« Le contrat social israélien doit être entièrement réécrit »
Entrevue avec Dan Illouz, député de la Knesset
Les prochaines élections législatives israéliennes, qui se tiendront le 27 octobre prochain, seront cruciales pour l’avenir d’Israël.
Dan Illouz, député à la Knesset depuis 2023, a annoncé sa démission du Likoud le 16 juillet dernier estimant que le parti dirigé par Benyamin Netanyahou a été « détourné » par les intérêts des partis orthodoxes. Selon lui, le projet de loi pérennisant l’exemption des étudiants des yeshivot est une « honte », alors que de nombreux réservistes supportent le poids de la guerre. Il ne se présentera pas aux primaires du Likoud en vue des prochaines élections. Il briguera plutôt un siège à la prochaine Knesset sous la bannière d’un autre parti, sans toutefois savoir lequel au moment de la rédaction de cet article.
Né à Montréal en 1986 – il a vécu à Côte-Saint-Luc –, diplômé de l’école Maïmonide et de l’école Herzliah, Dan Illouz est détenteur d’un diplôme en droit de l’Université McGill et d’une maîtrise en politique publique de l’Université hébraïque de Jérusalem. Il a fait son alya en 2009.
Avant de siéger à la Knesset, il a occupé diverses fonctions politiques : conseiller municipal de Jérusalem, sous la bannière du parti Hitorérout – Tous ensemble pour Jérusalem – ; conseiller législatif du Likoud à la Knesset ; conseiller juridique de l’ancien maire de Jérusalem, Nir Barkat ; conseiller auprès de la division juridique du ministère israélien des Affaires étrangères, où il a supervisé le volet juridique de la rédaction de plusieurs traités internationaux.
En tant que parlementaire du Likoud à la Knesset, il a siégé à la commission des Affaires étrangères et à la commission de la Défense.
Dan Illouz a accordé une entrevue à La Voix sépharade au début du mois de juin, avant l’officialisation de sa rupture avec le Likoud.
En 2023, vous avez été élu pour la première fois député à la Knesset. Quel bilan faites-vous de votre expérience parlementaire durant ces trois dernières années marquées par les événements tragiques du 7 octobre ?
Ces trois années ont été, sans l’ombre d’un doute, les plus bouleversantes et les plus exigeantes de l’histoire moderne de notre nation. Le 7 octobre a provoqué une onde de choc qui a redéfini notre existence même et ma mission en tant qu’élu. En tant que parlementaire, mon bilan est profondément ancré dans ce combat existentiel pour la survie et la souveraineté d’Israël. Je suis particulièrement fier de pouvoir affirmer que, bien qu’il s’agisse de mon premier mandat, j’ai pu mener à bien des réalisations législatives et diplomatiques véritablement historiques, des lois qui modifient l’architecture sécuritaire et souveraine de notre pays.
Premièrement, j’ai été le fer de lance de la loi historique visant à fermer l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient) et à interdire ses activités en Israël. Il ne s’agissait pas d’une simple décision administrative, mais d’un impératif absolu de sécurité nationale. L’UNRWA s’est révélée être non pas une agence d’aide de l’ONU, mais une infrastructure de perpétuation du conflit, dont les écoles incitaient à la haine meurtrière des Juifs et dont certains employés ont directement et activement participé aux massacres barbares du 7 octobre. Mettre fin à cette hypocrisie institutionnalisée était essentiel.
Deuxièmement, j’ai fait adopter une loi d’une importance stratégique capitale interdisant l’ouverture de nouveaux consulats étrangers à Jérusalem qui seraient destinés à servir une population non israélienne (notamment palestinienne). C’est une victoire souveraine majeure. Jérusalem est la capitale éternelle et indivisible du peuple juif et de l’État d’Israël. Cette loi bloque définitivement les tentatives insidieuses de la communauté internationale visant à diviser notre capitale de facto et à éroder notre souveraineté par la petite porte diplomatique.
Sur le plan international, j’ai eu l’honneur de diriger nos batailles diplomatiques à l’Union interparlementaire (UIP), une arène mondiale très hostile à Israël où se réunissent les parlements du monde entier. J’y ai mené un combat sans relâche contre la machine de propagande anti-israélienne, atteignant un taux de réussite sans précédent de 100 %. Nous avons réussi à bloquer et à faire échouer toutes les résolutions pernicieuses visant à condamner ou à boycotter Israël.
En parallèle, en tant que membre de la coalition au pouvoir, j’ai soutenu nos efforts de guerre tout en refusant le rôle de simple exécutant. Je fais entendre une voix forte, critique et exigeante de l’intérieur : nous ne devons pas nous contenter du minimum. Je pousse constamment le gouvernement à prendre des décisions difficiles, parfois impopulaires, mais nécessaires pour traduire les succès tactiques de notre armée en une véritable victoire stratégique à long terme.
Briguerez-vous un nouveau mandat aux prochaines élections législatives qui se tiendront cet automne ?
Absolument, et avec une détermination décuplée. La mission que nous avons entamée est très loin d’être achevée. La crise que nous traversons exige des dirigeants qui possèdent une vision stratégique claire, un courage politique inébranlable et une volonté de placer l’intérêt supérieur de l’État au-dessus de toute considération politicienne à court terme.
Je souhaite continuer à servir pour m’assurer que les valeurs d’une droite authentique, pragmatique, libérale sur le plan économique et intransigeante sur le plan sécuritaire soient les véritables boussoles de notre pays. Nous sommes à un carrefour historique où le contrat social israélien doit être entièrement réécrit. Nous avons l’obligation absolue de garantir à nos citoyens une sécurité totale. Mais au-delà de la sécurité militaire, nous devons instaurer une véritable égalité dans le partage du fardeau national, tout particulièrement en matière de conscription militaire.
Il est moralement et stratégiquement inconcevable que, pendant que nos meilleurs fils et filles tombent au combat et que nos réservistes sacrifient leur vie de famille et leur carrière pour défendre le pays, des secteurs entiers de la société soient exemptés de ce devoir sacré. L’enrôlement militaire de tous est un combat existentiel pour la cohésion de notre société. C’est l’essence même du sionisme moderne : prendre la responsabilité de notre destin collectif. Je continuerai de mener ce combat de l’intérieur avec une détermination féroce.
Le gouvernement Netanyahou est toujours enlisé dans des guerres imposées à Israël par ses ennemis, menées sur plusieurs fronts. Cette situation ne risque-t-elle pas d’affaiblir sa position dans la perspective des prochaines élections ?
C’est une question centrale. Nous affrontons effectivement une guerre de survie sur sept fronts différents, une guerre qui nous a été cruellement imposée par un axe islamiste radical dirigé par l’Iran. Nos forces de sécurité, nos soldats sur le terrain et nos commandants accomplissent un travail remarquable, faisant preuve d’un courage et d’une ingéniosité tactique qui forcent l’admiration du monde entier.
Cependant, le grand défi de notre leadership politique aujourd’hui est d’avoir le courage de passer d’une stratégie de gestion de conflit et d’usure à une doctrine de victoire décisive (ce que nous appelons la Hachraa en hébreu). Je le dis ouvertement, fraternellement, mais fermement à mes collègues au sein du gouvernement : nous n’avons pas encore atteint cette décision claire et incontestable sur nos différents fronts. L’ennemi n’a pas encore été totalement brisé dans sa volonté de nous nuire.
L’enlisement que vous mentionnez n’est pas le fruit d’un manque de capacités militaires ; notre armée est la plus forte de la région. Cet enlisement découle d’une hésitation politique au sommet, d’une réticence à imposer une défaite totale à nos ennemis de peur des répercussions internationales immédiates. Or, au Moyen-Orient, la seule monnaie d’échange respectée est la force implacable. Toute hésitation est perçue comme de la faiblesse et invite à de nouvelles agressions. Pour conserver la confiance du public, la coalition dirigée par Benyamin Netanyahou doit d’urgence prouver qu’elle a la volonté de fer nécessaire pour écraser définitivement nos ennemis, sans aucune concession. Si la direction politique ne montre pas cette clarté, elle sera sanctionnée par les électeurs, et à juste titre, car le peuple israélien, lui, est prêt pour la victoire.
Quels seront, selon vous, les principaux enjeux des prochaines élections ?
Ce ne seront pas des élections ordinaires ; elles définiront le visage d’Israël pour les décennies à venir. Les enjeux sont littéralement existentiels et s’articulent autour de trois piliers fondamentaux.
Premièrement : la nécessité vitale d’une victoire militaire absolue (Hachraa). Les citoyens d’Israël exigent, à juste titre, que la menace soit éradiquée, pas seulement repoussée de quelques kilomètres. Nous devons instaurer une nouvelle équation sécuritaire où quiconque ose lever la main sur un Israélien signe son propre arrêt de mort. Il faut cesser de « gérer » les menaces pour enfin les annihiler.
Deuxièmement : le partage universel du fardeau national (le Giyous). C’est le grand défi moral de notre génération. L’époque des exemptions massives pour des secteurs particuliers, pendant que le reste de la population porte le poids insoutenable de la guerre et de l’économie, est révolue. La survie de notre armée populaire exige que chaque citoyen israélien, sans exception, participe à la défense de la nation. C’est une question de justice fondamentale et de sécurité nationale. Un gouvernement qui ne règle pas cette injustice perd sa légitimité morale.
Troisièmement : la reconstruction et le renforcement de notre économie. La puissance militaire d’Israël repose sur sa puissance économique. Nous devons promouvoir des politiques de libre marché rigoureuses, réduire drastiquement la bureaucratie étouffante et encourager l’innovation. L’argent public doit servir les moteurs de croissance de la nation entière – la haute technologie, les infrastructures, l’éducation productive – et non acheter la paix politique auprès de factions particulières.
L’extrême droite, menée par Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, semble de plus en plus influente au sein du gouvernement Netanyahou et de plus en plus critiquée par des franges du Likoud. Une nouvelle alliance du Likoud avec cette extrême droite très radicale est-elle un scénario envisageable aux prochaines élections ?
La question des alliances futures dépendra des lignes directrices idéologiques qui émergeront après cette guerre. Le véritable défi de notre système politique actuel est qu’il permet à des intérêts sectoriels, parfois radicaux, de dicter l’agenda national au détriment de l’intérêt global de l’État.
En tant qu’élu farouchement ancré dans le camp national, je crois que la véritable droite n’est pas celle des slogans provocateurs ou des actions impulsives. La véritable droite est celle de la responsabilité d’État, du pragmatisme stratégique, de la fermeté sécuritaire intelligente et du développement économique.
J’appelle de mes vœux la formation d’un grand camp sioniste fort et cohérent.
Nous devons nous unir autour d’une coalition composée de citoyens qui sont les piliers de ce pays : ceux qui s’enrôlent dans l’armée, ceux qui travaillent dur, paient leurs impôts, créent de la richesse et servent l’État d’Israël dans son ensemble. Nous avons besoin d’une direction politique qui sert le peuple d’Israël avec une vision globale. Le leadership de demain devra être ferme, professionnel et unificateur.
Quel est votre point de vue sur la loi, qui a suscité un tollé dans le monde, adoptée par la Knesset à la fin du mois de mars, instaurant la peine de mort pour les Palestiniens accusés d’actes terroristes meurtriers ? Cette loi ne s’appliquera pas aux Juifs ayant commis des meurtres contre des Palestiniens en Cisjordanie.
Le tollé international sur cette question est la preuve d’une incompréhension tragique de la réalité à laquelle nous sommes confrontés au Moyen-Orient. Nous ne parlons pas ici de criminalité de droit commun, mais de terrorisme idéologique, barbare et génocidaire. Les terroristes palestiniens qui ont envahi nos communautés le 7 octobre pour violer, brûler des familles entières, décapiter et kidnapper des nourrissons au nom d’une idéologie islamiste totalitaire ont renoncé à leur propre humanité.
Je suis fondamentalement favorable à des mesures d’une sévérité absolue et définitive contre ce type de terroristes. L’objectif d’une telle législation est double. D’une part, il y a un impératif moral de justice envers les victimes de massacres d’une cruauté inimaginable. D’autre part, il s’agit de créer une véritable ligne rouge dissuasive face à un ennemi qui glorifie la mort.
Cependant, je tiens à souligner un point crucial au sein de nos débats internes : bien que la législation soit importante pour marquer notre détermination, la véritable dissuasion ne s’obtient pas uniquement en votant des textes de loi à la Knesset pour satisfaire une base politique. La dissuasion s’obtient par une politique de sécurité implacable, silencieuse, mais redoutablement efficace sur le terrain. L’ennemi doit savoir que l’État d’Israël le traquera sans relâche et que le prix à payer pour avoir versé le sang juif sera la destruction totale de ses capacités et de sa propre existence, sans aucun compromis possible.
Depuis le 7 octobre 2023, force est de constater que l’image d’Israël s’est considérablement dégradée dans le monde, notamment aux États-Unis, allié historique de l’État hébreu, où, d’après les dernières enquêtes d’opinion, 60 % des Américains ont désormais une image défavorable d’Israël. Quelle analyse faites-vous de cette réalité préoccupante ?
C’est une réalité non seulement préoccupante, mais stratégiquement dangereuse, qui nécessite une véritable introspection gouvernementale. Ayant grandi à Montréal et connaissant intimement la culture, les dynamiques politiques et les campus d’Amérique du Nord, j’observe cette dégradation avec une grande lucidité.
Il faut d’abord poser un fait indéniable : l’État d’Israël mène la guerre la plus justifiée et la plus morale qui soit face à des organisations terroristes qui utilisent leur propre population comme boucliers humains. La faute n’incombe en rien à nos soldats. Cependant, il faut admettre que le gouvernement actuel a failli dans sa mission de diplomatie publique (Hasbara). Nous avons été sur la défensive là où nous aurions dû attaquer.
Nous assistons à la convergence toxique entre l’islamisme radical et l’extrême gauche occidentale intellectuellement corrompue. Face à cela, notre appareil de communication étatique est apparu fragmenté, dépassé, utilisant un logiciel d’une autre époque. Nous devons cesser de nous excuser pour notre volonté de survivre.
Nous devons d’urgence restructurer notre diplomatie publique : allouer des budgets massifs, utiliser les technologies modernes d’information et, surtout, parler le langage des valeurs occidentales. Il faut faire comprendre au citoyen américain, canadien ou européen que la guerre que mène Israël n’est pas un conflit territorial local, mais la ligne de front globale du monde libre contre le jihadisme mondial. Si nous tombons, l’Occident sera le prochain sur la liste. Nous avons besoin d’une voix diplomatique claire, cohérente, libérée des déclarations politiques internes maladroites qui nous causent un tort incalculable sur la scène mondiale.
Comment envisagez-vous les relations futures avec les Palestiniens alors qu’en Cisjordanie, les affrontements avec ces derniers se multiplient et qu’à Gaza, le Hamas, certes affaibli, mais non désarmé, continue d’exercer son emprise sur la population gazaouie ?
Le 7 octobre a balayé dans des rivières de sang les anciennes illusions diplomatiques. La « conceptzia » (la conception) selon laquelle on pouvait apaiser le terrorisme par des concessions économiques ou territoriales est morte à jamais. L’idée d’établir un État palestinien souverain à nos frontières est aujourd’hui reconnue par l’immense majorité des Israéliens pour ce qu’elle est : une menace existentielle intolérable, une récompense absurde pour le terrorisme de masse.
À Gaza, le fait que le Hamas est affaibli n’est absolument pas suffisant. Il doit être éradiqué jusqu’au dernier bataillon, ses infrastructures démantelées et son leadership éliminé. Le fait que son emprise civile persiste encore aujourd’hui est l’illustration même de l’hésitation gouvernementale que je dénonce. Nous devons instaurer un contrôle militaire total et incontesté.
Pour l’avenir, la seule réalité viable est celle où Israël maintient un contrôle sécuritaire absolu et exclusif sur l’ensemble du territoire à l’ouest du fleuve Jourdain, indéfiniment. Tant que l’Autorité palestinienne en Judée-Samarie (Cisjordanie) continuera de financer les terroristes emprisonnés (Pay for Slay) et d’enseigner la haine des Juifs et la destruction d’Israël dans ses écoles, elle sera un ennemi, pas un partenaire.
La stabilité régionale ne pourra voir le jour que lorsqu’Israël imposera une victoire claire, anéantissant l’espoir de nos ennemis de nous détruire. Ce n’est qu’après une longue période de déradicalisation profonde et forcée de la société palestinienne, sur le modèle de l’Allemagne ou du Japon après 1945, que nous pourrons envisager de nouveaux arrangements de coexistence civile, mais jamais au détriment de notre contrôle sécuritaire suprême.
