« Le sixième sens est une quête sur le sens de la vie »
Entrevue avec le célèbre romancier José Rodrigues dos Santos
Par Elias Levy
Romancier à succès, journaliste, ancien reporter de guerre et présentateur vedette du journal télévisé de 20 h au Portugal, José Rodrigues dos Santos s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs contemporains de thrillers historiques et de vulgarisation scientifique.
Traduits en une vingtaine de langues, ses livres ont connu un grand succès mondial et se sont écoulés à plus de dix millions d’exemplaires. Il est l’un des auteurs portugais les plus lus dans le monde.
À l’occasion de la parution de son nouveau roman, Le sixième sens (éditions Hervé Chopin, 2026), il revient sur les découvertes scientifiques qui ont inspiré ce livre, mais aussi sur des sujets qui le passionnent depuis longtemps : les origines juives de Christophe Colomb, l’héritage juif du Portugal…
Nous avons rencontré José Rodrigues dos Santos lors de son récent passage à Montréal, où il est venu présenter son nouvel opus : un polar époustouflant dans lequel science, religion, histoire et géopolitique s’entremêlent avec brio. Ce roman marque le grand retour de son personnage fétiche, Tomás Noronha, célèbre cryptologue et historien, qui se retrouve rapidement au cœur d’une affaire périlleuse…

Le sixième sens aborde un sujet à la fois fascinant et controversé : les psychédéliques. Comment est née l’idée de ce livre ?
L’idée est née grâce à ma plus jeune fille, qui vit en Angleterre. Un jour, elle m’a suggéré d’écrire un roman sur les psychédéliques. Ma première réaction a été de refuser catégoriquement. Je ne voulais pas écrire un livre qui puisse être interprété comme une apologie des drogues. Pour moi, jusque-là, les drogues étaient associées à la dépendance, à la souffrance et à la destruction de vies humaines.
Mais elle m’a répondu que je me trompais peut-être, parce que les recherches scientifiques sur les psychédéliques racontent une histoire beaucoup plus nuancée. Par curiosité, j’ai commencé à lire des études publiées sur le sujet. Très rapidement, j’ai découvert un univers intellectuel fascinant. Derrière les psychédéliques se cachaient des questions fondamentales sur la conscience, la créativité, la maladie mentale, la vie, la mort et même la nature de la réalité. C’est à ce moment-là que j’ai compris que j’avais trouvé la matière de mon nouveau roman.
Que sont exactement les psychédéliques ?
Ce sont des substances qui provoquent des expériences de conscience très particulières. On parle souvent d’hallucinations, mais je n’aime pas ce terme, car il suggère quelque chose de totalement imaginaire. Or, de nombreux patients rapportent des expériences qui leur permettent de mieux comprendre leur propre vie, leurs traumatismes ou leurs comportements. Les visions qu’ils décrivent sont souvent vécues comme « plus réelles que la réalité elle-même ».
Quelles découvertes vous ont le plus surpris au cours de vos recherches ?
Plusieurs découvertes m’ont véritablement étonné. La première fut de constater que certains psychédéliques sont moins toxiques que l’alcool. Cela contrastait fortement avec l’image que j’en avais. La deuxième surprise a été d’apprendre que plusieurs de ces substances ne provoquent pas de dépendance. Mieux encore, certaines études montrent qu’elles peuvent aider à traiter des dépendances sévères à l’alcool ou au tabac.
Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est de découvrir que leur interdiction au XXe siècle reposait largement sur des considérations politiques plutôt que sur des données médicales ou scientifiques. Cela m’a amené à m’interroger sur les mécanismes qui façonnent nos certitudes collectives.
Ce roman dépasse toutefois le cadre de la médecine et des neurosciences.
Oui. Le véritable sujet du livre est la conscience humaine. Les expériences cliniques que j’évoque montrent que certaines personnes confrontées à des addictions, à la dépression ou à l’angoisse de la mort vivent des expériences extrêmement profondes. Elles ont parfois l’impression de mieux comprendre leur propre existence, leurs blessures, leurs comportements et leurs relations avec les autres.
La question que pose ce roman est simple : si ces expériences permettent de découvrir des vérités sur nous-mêmes, que devons-nous penser des messages qu’elles semblent transmettre sur la vie, la mort ou l’univers ? C’est une question aussi profonde sur le plan philosophique que scientifique.
Le titre du livre, Le sixième sens, fait référence à cette interrogation ?
Exactement. Les recherches menées notamment à l’Imperial College de Londres ont montré que sous l’effet de certaines substances, le cerveau fonctionne différemment. Des régions qui communiquent rarement entre elles établissent soudain de nouvelles connexions. Cela a conduit des chercheurs à se demander si ces états de conscience permettent d’accéder à des formes de perception inhabituelles. Je ne prétends pas que ce soit vrai. Mon rôle est celui du romancier : poser la question et inviter le lecteur à réfléchir.
Une autre dimension importante du roman concerne la peur de la mort.
Oui. Plusieurs études menées auprès de patients atteints de cancers en phase terminale ont produit des résultats remarquables. Après certaines expériences thérapeutiques, de nombreux patients déclaraient ne plus craindre la mort. Beaucoup décrivaient la sensation que leur conscience survivrait à la disparition du corps physique. Que ces expériences correspondent ou non à une réalité objective n’est pas la question centrale. Ce qui est fascinant, c’est qu’elles transforment profondément le regard que les individus portent sur leur propre existence.
Avez-vous soumis ce roman à des spécialistes avant sa publication ?
Oui, comme toujours. Le manuscrit a été relu par des chercheurs et des médecins spécialisés dans les neurosciences et la psychiatrie. J’ai notamment travaillé avec des experts du Centre Champalimaud au Portugal, qui participe à plusieurs projets internationaux sur ces questions. Ils ont vérifié les aspects scientifiques du texte et m’ont aidé à corriger certains détails.
Dans quelle mesure l’intelligence artificielle (IA) et les neurosciences influencent-elles les thèmes abordés dans ce roman ?
Nous vivons une révolution scientifique majeure. L’IA transforme déjà la médecine en permettant le développement de traitements personnalisés et de simulations extrêmement sophistiquées. Parallèlement, les neurosciences nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau et de la conscience. Toutes ces avancées nourrissent directement la réflexion menée dans Le sixième sens.
Après avoir exploré le mystère de Dieu, la physique quantique, l’histoire des religions ou encore la vie et l’œuvre philosophique de Spinoza, quel est aujourd’hui le mystère qui vous fascine le plus ?
Sans hésitation : le sens de la vie. Pourquoi l’univers existe-t-il ? Pourquoi sommes-nous sur Terre ? Quel est le véritable sens de notre existence ? La science nous décrit admirablement le fonctionnement de l’univers. Elle nous explique le « matériel », ce que j’appelle le hardware. Mais elle ne répond pas encore totalement à la question du software : quel est le sens de tout cela ? C’est probablement le plus grand mystère auquel l’humain est confronté.
Vous avez souvent exploré l’histoire juive dans vos romans. Dans Codex 632, publié il y a plus de vingt ans, vous souteniez déjà que Christophe Colomb n’était probablement pas le navigateur génois catholique présenté par l’histoire officielle. Une étude génétique menée en Espagne semble aujourd’hui vous donner raison.
Effectivement. Cette étude génétique, menée pendant vingt ans par des chercheurs de l’Université de Grenade en Espagne, apporte un élément scientifique très important. Les analyses génétiques indiquent la présence de marqueurs compatibles avec une ascendance juive ibérique du célèbre navigateur.
Pour moi, cette découverte n’est pas une surprise. Lorsque j’ai écrit Codex 632, les indices historiques étaient déjà nombreux.
La signature de Christophe Colomb, par exemple, comportait des éléments qui rappelaient certaines traditions kabbalistiques. Plusieurs de ses écrits contenaient des références difficiles à expliquer dans le cadre de sa biographie traditionnelle.
Le contexte historique est également révélateur. Christophe Colomb quitte l’Espagne au moment même où entre en vigueur le décret d’expulsion des Juifs promulgué par les Rois Catholiques en 1492. Il entretient aussi des liens étroits avec plusieurs familles de conversos (des Juifs convertis au catholicisme sous la contrainte aux XIVe et XVe siècles).
Lorsque l’on rassemble tous ces éléments, l’hypothèse d’une origine juive ou judéo-convers devient extrêmement plausible.
Pourquoi la question des origines juives de Christophe Colomb est-elle importante à vos yeux ?
Parce qu’elle permet de mieux comprendre l’histoire réelle de la péninsule Ibérique. Pendant des siècles, les Juifs ont joué un rôle fondamental dans la vie intellectuelle, scientifique, économique et culturelle de l’Espagne et du Portugal. Pourtant, leur contribution a souvent été minimisée ou effacée. L’histoire de Christophe Colomb illustre parfaitement cette réalité. Si les recherches actuelles confirment qu’il était issu d’un milieu juif, cela montre à quel point les communautés juives ont contribué aux grandes aventures qui ont façonné le monde moderne.
Au-delà du cas de Christophe Colomb, vos recherches vous ont amené à vous intéresser aux liens entre les Juifs et le Portugal. Que révèlent les études les plus récentes à ce sujet ?
Elles révèlent quelque chose de fascinant. Pendant longtemps, on nous a enseigné que les Juifs avaient essentiellement quitté le Portugal après les persécutions et l’Inquisition.
C’est ce que j’ai appris à l’école. On nous expliquait que les Portugais descendaient principalement des Celtes, des Wisigoths, des Romains et des Arabes.
Or, les analyses génétiques les plus récentes racontent une histoire beaucoup plus complexe.
Après l’attaque terroriste contre les Twin Towers à New York, le 11 septembre 2001, pour retrouver les restes des victimes, des scientifiques américains ont mis au point de nouvelles techniques génétiques très sophistiquées basées sur l’ethnicité d’une personne. Il y a quelques années, l’Université de Lisbonne et l’Université de Caroline du Sud ont utilisé cette technique pour réaliser une vaste étude afin de déterminer les origines génétiques de la population portugaise. Les conclusions de cette étude ont sidéré beaucoup de Portugais : 3 % de gènes arabes, 8 % italiens, 12 % celtiques, 10 % wisigoths… 40 % hébraïques. Chaque Portugais est presque un « demi-Juif » !
Cela signifie que, contrairement à ce que l’on a longtemps cru, la majorité des Juifs n’a pas quitté le pays. Beaucoup sont restés, se sont convertis de force ou ont vécu comme nouveaux chrétiens avant de se fondre progressivement dans la société portugaise.
Depuis le 7 octobre 2023, on assiste dans la majorité des pays occidentaux à une recrudescence inquiétante de l’antisémitisme. Quel regard portez-vous sur ce phénomène délétère ?
Je constate effectivement un profond malaise. La guerre à Gaza a provoqué une forte réaction émotionnelle. Beaucoup de personnes réagissent aux images qu’elles voient sans toujours analyser les enjeux dans leur complexité. Cette émotion peut parfois conduire à la banalisation de discours qui relèvent clairement de l’antisémitisme. Lorsqu’on remet en question le droit même du peuple juif à disposer d’un État, on franchit une ligne dangereuse.
Vous pensez notamment à des slogans comme « From the River to the Sea » ?
Oui. Lorsque certaines personnes reprennent ce slogan, je ne suis pas certain qu’elles mesurent toujours sa signification historique, qui implique la disparition d’Israël. De la même manière, affirmer « je suis contre les sionistes, mais pas contre les Juifs » pose problème lorsque le sionisme désigne simplement le droit à l’autodétermination du peuple juif. Nier ce droit aux seuls Juifs revient à appliquer un critère que l’on n’applique à aucun autre peuple.
Pourquoi cette résurgence de l’antisémitisme trouve-t-elle un écho aussi fort aujourd’hui ?
Parce que les débats sont dominés par l’émotion plutôt que par l’analyse. Nous vivons dans une époque où l’information circule très vite, mais où la compréhension profonde est parfois insuffisante. Comme l’enseignait Spinoza, il faut chercher à comprendre ce qui se cache derrière les apparences.
Le Portugal semble néanmoins relativement épargné par ce regain d’antisémitisme par rapport à d’autres pays européens. Comment l’expliquez-vous ?
Le Portugal entretient un rapport particulier avec son histoire juive. On observe aujourd’hui une prise de conscience croissante de l’importance de l’héritage juif dans la construction de la nation. Cette redécouverte historique contribue probablement à maintenir un climat plus serein qu’ailleurs, même si le problème n’est pas totalement absent.
Quel message souhaitez-vous transmettre à vos lecteurs à travers vos romans ?
Je ne cherche pas à imposer des réponses, mais à poser des questions. J’aime lorsque mes lecteurs remettent en question leurs idées reçues. Qu’il s’agisse de la conscience humaine, de Christophe Colomb ou du sens de la vie, mon travail consiste toujours à regarder au-delà des apparences. La réalité est souvent beaucoup plus complexe que ce que nous croyons voir au premier regard. Le sixième sens s’inscrit pleinement dans cette démarche.
