Chronique d’Israël
Incertitudes
Par Maurice Chalom
Après avoir vécu quarante-cinq ans à Montréal, Maurice Chalom a établi ses pénates à Netanya. Il nous livre dans ses chroniques son regard sur la société israélienne.
Avant chaque chronique : l’attente. Chute du régime des mollahs, cessez-le-feu au sud du Liban, loi sur la conscription des étudiants des yéshivot, élections anticipées, que sais-je encore. J’attends, l’œil rivé sur le deadline imposé par le rédac’chef, en retardant, un jour encore, un jour de plus, le moment où je n’aurai d’autre choix que de me poser devant le clavier et écrire. Et chaque encore un jour, je le passe à éplucher le fil de presse, à lire les nouvelles et suivre les émissions politiques, dans l’attente de LA nouvelle. Cette attente a le don de jouer avec ma tension artérielle. Je ne suis pas le seul : tout le pays a le palpitant en dents de scie, sur fond de fatigue accumulée depuis bientôt trois ans.
En juin dernier, après la guerre de douze jours contre l’Iran, le pays était mi-figue mi-raisin. Fierté nationale, en regard des prouesses réalisées par nos pilotes, le nombre de sites de missiles balistiques détruits, sans anicroche aucune. Tout le monde est rentré sain et sauf. D’un autre côté, frustration du travail inachevé, alors qu’il aurait suffi d’une petite quinzaine supplémentaire, histoire de finir le boulot. Mais Trump oblige… Nous nous sommes fiés aux porte-parole de l’armée et du gouvernement. Objectifs atteints, réussite totale, mission accomplie. Scepticisme et goût amer persistant, malgré les points de presse dithyrambiques de notre premier ministre. L’incertitude était palpable.
Quelques semaines d’accalmie, puis à nouveau la guerre contre le régime des mollahs. Cette opération, qui visait à neutraliser les menaces jugées existentielles contre Israël, a duré 42 jours. Six semaines à suivre les consignes du Commandement du Front intérieur, les préalertes, puis celle qui ordonne de courir aux abris, matin, midi, soir et nuit. On a beaucoup souligné la résilience des Israéliens face à l’adversité. C’est plus prosaïque que cela : nous n’avons pas le choix. Durant ces six semaines, les écoles ont fermé leurs portes, les déplacements ont été restreints, les commerces soumis à la contrainte du service essentiel ou pas, ouvert ou fermé. Plages interdites au public, rassemblements limités et alertes non-stop. Rapide bilan : le nord du pays a été soumis, en moyenne, à soixante alertes par jour ; la région de Tel-Aviv, à une quinzaine et les villes du littoral, à une dizaine d’alertes quotidiennes. Faites le compte… De palpable, l’incertitude est devenue tangible.
Un sondage Paamonim a révélé que 67 % des Israéliens ont subi des pertes financières en raison de l’opération Rugissement du Lion : 52 % ont enregistré une perte de revenus, tandis que près de la moitié de la population a vu ses dépenses augmenter, principalement pour l’alimentation, les antidépresseurs et l’entretien du foyer. 17 % se sont trouvés à découvert, et 11 % ont dû contracter un prêt pour passer la période. Sous l’effet du stress et de l’épuisement émotionnel, 70 % admettent avoir effectué des achats compulsifs.
La consommation de fast-food, de sucreries, d’alcool et de cigarettes a fortement progressé. La consommation d’alcool a bondi de 31 % et celle du tabac de 17 %, tandis que celle des fruits et légumes a reculé, selon une étude de l’Université hébraïque de Jérusalem. Cette étude, menée par des chercheurs du laboratoire Leshem Shinouï, de l’école de politique publique, met en lumière les effets de cette guerre sur les comportements quotidiens. Selon ses auteurs, ces comportements traduiraient une augmentation du stress et des mécanismes de compensation liés à la situation sécuritaire. Les enfants ne sont guère épargnés, tant s’en faut. Hausse de la consommation de sucreries, accompagnée par une baisse de 60 % de l’activité physique. Ce n’est pas tout.
Le marché du travail israélien a, lui aussi, subi les dégâts de l’opération Rugissement du Lion. Ce sont surtout les femmes et les jeunes qui s’en sont pris plein la tête. Selon le rapport du Service de l’emploi, publié en mai, le nombre de demandeurs d’emploi a atteint 396 000 personnes, un record qui surpasse ceux des crises précédentes. Pour mémoire, durant l’opération Glaives de fer, le nombre de demandeurs s’élevait à 332 000. En l’espace de quelques semaines, le marché du travail est passé de « tendu » à « dramatiquement dégradé ».
Concrètement, ça veut dire que pour 10 demandeurs d’emploi, seuls 3 postes sont disponibles. Et comme d’habitude, ce sont les populations les plus vulnérables qui écopent. Les femmes et les jeunes. Les femmes représentent désormais plus de 58 % des demandeurs d’emploi. Beaucoup ont été contraintes de suspendre leur activité en raison de la fermeture des établissements scolaires et du passage à l’enseignement à distance. Les moins de 35 ans sont également les victimes collatérales. Le nombre de demandeurs a bondi de +246 %. Cette tranche d’âge est particulièrement vulnérable, car surreprésentée dans les secteurs de la vente et des services. Les professions soumises aux restrictions du Commandement du Front intérieur ont été les plus touchées. À titre d’exemple, les jardiniers et paysagistes : + 496 % et dans le secteur du sport et du fitness : + 348 %.
Autre fait inédit, et pour une première fois depuis des années, ce n’est plus la population arabe qui domine le classement des demandeurs d’emploi, mais les villes orthodoxes, où l’on observe des hausses sans précédent. Modi’in Illit, environ 13 %, Bétar Illit 12 %, Elad 11 % et Bnei Brak plus de 10 %. En avril, le taux de chômage s’établissait à 2,9 %. Le service de l’emploi affiche, sous réserve du maintien du cessez-le-feu, un optimisme prudent et anticipe un retour progressif des travailleurs en congé sans solde, de même qu’une augmentation des offres d’emploi dans les prochains mois.
Et pour ajouter de l’inconnu à l’incertitude, le sondage publié par Zman Ysrael, le 21 mai dernier, indique que le Likoud de Benjamin Netanyahou arriverait en tête des prochaines élections législatives, avec 24 sièges, talonné de près par Beyahad, la liste commune de Bennet et Lapid, avec 23 sièges. Après répartition des sièges entre les différentes formations, constituant les deux blocs, le pro-Netanyahou obtiendrait 51 mandats et celui de l’opposition 56, hors partis arabes. Les deux camps resteraient donc sous la barre des 61 mandats nécessaires à la formation d’une coalition gouvernementale.
Nouveau sondage, incertitude augmentée. Selon un sondage publié par l’Institut israélien de la démocratie (IDI), entre la fin mai et début juin, 61 % des Israéliens estiment que Benjamin Netanyahou ne devrait pas se représenter aux prochaines élections législatives, prévues au plus tard le 27 octobre. Parmi les citoyens juifs, cette proportion atteint 57 %. Les sondés ont indiqué soit qu’ils ne souhaitent pas le voir se représenter, soit qu’ils y sont fortement opposés. Selon cette même enquête, 61 % des Israéliens seraient, par ailleurs, favorables à l’instauration d’une limite de deux mandats pour les futurs premiers ministres ; mesure qui ne s’appliquerait qu’après le départ de Bibi de la vie politique, au pouvoir quasi non-stop depuis 2009. Cette idée recueille une majorité de soutiens parmi les électeurs, qu’ils soient de gauche, du centre ou de droite. Il faut dire que depuis les élections législatives de 2022, avec cette coalition hétéroclite, constituée de partis ultrareligieux et de partis d’extrême droite, la société israélienne n’a jamais été aussi clivée. Les intérêts partisans prenant le pas sur le bien commun, la cohésion sociale et la pérennité de l’État.
Réforme du judiciaire, massacre du 7 octobre, calvaire national pour le retour des otages, guerres asymétriques contre le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Sud-Liban, contre le régime des mollahs et des Gardiens de la révolution, renvoi aux calendes grecques du projet de loi sur l’enrôlement des étudiants des yéshivot, chantage à la démission des partis ultra-orthodoxes de la coalition qui ferait chuter le gouvernement, extension des colonies en Judée et Samarie, épuisement des réservistes qui ont vu tripler leur période de réserve, passant de 30 à 90 jours, déficit de quelque 10 000 nouvelles recrues dans l’armée, impasse dans la mise sur pied d’une commission d’enquête à la suite des évènements du 7 octobre, fatigue et incertitude nationales. Avec pareil bilan, il est compréhensible qu’une majorité d’Israéliens appelle à un profond changement de la gouvernance de l’État.
Un petit dernier pour la route.
Le 10 juin, la Knesset a approuvé, en lecture préliminaire, une proposition de loi fondamentale consacrant l’étude de la Torah comme une valeur fondamentale de l’État d’Israël. Pour rappel, l’ensemble actuel des 13 lois fondamentales, en l’absence d’une Constitution écrite unique, occupe un rang constitutionnel et prime sur les lois ordinaires. Une fois adoptée, une loi fondamentale est immuable, intouchable. Le texte, adopté par 56 voix contre 43, doit être examiné en commission. Aryeh Dery, président du parti Shas, a évoqué une étape historique vers la reconnaissance du rôle central de l’étude de la Torah dans la société israélienne. D’autres députés de la coalition y voient une affirmation de l’identité juive de l’État. Pour l’opposition, cette proposition, si adoptée, porterait atteinte à Israël, en fragilisant ses fondements économiques et sa défense. Elle y voit un cheval de Troie pour un prochain texte destiné à exempter les étudiants des yéshivot du service militaire. Reste à voir si cette loi sera adoptée avant les prochaines élections législatives. Incertitude…
