa création il y a 78 ans, les dirigeants israéliens ont mis en place des mécanismes viables qui, durant la guerre, coordonnent les activités économiques vitales, organisent la vie quotidienne, dédommagent les victimes, indemnisent les réservistes, etc.
Depuis octobre 2023, l’économie israélienne résiste à une guerre longue et coûteuse, tout en mettant à profit des dépenses militaires particulièrement élevées. Les performances du matériel militaire israélien, qui a fait ses preuves durant cette guerre, notamment dans le domaine de la protection civile, sont reconnues dans le monde entier. Ce qui explique qu’en 2025, les exportations d’armes israéliennes ont bondi de 30 % pour atteindre un niveau record de 19,2 milliards de dollars américains !
Quelles seront les principales cartes de Benyamin Netanyahou dans les prochaines élections ?
Le premier ministre, Benyamin Netanyahou, joue presque uniquement la carte militaire et géopolitique pour convaincre les électeurs de voter pour le Likoud. Lorsqu’il y a trente ans (en juin 1996), Netanyahou est devenu pour la première fois premier ministre d’Israël, il a mis en place une idéologie qui allie le nationalisme et le libéralisme, assortis d’une bonne dose de pragmatisme. Après plus de dix-huit ans (en discontinu) passés aux commandes du pays, Netanyahou a compris que l’économie ne conduit pas au pouvoir : il donne donc la priorité à la diplomatie et à la sécurité.
C’est ainsi que pour assurer sa survie politique, il rejette la responsabilité des échecs du 7 octobre sur d’autres dirigeants, notamment sur les militaires ainsi que sur les gouvernements antérieurs où il ne siégeait pas. Par contre, dans ses interventions publiques, il met l’accent sur ses succès militaires, en se vantant d’avoir simultanément fait face sur sept fronts (Gaza, Liban, Iran, Syrie, Irak, Yémen, Cisjordanie).
Netanyahou joue aussi la « carte Trump » ; le dirigeant israélien est conscient de sa dépendance au soutien américain, sur le plan tant militaire que diplomatique, mais il doit à tout prix conserver son alliance avec Donald Trump pour survivre politiquement. C’est vrai que durant cette guerre, les relations entre les deux dirigeants ont connu des hauts et des bas, au gré des intérêts parfois divergents des deux pays ; mais Netanyahou se vante toujours du fait que, sous sa direction, les relations entre les deux pays n’ont jamais été aussi bonnes !
Comment se traduira le vote des Arabes israéliens dans les urnes ?
Depuis le 7 octobre 2023, les Arabes israéliens montrent une grande volonté de s’intégrer davantage dans la société dont ils partagent le même destin. Pour y parvenir, ils sont conscients qu’ils doivent participer massivement aux prochaines législatives, alors que d’habitude la participation des électeurs arabes est faible.
L’Arabe israélien de 2026 comprend aussi que pour améliorer son niveau de vie, il est nécessaire que les partis arabes participent au prochain gouvernement. L’expérience du parti islamiste Raam, qui avait participé au gouvernement Bennett-Lapid en 2021/2022, reste marquée dans la mémoire de la communauté arabe, notamment parce que son chef, Mansour Abbas, avait réussi à obtenir des budgets importants pour le secteur arabe.
Le vote des Arabes va donc être un enjeu important des législatives. Si les partis arabes obtiennent un nombre significatif de sièges à la Knesset (les sondages leur attribuent 15 députés contre 10 actuellement), ils seront en position de force pour participer à la prochaine coalition gouvernementale, qu’elle soit de droite ou de gauche. Un vote, donc, décisif pour rapprocher Juifs et Arabes qui surmontent les mêmes difficultés depuis le 7 octobre 2023.
Ces élections seront-elles cruciales pour l’avenir d’Israël ?
Après une guerre aussi longue et coûteuse, les enjeux des élections seront déterminants pour l’avenir d’Israël, de sa société et de son économie. Je dirais même que les législatives de 2026 seront les élections les plus cruciales pour Israël depuis 1948, car c’est l’avenir de la démocratie israélienne qui est en jeu. Les dix-huit années que Netanyahou a passées au pouvoir ont affaibli la démocratie israélienne. Les réformes en cours, concernant notamment l’indépendance de la justice et le contrôle des médias, préoccupent beaucoup d’Israéliens, sans compter des questions vitales qui ont été remises à l’ordre du jour par la guerre, comme l’enrôlement des haredim dans Tsahal alors qu’ils sont encore largement dispensés du service militaire.
Après dix-huit ans de règne Netanyahou, les électeurs devront choisir s’ils veulent être (encore) dirigés par un premier ministre qui est en procès pour corruption et abus de pouvoir. En fait, ce scrutin prend de plus en plus l’allure d’un référendum dont l’enjeu principal sera à nouveau la lutte entre le camp « pro-Bibi » et le camp « anti-Bibi ».
