Knesset 2026 : un rendez-vous électoral crucial
Les Israéliens iront aux urnes le 27 octobre. Un rendez-vous électoral crucial trois ans après les événements tragiques du 7 octobre 2023.
Dans Knesset 2026 – Comprendre la politique israélienne (éditions Hermann, 2026), la journaliste franco-israélienne Myriam Shermer propose une lecture accessible et nuancée de la vie politique israélienne à l’approche de cette échéance électorale majeure.
L’auteure ne se limite pas à décrire les partis et les coalitions, elle cherche à expliquer les motivations profondes des électeurs, en les replaçant dans le contexte de l’histoire du pays, des traumatismes collectifs et des différentes visions de l’identité israélienne.
L’ouvrage mêle analyse politique, sociologie et psychologie collective afin d’éclairer les clivages qui traversent la société israélienne.
Cet essai très fouillé et éclairant constitue un outil précieux pour quiconque souhaite mieux saisir les mécanismes de la démocratie israélienne et les enjeux qui se dessinent pour l’avenir politique du pays.
Née à Jérusalem et élevée à Paris, où elle a vécu vingt ans, Myriam Shermer est une spécialiste reconnue des questions politiques israéliennes et du conflit israélo-palestinien. Ancienne rédactrice en chef de l’édition française du Jerusalem Post, elle analyse régulièrement l’actualité politique israélienne et moyen-orientale sur la chaîne d’information en continu i24NEWS.
Elle nous a accordé une entrevue par visioconférence depuis Tel-Aviv.
Depuis le pogrom perpétré par des terroristes du Hamas le 7 octobre 2023, on a l’impression d’assister à une véritable reconfiguration politique en Israël. La ligne idéologique rigide qui séparait jadis la gauche et la droite semble de plus en plus ténue. Partagez-vous ce constat ?
Vous avez raison. En réalité, la question palestinienne, qui a structuré la vie politique israélienne pendant plus de trente ans, était déjà en train de perdre de sa centralité avant même le 7 octobre. Durant de longues années, sous la gouverne de Benyamin Netanyahou, les négociations avec les Palestiniens se sont progressivement enlisées. Il n’y avait plus réellement de dynamique diplomatique ni d’espoir concret d’aboutir à une solution. Une forme de fatigue collective s’était installée dans la société israélienne.
Mais après le 7 octobre, le changement a été beaucoup plus profond. Ce sont surtout la gauche et le centre gauche qui ont été complètement désillusionnés. Beaucoup de partisans dans ces deux camps, qui croyaient encore à la possibilité d’un compromis territorial, ont perdu cette conviction. Cela ne signifie pas qu’ils soient devenus idéologiquement de droite, mais plutôt qu’ils considèrent aujourd’hui que les conditions minimales d’un règlement avec les Palestiniens ne sont plus réunies.
On assiste donc à une recomposition politique importante et inédite.
Oui. Aujourd’hui, entre le Likoud traditionnel, le centre et une partie du centre gauche, il existe en réalité un consensus beaucoup plus large qu’on le pense sur les grandes questions sécuritaires et nationales. Les différences sont souvent plus sociologiques ou culturelles qu’idéologiques.
Quelles sont les questions qui divisent encore fortement ces partis ?
Une question, certes majeure, les divise toujours : celle de l’enrôlement militaire des ultra-orthodoxes. Depuis le 7 octobre et la guerre qui s’en est suivie, ce sujet est devenu explosif. Des centaines de milliers de réservistes de Tsahal ont quitté leur travail et leurs familles, parfois pendant des mois, alors que la majorité des jeunes haredim continuent d’être exemptés du service militaire.
Cependant, sur beaucoup d’autres sujets – la sécurité, la méfiance à l’égard du Hamas, le scepticisme vis-à-vis de la solution à deux États, l’attachement à une économie libérale –, un quasi-consensus se dégage entre des Israéliens appartenant à des camps politiques traditionnellement opposés.
Une véritable question se pose aujourd’hui avec acuité : comment la classe politique va-t-elle se réorganiser pour refléter cette nouvelle réalité sociologique et idéologique ?
Dans votre livre, vous rappelez qu’une majorité d’électeurs est désormais regroupée à la droite du centre, dans une mouvance que l’intellectuel israélien Micah Goodman appelle « le camp des hybrides ». Quel est le profil de ces électeurs « hybrides » ?
D’après Micah Goodman, l’un des intellectuels israéliens les plus intéressants de sa génération, auteur d’un livre très remarqué intitulé Le Huitième Jour, qu’il a écrit après les événements tragiques du 7 octobre, il s’agit de citoyens à la fois patriotes et soucieux des libertés individuelles, partisans d’une ligne sécuritaire implacable sans pour autant céder à l’hypernationalisme ou au messianisme religieux, résolument attachés à la démocratie, tout en refusant le mirage d’un angélisme droit-de-l’hommiste, inapplicable dans les réalités du Proche-Orient, telles que brutalement rappelées par la guerre qu’ils subissent durement depuis plus de trois ans.
La guerre a donc recréé une solidarité profonde qui était quasi inexistante avant le 7 octobre ?
Oui. Pendant des mois, des Israéliens issus de milieux très différents ont servi ensemble dans les rangs de Tsahal dans des conditions extrêmes. Des laïcs de Tel-Aviv, des religieux nationalistes, des habitants des kibboutzim, des électeurs du Likoud ou du centre gauche… se sont retrouvés côte à côte dans les chars, les bases militaires et les unités de combat.
Or, juste avant le 7 octobre, Israël était dans une situation de fracture presque existentielle. On parlait ouvertement de guerre civile. Certains évoquaient même l’idée de « deux Israël » : un Israël laïque et libéral d’un côté, un Israël religieux et nationaliste de l’autre. La crise déclenchée par la réforme judiciaire préconisée par le gouvernement Netanyahou avait atteint un niveau de violence politique inédit.
Et puis, le 7 octobre, l’heure n’était plus aux dissensions, mais à l’unité nationale. Les Israéliens ont soudainement compris que, face à une grande menace existentielle, les divisions politiques devenaient secondaires. Ceux qui menaçaient de ne plus servir dans Tsahal se sont précipités malgré tout vers les frontières pour défendre le pays. Cela révèle quelque chose de très important sur la nature réelle de la société israélienne : malgré toutes ces fractures, il existe encore un socle patriotique commun extrêmement puissant. C’est cela que Micah Goodman appelle les « hybrides » : des Israéliens qui sont à la fois très patriotes et farouchement attachés aux principales valeurs libérales et démocratiques. À leurs yeux, ces deux dimensions ne sont pas contradictoires.
Ce sont deux visions totalement opposées d’Israël qui s’affrontent aujourd’hui ?
En réalité, je dirais qu’il y a plutôt trois Israël. Le premier, et le plus important numériquement, c’est ce grand centre qui va du Likoud jusqu’au centre gauche. Ce sont des Israéliens qui souhaitent vivre dans une démocratie moderne, libérale et occidentale, mais qui restent très attachés à leur identité juive, au patriotisme et à la sécurité nationale. Tout en étant favorables à une économie de marché et attachés à la démocratie, ils sont également très conscients des menaces sécuritaires auxquelles Israël est confronté.
Je vais vous donner un exemple très révélateur. En 2023, alors que Netanyahou dirige le gouvernement le plus à droite de l’histoire du pays, il choisit Amir Ohana comme président de la Knesset, une fonction de premier plan. Or, Amir Ohana est ouvertement homosexuel, marié à un homme et père de deux enfants. Netanyahou fait ce choix délibérément pour rappeler que, malgré son alliance avec des partis religieux très conservateurs, le Likoud reste un parti fondamentalement enraciné dans une certaine tradition libérale.
Il y a un deuxième Israël : celui du sionisme très religieux et des ultra-orthodoxes, avec des aspirations beaucoup plus théocratiques ou messianiques.
Enfin, il existe aussi un troisième Israël, plus minoritaire : la gauche radicale post-sioniste ou très universaliste, qui continue malgré tout à défendre avec conviction la solution à deux États.
Mais aujourd’hui, le cœur du pays est constitué par ce grand bloc central d’« hybrides » qui combine patriotisme, identité juive forte et attachement aux valeurs démocratiques occidentales.
Vous abordez dans votre livre la question de l’« après-Netanyahou ». Pensez-vous que le Likoud pourrait participer à une coalition plus centriste dans l’éventualité où Netanyahou quitterait le pouvoir ?
Oui. Mais il faut rappeler une chose importante : Netanyahou a toujours préféré gouverner avec le centre plutôt qu’avec l’extrême droite. Pendant la plus grande partie de sa longue carrière politique, il a bâti des coalitions relativement modérées. La situation actuelle est assez exceptionnelle et s’explique notamment par le boycottage politique dont il a été victime en raison des affaires judiciaires auxquelles il fait face.
Mais il existe aujourd’hui en Israël une prise de conscience très large : les grandes années de Netanyahou sont probablement derrière lui. Il aura bientôt 77 ans, il a récemment eu un cancer de la prostate et apparaît fatigué, et même ses soutiens comprennent qu’une transition finira par s’imposer. Toute la question est donc de savoir comment organiser cette transition sans provoquer une nouvelle crise politique majeure.
À la lecture de votre livre, on a l’impression que le débat autour de la réforme judiciaire a ravivé la question sépharade.
Oui, absolument. Pour comprendre cela, il faut revenir à l’histoire de la droite israélienne, qui est marquée par une double blessure. La première blessure est idéologique. Dès les premières années de l’État, la gauche travailliste dominante refuse de reconnaître pleinement la légitimité de la droite révisionniste dirigée par Menahem Begin. On le voit avec l’affaire de L’Altalena1L’Altalena est un bateau que l’Irgoun a utilisé en 1948 pour importer des armes clandestinement en Israël, État alors tout nouvellement créé. Ce bateau est attaqué et incendié par Tsahal le 22 juin 1948, sur ordre du premier ministre David Ben Gourion., mais aussi dans la manière dont Ben Gourion traitait Begin à la Knesset, refusant parfois de prononcer son nom. À cette époque, il ne s’agissait pas encore d’une fracture ethnique, car Ben Gourion et Begin étaient tous deux des Juifs ashkénazes nés en Pologne. Cependant, la droite était perçue comme illégitime et dangereuse.
Puis arrive la seconde blessure : celle des Juifs sépharades et mizrahim qui ont fait leur aliya dans les années 1950 et 1960. Ces populations arrivent dans un Israël dominé par des élites ashkénazes socialistes, laïques et européennes. Beaucoup ressentent immédiatement une forme de mépris culturel et social. Ces deux blessures vont s’entremêler. Les Sépharades vont s’identifier à la droite parce qu’ils ont le sentiment que la gauche les regarde avec dédain et méprise leurs traditions, leur religiosité et leur culture familiale.
Vous évoquez à ce sujet l’histoire de votre père, M. Kalfon, issu d’une famille de notables respectables.
Cependant, malgré cette ascendance, son nom, Kalfon, immédiatement associé à l’identité sépharade, et la teinte mate de sa peau ont fait de lui une cible de racisme éhonté durant son adolescence au lycée. Ce genre d’expérience laisse des marques indélébiles. Même lorsque vous réussissez socialement, même lorsque vous faites partie des élites, cette mémoire intime de l’humiliation persiste.
C’est cela que beaucoup d’Israéliens ashkénazes ne comprennent pas toujours : pour eux, ces discriminations appartiennent au passé. Mais pour beaucoup de familles mizrahies, ces humiliations restent une mémoire vivace. Cette mémoire a resurgi dans le débat sur la réforme judiciaire. Derrière le conflit institutionnel, il y a aussi une dimension émotionnelle et identitaire. Beaucoup d’électeurs de droite considèrent que les juges, les hauts fonctionnaires, les généraux et les médias appartiennent à l’élite ashkénaze éloignée du « vrai peuple ».
Après le 7 octobre, ce ressentiment s’est encore accentué, car certains ont commencé à dire : « Ce sont précisément ces élites qui prétendaient nous donner des leçons et qui ont échoué. »
Il existe donc aujourd’hui une véritable dimension de revanche au sein d’une partie de la population israélienne d’origine mizrahie qui vote à droite.
Comment expliquez-vous qu’un parti comme le Likoud, dont la base est largement sépharade et mizrahie, n’ait jamais été dirigé par un Sépharade ?
C’est effectivement paradoxal. Mais il existe à droite une culture très forte du chef et de l’autorité. Tant que Netanyahou est là, beaucoup d’électeurs continuent naturellement à le suivre. Cela dit, plusieurs figures sépharades importantes ont émergé ces dernières années au sein du Likoud, comme Miri Regev ou Amir Ohana.
Ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de militants mizrahim du Likoud affirment avoir subi des discriminations, mais refusent de voter selon des critères ethniques. Ils souhaitent voter en fonction des qualités du dirigeant et non en fonction de leurs origines ethniques.
L’extrême droite semble être de plus en plus influente dans l’arène politique israélienne.
Il faut distinguer plusieurs choses. D’abord, il faut rappeler que l’accusation de « fascisme » a souvent été utilisée dans l’histoire israélienne contre des dirigeants qui sont aujourd’hui considérés comme parfaitement légitimes. Menahem Begin lui-même a longtemps été considéré comme un danger pour la démocratie. Mais il est vrai que Netanyahou a contribué à normaliser Itamar Ben Gvir, qui représente un courant autrefois marginal et considéré comme infréquentable.
Le 7 octobre a profondément changé le regard des Israéliens sur les questions territoriales. Beaucoup ne croient plus réellement à la possibilité d’une solution négociée avec les Palestiniens ni à la solution à deux États. Cela ne signifie pas qu’ils adhèrent massivement au messianisme du sionisme religieux, mais ils y sont beaucoup moins hostiles qu’auparavant, par défaut si vous voulez, ou par défaitisme.
Comment entrevoyez-vous la position du parti Shass lors des prochaines élections ?
Il faut tenir compte d’un changement sociologique majeur : aujourd’hui, beaucoup de jeunes haredim, notamment ceux issus des milieux les plus à droite, sont plus nationalistes qu’auparavant. Cette évolution modifie l’équation politique. La véritable question est désormais de savoir si la nouvelle ligne de fracture de la politique israélienne est la question de l’enrôlement militaire obligatoire pour tous. Si tel est le cas, le Shass n’aura rien à espérer d’une coalition de centre gauche, qui ne pourra pas lui offrir ce que la droite elle-même n’est plus en mesure de lui garantir. Dans un tel scénario, le Shass se retrouverait dans une impasse.
Il faut également rappeler que l’électorat du Shass est loin d’être homogène. Il est composé à la fois de haredim stricts et de traditionalistes qui effectuent leur service militaire l’armée et travaillent. Or, ces derniers sont aujourd’hui en colère contre le Shass. Ce parti est en baisse dans les sondages. Après avoir obtenu 11 sièges en 2022, le Shass est désormais crédité d’une moyenne d’environ neuf sièges, parfois même de huit ou huit sièges et demi selon certaines enquêtes. Cette érosion provient essentiellement de l’électorat traditionaliste, qui reproche au parti non seulement de n’avoir rien fait pour faire avancer la question de l’enrôlement militaire des ultraorthodoxes, mais de s’y être opposé avec fermeté depuis le 7 octobre.
Il y a une autre réalité sociologique désormais incontournable : environ 10 % des élèves haredim sont aujourd’hui inscrits dans le haredi mamlachti, un réseau d’écoles orthodoxes publiques où l’on enseigne les mathématiques et l’anglais, qui n’est pas hostile au service militaire. Ces jeunes représentent peut-être une nouvelle génération de haredim davantage intégrés à la société israélienne. Tôt ou tard, le Shass devra se repositionner face à cette évolution.
À cet égard, je ne peux m’empêcher de citer Dan Illouz, jeune député du Likoud issu de la communauté sépharade de Montréal. Il s’élève aujourd’hui contre le séparatisme ultraorthodoxe et estime qu’il n’est plus acceptable de maintenir les nombreux avantages sociaux dont bénéficient les haredim tant qu’ils refusent de servir dans les rangs de Tsahal. Il fait honneur aux valeurs de la francophonie juive et traditionaliste, démontrant qu’une autre voie existe.
Pensez-vous que les Israéliens souhaitent se dépêtrer définitivement du cycle des crises politiques et des élections à répétition ?
Oui, je pense qu’il y a eu une véritable maturation collective. Les Israéliens ont compris que la paralysie politique permanente a contribué à l’aveuglement qui a précédé le 7 octobre. Beaucoup considèrent aujourd’hui que les dirigeants politiques se comportaient comme s’ils participaient à une émission de téléréalité alors que le pays faisait face à des menaces existentielles réelles.
Et surtout, on voit apparaître une nouvelle génération de militants politiques potentiels : des réservistes, des chercheurs, des intellectuels, des activistes, des gens qui avaient quitté la politique et qui reviennent aujourd’hui avec le sentiment qu’ils ne peuvent plus rester spectateurs. Quoi qu’il arrive, la prochaine Knesset sera probablement différente : plus mûre, plus professionnelle et plus sérieuse que les précédentes.
