La Congrégation Spanish & Portuguese, institution phare du judaïsme canadien
Au cœur de Montréal, la Congrégation Spanish & Portuguese, fondée il y a plus de deux siècles et demi, demeure une institution phare du judaïsme canadien. Avec ses 258 ans d’histoire, elle n’est pas seulement la plus ancienne synagogue du pays, elle est aussi un témoin vivant des transformations démographiques, culturelles et religieuses que la communauté juive montréalaise a connues au fil du temps. Entre tradition et modernité, elle se redéfinit sans cesse, portée aujourd’hui par une équipe dirigeante dynamique et consciente des défis qui l’attendent.
La Spanish & Portuguese, constituante de la CSUQ, compte aujourd’hui 350 familles membres.
LVS a rencontré les membres de l’exécutif – David Gabbay, président ; Arlène Madar Abitan, vice présidente exécutive ; Dave Dadoun, trésorier ; le rabbin David Sebbag et le révérend et cantor Daniel Benlolo.
David Gabbay inscrit son engagement dans une longue fidélité à l’institution : « J’ai rejoint la Spanish & Portuguese en 1985. Dans les années 90, je siégeais au conseil d’administration et à l’exécutif. J’ai été président de 2006 à 2008, puis j’ai repris le flambeau en 2024. »
Son parcours illustre la continuité générationnelle qui a longtemps assuré la stabilité de la congrégation.
Il rappelle les racines sépharades occidentales de la synagogue, fondée par des Juifs venus notamment d’Espagne et du Portugal, ayant transité par Amsterdam ou Londres avant de s’établir à Montréal.
Au fil du temps, la Spanish & Portuguese a connu plusieurs mutations démographiques. D’abord fortement influencée par des traditions sépharades, elle a ensuite été marquée par une présence importante ashkénaze, avant de devenir progressivement un point d’ancrage pour des Juifs venus d’Irak, du Liban, du Maroc et d’autres contrées du Moyen-Orient.
« À un moment donné, les Irakiens sont devenus majoritaires. Puis d’autres communautés se sont jointes. Mais chacune a gardé fièrement ses racines identitaires », explique David Gabbay.
Cette diversité est aujourd’hui l’une des grandes forces de la Spanish & Portuguese, souligne une leader communautaire remarquable, Arlène Madar Abitan, vice-présidente exécutive, également présidente nationale du Magen David Adom.
« La Spanish est un lieu fraternel, chaleureux, riche de sa diversité. C’est ce qui la rend unique. »
La congrégation se définit comme « orthodoxe moderne », un équilibre assumé entre fidélité halakhique et ouverture.
« Nous sommes très traditionalistes dans nos coutumes, mais très ouverts dans notre manière d’accueillir », insiste Arlène Madar Abitan.
Cette ouverture se manifeste notamment dans la place accordée aux femmes. « Il était important pour moi de ne pas être une femme sans voix. À la Spanish, les femmes ont une visibilité, une reconnaissance », dit-elle.
Arlène Madar Abitan évoque un moment marquant : « Récemment, après la prière du Shabbat, on m’a permis de monter à la Tevah pour faire un discours. Ce fut un moment très fort. »
Le Sisterhood, regroupement féminin très actif, joue un rôle essentiel.
« Les femmes sont impliquées à tous les niveaux, pas seulement dans les activités sociales », souligne-t-elle.
Pour Dave Dadoun, leader communautaire hors pair très impliqué bénévolement dans la communauté juive de Montréal depuis soixante ans – il a été président du Centre communautaire juif (CCJ) et du Festival Sefarad de Montréal –, la Spanish & Portuguese est aujourd’hui un véritable espace de vie.
« Ce n’est pas seulement un lieu de culte. C’est aussi un centre communautaire où les gens viennent se rencontrer. »
Cette vision guide les programmes actuellement privilégiés : multiplication des événements, partenariats, activités sociales…
« Nos membres ont besoin de se retrouver et de socialiser », dit-il.
En tant que trésorier, Dave Dadoun insiste sur la gestion financière : « La Spanish & Portuguese dispose d’un fonds de capital important. Les intérêts générés par celui-ci financent les activités, l’entretien du bâtiment et divers projets. »
Il insiste sur l’importance d’une gestion modernisée, efficace et transparente.
Pour David Gabbay, les défis structurels sont clairs : « À Montréal, le modèle traditionnel d’adhésion à une synagogue est en voie de disparition. Beaucoup de personnes veulent que la synagogue soit là lorsqu’elles en ont besoin, mais sans pour autant s’impliquer au sein de celle-ci. Les jeunes n’adhèrent plus comme avant. On aura de moins en moins de membres réguliers, mais de plus en plus de participants occasionnels. »
En poste depuis un an, le rabbin David Sebbag incarne cette volonté d’adaptation.
« Mon rôle ne se limite pas à la liturgie. Je reçois des personnes en quête de réponses concrètes. Je les écoute, je les conseille. »
Il insiste sur l’importance de tenir un discours religieux ancré dans la réalité contemporaine.
« Dans mes Dvar Torah, j’établis toujours des liens entre le passage du texte toranique de la semaine et l’actualité. Sinon, les gens ne se reconnaissent pas. »
Pour lui, la pertinence passe par la capacité à relier tradition et modernité.
« Il faut comprendre la façon dont nous vivons aujourd’hui, pas seulement ressasser ce qui se disait il y a 2000 ans. »
Il perçoit sa fonction comme celle d’un médiateur entre sensibilités diverses. « Notre communauté est très variée. Il faut savoir parler à tout le monde, sans juger. »
Le rabbin en résidence Betsalel Soto le seconde dans ses fonctions spirituelles.
Le révérend et cantor Daniel Benlolo rappelle que la Spanish & Portuguese, dont le rite liturgique est « très marocain », porte un héritage liturgique espagnol portugais unique, enrichi au fil du temps par des influences ashkénazes, marocaines et moyen orientales.
« Une partie du répertoire original s’est perdue. Il est urgent aujourd’hui de le préserver, l’enregistrer, le transmettre. »
Son projet : réunir les anciens choristes de la congrégation, enregistrer les mélodies et constituer une archive vivante.
« Sinon, la prochaine génération ne saura pas ce qu’est vraiment la tradition sépharade espagnole portugaise. Une grande responsabilité communautaire nous incombe à ce chapitre-là. »
Tous s’accordent sur un point : aujourd’hui, les jeunes générations entretiennent un rapport différent à la religion.
« Les jeunes ne veulent pas qu’on leur dise quoi faire. Ils veulent un espace ouvert, accueillant », dit David Gabbay.
Dave Dadoun abonde dans le même sens : « Les jeunes viennent chez nous pour socialiser et pas forcément pour la dimension religieuse. Mais un repas de Shabbat, une conférence, une activité, ça forge des liens. À long terme, ça peut les rapprocher de la synagogue. »
Le rabbin David Sebbag insiste : « Il faut créer un environnement où les gens, notamment les jeunes, se sentent bien. C’est comme ça qu’on pourra les attirer et les garder. »
Shabbatons, événements culturels, partenariats avec d’autres organisations… la Spanish & Portuguese diversifie son offre.
« On doit organiser plus d’activités sociales, qui sont de plus en plus demandées, particulièrement par les jeunes. Il faut proposer des idées nouvelles », dit Dave Dadoun.
Impossible d’évoquer les défis actuels sans parler de la concurrence que représente le modèle communautaire proposé par des mouvements ultra-orthodoxes d’origine ashkénaze, qui attirent de nombreux jeunes Sépharades.
Souvent perçu comme plus attrayant par ces derniers, ce modèle influence considérablement leurs attentes.
« Ces mouvements ultra-orthodoxes ont compris quelque chose de très important : il faut créer des liens avant tout », reconnaît David Gabbay.
Mais pour lui, la Spanish & Portuguese doit trouver sa propre voie.
« On ne peut pas simplement copier ces mouvements ultra-orthodoxes. On doit s’adapter à notre propre identité. »
Malgré les incertitudes, l’optimisme reste mesuré, mais réel.
« On a une base solide : une histoire, une identité, une chaleur humaine », rappelle Arlène Madar Abitan.
Dave Dadoun insiste sur les acquis : « On a un bâtiment magnifique, des ressources, une communauté diverse. Il faut capitaliser là-dessus. »
David Gabbay entrevoit les années à venir avec lucidité : « À l’avenir, il y aura moins de membres officiels et plus de personnes qui fréquenteront notre congrégation sans être des membres attitrés. Mais le plus important, c’est qu’ils seront là. »
Au terme de cette rencontre, un constat s’impose : la Spanish & Portuguese n’est pas seulement une institution historique. C’est une communauté vivante, en mouvement, parfois en questionnement, mais profondément attachée à son héritage sépharade.
« On est une grande famille. Cet esprit de solidarité est un immense atout », dit Daniel Benlolo.
Et peut-être est-ce là, au fond, le secret de la longévité de la Spanish & Portuguese.
Après 258 ans d’existence, cette institution continue de chercher l’équilibre entre fidélité et renouveau. Un défi immense, mais aussi une promesse porteuse d’un avenir prometteur.
« Ce qu’on a ici, c’est quelque chose de spécial. À nous de continuer à le faire vivre pour les prochaines générations », conclut David Gabbay.
