« Historiquement, les meilleurs boucs émissaires ont toujours été les Juifs »
Entrevue avec l’écrivain Marek Halter
Par Elias Levy
À 90 ans, l’écrivain Marek Halter publie un nouveau roman, Le Juif (éditions Fayard, 2026).
Jean-David Dupuis, le héros de ce récit fort captivant, n’est pas juif. Mais, à cause d’un concours de circonstances, il le devient aux yeux des autres – particulièrement des antisémites les plus virulents.
Le lecteur est ainsi entraîné dans un tourbillon d’événements aussi inattendus que tragiques.
Ce beau roman, qui prend la forme d’un thriller haletant – une affaire d’espionnage sur fond de conflit au Moyen-Orient –, recèle également une réflexion sagace sur l’avenir des Juifs à une époque sombre où l’antisémitisme s’est banalisé.
La Voix sépharade a conversé par visioconférence avec Marek Halter, conteur hors pair, dont l’optimisme est indécrottable, malgré la morosité ambiante de notre époque.
Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce nouveau roman ?
Le déclic est venu d’un film que Netflix prépare sur ma vie. Pour mon anniversaire, on en a projeté des extraits. On y voit notamment le grand rabbin de France, Haïm Korsia, dire une chose qui m’a profondément touché. Selon lui, la plupart des écrivains juifs parlent aux Juifs, alors que moi, je raconte le judaïsme aux non-Juifs, à l’humanité tout entière.
Cela m’a rappelé ce que je fais depuis la publication, au début des années 1980, de La Mémoire d’Abraham : expliquer que le judaïsme n’est pas tombé de la Lune ni de Mars, mais qu’il s’agit d’une histoire humaine, d’une aventure morale, d’une interrogation permanente.
Pourquoi avoir choisi un héros qui n’est pas juif, mais que l’on considère comme tel ?
Parce que nous vivons une époque trouble. Et dans les époques troubles, on cherche toujours des boucs émissaires. Or, historiquement, les meilleurs boucs émissaires ont toujours été les Juifs. Aujourd’hui, la haine des Juifs coule à nouveau dans les caniveaux.
Je voulais raconter ce que l’on ressent lorsqu’on est enfermé dans une identité par le regard des autres. Mon héros, Jean-David Dupuis, n’est pas juif. Mais à cause d’une particularité physique – il a été circoncis à la naissance pour des raisons médicales –, à l’école, les enfants commencent à l’appeler « le Juif ». Peu à peu, ce surnom devient son identité sociale.
C’est une réflexion très sartrienne.
Absolument. Dans ses Réflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre affirme : « Nous ne sommes nous-mêmes qu’aux yeux des autres, et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme tels. »
Un Juif noir est noir. Un Juif chinois est chinois. En quoi est-il différent ? Il l’est uniquement dans le regard que les autres portent sur lui, dans les préjugés qu’ils projettent à son égard. Mon roman raconte précisément cette mécanique spécieuse.
Pourquoi avoir choisi la forme du thriller ?
Parce que toute grande littérature est traversée par le suspense. Les Misérables de Victor Hugo est un roman policier : Jean Valjean fuit, l’inspecteur de police Javert le poursuit.
Dans Le Juif, mon personnage est un haut fonctionnaire qui perd une sacoche contenant des documents sensibles. À partir de là, il devient le suspect idéal. Et, comme cent ans plus tôt avec le capitaine Alfred Dreyfus, tout se met en place : la suspicion, l’exclusion, la condamnation morale avant même l’enquête.
Ce roman parle aussi beaucoup du judaïsme.
Oui, car il ne suffisait pas de montrer le judaïsme sous un angle négatif. Il fallait aussi transmettre ce qu’il est réellement. J’ai donc introduit deux personnages : le rabbin Moshé Lewin, que je connais bien, et un universitaire qui enseigne la Bible près de la synagogue d’Amiens.
Grâce à eux, le héros découvre que ce prétendu « mystère juif » est en réalité d’une grande simplicité : une éthique, une mémoire, une parole. Ils lui expliquent le judaïsme, l’aident, l’accompagnent. Peu à peu, mon héros comprend que ce qui semblait mystérieux est en fait très simple et que le judaïsme abrite, depuis des millénaires, mille trésors enfouis.
Quel regard portez-vous sur la recrudescence actuelle de l’antisémitisme ?
Le mot « antisémitisme » m’a toujours un peu gêné. Les Arabes sont aussi des Sémites. Soyons précis : il s’agit plutôt de la haine des Juifs.
Cette haine ressurgit chaque fois que la société va mal. Quand tout fonctionne, on célèbre Einstein, Bergson ou Marx. Quand la société est en crise, sans rêve collectif ni horizon, on cherche un responsable. Le Juif devient alors le thermomètre de l’humanité. Quand on commence à casser ce thermomètre, c’est que tout va très mal.
Le 7 octobre 2023 a marqué un tournant.
Oui, et nous, Juifs, avons commis une grande erreur : nous n’avons pas nommé les choses par leur nom immédiatement. Le 7 octobre était le premier acte d’un projet génocidaire. Le Hamas ne cherche pas un État palestinien aux côtés d’Israël, son objectif est l’éradication d’Israël.
Des milliers de personnes descendent dans la rue en criant « Mort aux Juifs, libérons Gaza ». Personne ne clame « Paix à Gaza ». Nos parents, lorsqu’ils manifestaient pendant la guerre du Vietnam, criaient « Paix au Vietnam ». Ils ne scandaient pas « Vive le Vietcong » ou « Mort à l’Amérique ». Aujourd’hui, malheureusement, le mot « paix » a disparu.
Pendant que nous gardions le silence, le mot « génocide » a été retourné contre les Juifs. Cela a libéré une mauvaise conscience ancienne, profondément enfouie en Occident.
Pourtant, votre optimisme ne s’est point émoussé.
Je suis optimiste par nature. Être vivant est déjà un miracle ! Tant que l’on voit la lumière, tout est possible. Toutes les guerres finissent un jour. La guerre entre Israël et les Palestiniens finira aussi un jour.
Israël est une société vivante, traversée par des débats, portée par sa jeunesse, animée par des mouvements pour la paix. Des femmes juives et musulmanes marchent ensemble, dansent ensemble. Les médias n’en parlent jamais. Cela me révolte !
Vous écrivez actuellement votre 40ᵉ livre. Quel en sera le sujet ?
Il s’intitulera L’Amnésie. Ce qui m’a toujours frappé pendant la Shoah, ce n’est pas seulement la présence des bourreaux, mais aussi l’absence des témoins.
Cette capacité humaine à ne rien faire, puis à oublier. Comme dans le métro, lorsqu’une personne est agressée et que tout le monde détourne le regard. Mon roman parlera de cette lâcheté ordinaire.
Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui ?
Encore dix ans de vie, pour fêter mes 100 ans… et la paix.
La Bible répète deux mots : Shalom – la paix – et Zachor – souviens-toi. Sans mémoire, il n’y a pas de paix possible. Alors, souvenons-nous, parlons, négocions. Comme Abraham a négocié avec Dieu pour qu’Il ne détruise pas Gomorrhe et sauve la vie des Justes qui y vivaient.
