Identités partagées : pour un meilleur Israël
Par Avraham Elarar, président de la Fédération sépharade du Canada
Le Mahapakh de 1977 : la rage, pas la conversion
En 1977, le vote des Sépharades et des Mizrahim pour Menahem Begin n’était pas, au départ, une déclaration idéologique de nationalisme anti-arabe, mais plutôt une protestation véhémente contre ceux qui les avaient humiliés. L’establishment de gauche, celui du Mapai, s’était rendu coupable d’actes hautement condamnables envers ses coreligionnaires sépharades et mizrahis. Des agissements que l’Histoire d’Israël gardera dans ses annales : il s’agit ici du traitement dégradant infligé à des immigrants juifs sépharades qu’il fallait, d’après eux, éduquer afin de leur faire découvrir la vraie civilisation. Leur confinement dans des camps de transit (ma’abarot), les pulvérisations au DDT pour soi-disant les désinfecter, la suppression délibérée de l’arabe et du français comme langues vernaculaires, l’orientation des enfants sépharades et mizrahis vers des formations professionnelles plutôt que vers des études universitaires n’étaient pas des échecs fortuits, mais l’expression structurelle d’une condescendance civilisationnelle ashkénaze déguisée en progrès socialiste.
Menahem Begin l’avait compris avec une lucidité qui l’avait poussé à visiter les villes en développement et à se souvenir des noms de ceux qu’il rencontrait. Contrairement à un sociologue, il n’avait pas cherché à les améliorer, mais à les respecter tels qu’ils étaient. Que le moyen de leur rendre cet hommage ait pris la forme d’un programme révisionniste-sioniste hostile aux Arabes était, en quelque sorte, secondaire par rapport au geste humain qui leur était témoigné, censé leur dire qu’ils n’étaient pas oubliés et qu’eux aussi faisaient partie du nouvel Israël.
Ironiquement, le fait que ces Juifs, qui avaient vécu dans des pays arabes musulmans pendant plus d’un millénaire, soient devenus, à travers les rouages de la politique électorale israélienne, ses adversaires les plus virulents, constitue l’un des grands paradoxes historiques du XXe siècle. Les choses n’auraient pas forcément dû se dérouler ainsi. Si le Parti travailliste avait traité les Sépharades et les Mizrahim comme des partenaires plutôt que comme des citoyens de deuxième classe, la carte politique d’Israël aurait pu être complètement différente. Un mouvement travailliste dirigé par des Sépharades et des Mizrahim aurait pu préserver, plutôt que de rompre, les traits culturels communs que ces communautés gardaient dans leur mémoire collective.
Un leader sépharade de gauche donnerait-il naissance à un contre-Mahapakh ?
La réponse ne repose probablement pas sur un simple renversement de situation, mais la dynamique pourrait être réellement différente sur des points importants.
L’attachement des Sépharades et des Mizrahim au Likoud s’est étiolé au fil des générations. Ce n’est plus purement réactif : les enfants et petits-enfants des électeurs de 1977 ont intériorisé une véritable identité nationaliste de droite, renforcée par le conservatisme religieux, le ressentiment économique à l’égard de l’élite laïque ashkénaze de Tel-Aviv et l’expérience des guerres avec les voisins arabes. La blessure originelle est devenue une tradition.
Mais des fissures existent. La périphérie sépharade et mizrahie — Tibériade, Sdérot, Dimona, Eilat — a subi une part disproportionnée des échecs de Netanyahou : les massacres du 7 octobre ont frappé le plus durement les communautés frontalières, dont beaucoup sont sépharades et mizrahies. L’alliance que le Likoud a scellée avec les partis ultra-orthodoxes suscite une profonde rancœur chez les Israéliens sépharades et mizrahis de la classe ouvrière qui font leur service militaire, alors que les Haredim, eux, ne le font pas.
Gadi Eisenkot, une figure anti-Mahapakh
Gadi Eisenkot est né à Tibériade de parents immigrés du Maroc — sa mère, originaire de Casablanca, et son père, originaire de Marrakech. Son père, Meir, travaillait comme mineur de cuivre, incarnant ainsi l’esprit de la classe ouvrière de nombreuses familles d’immigrés sépharades et mizrahis qui s’adaptaient à l’économie naissante d’Israël. Il a grandi non pas à Tel-Aviv, mais à Eilat, dans la périphérie sud, que le Likoud contrôle depuis des décennies. S’il est élu, il deviendra le premier ministre sépharade d’Israël — un Israélien d’origine marocaine, appartenant à un groupe qui représente aujourd’hui plus de 50 % de l’ensemble des Sépharades et des Mizrahim vivant en Israël. Son histoire est, à bien des égards, une histoire israélienne : famille d’immigrés, périphérie, service militaire, discipline, sacrifice et responsabilité. Et puis, l’insupportable : son fils, Gal, tué à Gaza. Deux de ses neveux sont également morts à la guerre. Eisenkot a déclaré que la perte de son plus jeune fils l’avait poussé à agir pour améliorer le pays et qu’en septembre 2025, il avait lancé Yashar.
Sur le plan politique, une tendance constante se profile : une hausse régulière et continue du soutien à Yashar dans les derniers sondages, Eisenkot talonnant Bennett et Lapid, qui sont eux-mêmes derrière le Likoud de Netanyahou, actuellement au pouvoir. En décembre 2025, l’élan d’Eisenkot semblait limité, les sondages ne lui attribuant que 7 sièges. Cependant, au cours des six derniers mois, son soutien a plus que triplé.
En ce qui a trait à l’aptitude de Gadi Eisenkot à occuper le poste de premier ministre, d’après les derniers sondages d’opinion, ce dernier devançait Benyamin Netanyahou (43 % – 34 %) — s’agit-il de l’émergence d’un contre-Mahapakh, ou simplement de l’instabilité inhérente au chaos politique israélien ? Seul le temps le dira.
Dans un article qu’elle a écrit en janvier 2026, la journaliste de Ynet, Merav Betito, a présenté cette possibilité avec une franchise inhabituelle : dans une société qui fonctionnerait de manière normale, Eisenkot se lancerait déjà dans la course avec la garantie d’avoir 40 sièges au moins — ceux-ci assurés par les votes des jeunes femmes et des jeunes hommes des périphéries du nord et du sud ; des habitants de Tibériade ; des Israéliens d’origine marocaine ; des immigrés de deuxième et troisième génération venus du Maghreb ; des femmes pauvres vivant de l’aide sociale ; et des hommes épuisés après des journées de neuf heures passées à l’usine.
C’est là la coalition virtuelle — celle qui devrait exister selon la logique des intérêts économiques communs et de la mémoire ethnique partagée —, mais qui n’a pas encore été constituée, car l’emprise psychologique du ressentiment d’origine et les habitudes prises depuis près de cinquante ans ne disparaissent pas facilement.
La question plus profonde qui se pose
Derrière l’analyse politique se cache quelque chose de plus philosophique : les communautés sépharades et mizrahies ont-elles, au plus profond d’elles-mêmes, un rapport différent au monde arabe et musulman — un rapport qui pourrait être réactivé dans de bonnes conditions ? Je pense que la réponse est oui, mais pas automatiquement ni naïvement.
Le souvenir de la musique arabe qui résonnait dans une maison à Bagdad ou à Fès, de la coexistence vécue comme une réalité quotidienne plutôt que comme une position idéologique, n’a pas disparu — il survit dans la musique, dans la cuisine, dans les gestes, dans l’ambivalence que ressentent de nombreuses familles israéliennes sépharades et mizrahies quand elles entendent parler arabe. Ce n’est pas la même chose que la sympathie politique pour les revendications nationales palestiniennes, qui soulèvent des questions de souveraineté et de sécurité totalement distinctes. Mais c’est une posture civilisationnelle différente de celle héritée du traumatisme subi par les Juifs d’Europe de l’Est.
Eisenkot ne peut pas – et n’a probablement pas l’intention – de mener sa campagne sur cette mémoire civilisationnelle. Son programme est centriste, axé sur la sécurité et institutionnel : il vise à rétablir l’État de droit et une gouvernance efficace, et non la réconciliation entre Arabes et Juifs. Mais un homme né de parents marocains, qui a grandi dans la pauvreté à Eilat, qui a gravi grâce à son mérite les échelons au sein de l’armée plutôt qu’aux réseaux ashkénazes, qui a perdu un fils dans une guerre que son gouvernement n’a pas su empêcher – une telle figure pourrait, simplement, par sa présence au sommet de la politique israélienne, commencer à dissoudre l’une des grandes fausses évidences créées en 1977 : celle qui associe l’identité sépharade et mizrahie à la politique anti-arabe de droite.
Reste à voir si cette dissolution donnera naissance à une nouvelle politique, ou simplement à un nouveau vernis de la même politique en vigueur depuis des années. Mais l’argument selon lequel la victoire de Begin n’était pas l’expression inévitable du sentiment des Sépharades et des Mizrahim est juste : c’était le résultat contingent d’une humiliation particulière. Les résultats découlant de ces politiques peuvent, en principe, être inversés. Pas par la nostalgie, mais par une nouvelle forme de dignité qui n’a pas besoin de créer un ennemi perpétuel pour se maintenir.
