L’Association des Juifs iraniens de Montréal : préserver une mémoire, une identité et un héritage plurimillénaire
Fondée dans les années 1980 par des immigrants ayant fui l’Iran révolutionnaire, l’Association des Juifs iraniens de Montréal, constituante de la CSUQ, œuvre pour préserver la mémoire des derniers témoins vivants d’une communauté juive plurimillénaire déracinée par l’Histoire.
Bien que son nombre de membres actifs soit désormais limité, l’association incarne un judaïsme persan raffiné, foncièrement attaché à ses traditions, à sa culture et à son identité sépharade.
La Voix sépharade a rencontré trois pionniers de ce regroupement, représentant des Juifs iraniens établis au Québec depuis près d’un demi-siècle.
Zaki Ghavitian, actuel président de l’association, Fereydoun Chafai et Naser Rasekh ont connu l’Iran du Shah Mohammad Reza Pahlavi et l’angoisse provoquée par la révolution islamique menée par l’ayatollah Khomeini en 1979. Leurs parcours reflètent les tumultes de l’exode de milliers de Juifs iraniens aujourd’hui dispersés dans le monde.
Né à Ispahan, cité millénaire située au cœur de l’Iran, Zaki Ghavitian a fréquenté l’école de l’Alliance israélite universelle (AIU), où l’enseignement du français était central.
« Apprendre le français et découvrir la culture française a été une bénédiction pour moi, un atout pour mon avenir éducatif. Si je n’avais pas étudié à l’AIU, je ne parlerais pas français aujourd’hui », dit-il avec reconnaissance.
Arrivé à Montréal en 1970 pour poursuivre des études à l’École Polytechnique, il envisageait de retourner en Iran après l’obtention de son diplôme d’ingénieur. Comme beaucoup de jeunes Juifs de sa génération, il aspirait à bâtir une carrière dans son pays natal.
« En Iran, l’ingénieur avait un statut plus élevé que le médecin », explique-t-il.
Cependant, ses plans initiaux changent radicalement. Après ses études, il entame une carrière fructueuse à Hydro-Québec, où il travaillera près de trente-cinq ans comme ingénieur et gestionnaire. Il a été président de l’Ordre des ingénieurs du Québec de 2006 à 2009, puis président de l’organisme national représentant les ingénieurs canadiens de 2010 à 2011.
« Je n’ai jamais caché que j’étais juif. Même lors de galas officiels à travers le Canada, tout le monde savait qu’il fallait me commander un repas casher », relate-t-il en arborant un sourire.
Fereydoun Chafai, 85 ans, est né à Hamadan, l’une des plus anciennes villes juives d’Iran. Il se remémore avec émotion d’une communauté presque disparue.
« Dans ma jeunesse, environ 22 000 Juifs vivaient à Hamadan. La communauté juive était établie dans cette ville depuis des siècles. Nous cohabitions dans une relative harmonie avec nos voisins musulmans. Mon père, pharmacien, avait de nombreux amis musulmans qui venaient chez nous », raconte-t-il d’une voix posée.
Après avoir fait des études de pharmacie à Bordeaux, il retourne en Iran dans les années 1970. Cependant, il sent rapidement que le climat politique devient néfaste pour les Juifs.
« Je pressentais que quelque chose se préparait et que cela aurait des conséquences fâcheuses pour la communauté juive. La situation socioéconomique ne cessait de se détériorer », se souvient-il.
À la fin du règne du Shah, la société iranienne est marquée par de vives tensions et un antisémitisme latent dans certains milieux conservateurs.
« Dans les quartiers pauvres, l’antisémitisme était plus présent, alors que dans des milieux plus éduqués, les relations entre musulmans et Juifs étaient généralement plus paisibles », précise Zaki Ghavitian.
Sous le règne du Shah, les Juifs bénéficiaient d’une certaine protection.
« Mohammad Reza Pahlavi était un bon protecteur du judaïsme. Il y avait même une ambassade d’Israël en Iran », se rappelle-t-il.
Cependant, la situation change après la guerre des Six Jours en 1967. La guerre du Kippour en 1973 sera le point de bascule irréversible. Les manifestations anti-israéliennes deviennent fréquentes, la propagande anti-israélienne à la télévision d’État atteint son apogée.
Naser Rasekh, 95 ans, originaire de Hamadan, traducteur agréé du persan au français et vice-versa, président de l’association à deux reprises, se souvient d’un univers cosmopolite qui a commencé à se désagréger avec l’avènement du régime islamique.
« Il n’y avait pas d’antisémitisme d’État officiel. Les Juifs étaient relativement libres, surtout ceux qui pratiquaient leur religion. »
Naser Rasekh a publié il y a trois ans un livre remarquable retraçant l’histoire de la communauté juive d’Iran, disponible à la Bibliothèque publique juive.
Il est très fier de son héritage ancestral : « Nous, les Juifs de Perse, avons une histoire de plus de 2700 ans. Notre culture et nos traditions ont été façonnées par les épreuves de la vie juive et les événements de la diaspora. Un héritage culturel, identitaire, religieux et historique auquel les Juifs iraniens sont viscéralement attachés. »
Lorsque la révolution islamique éclate en 1979, de nombreux Juifs iraniens s’exilent à Los Angeles, à New York ou en Israël, tandis que Montréal accueille plusieurs familles.
« Quand on a fondé notre association, au début des années 1980, il y avait environ 200 Juifs originaires d’Iran à Montréal, soit environ 80 familles », souligne Zaki Ghavitian.
Initialement, l’objectif principal de l’Association des Juifs iraniens de Montréal était d’aider les nouveaux arrivants à s’intégrer dans la société québécoise tout en préservant leurs traditions religieuses et culturelles.
La communauté sépharade organise alors des célébrations et des offices religieux selon le rite persan.
« Pendant plusieurs années, nous avons même eu notre synagogue au Centre communautaire juif (CCJ), rappelle Zaki Ghavitian. Nous avons participé financièrement à la construction de celle-ci. Il y a encore aujourd’hui une plaque soulignant la contribution des Juifs iraniens à ce beau projet cultuel. »
Cependant, la communauté juive iranienne montréalaise se fragilise. Le climat rude québécois et l’attrait de la Californie poussent de nombreuses familles à quitter Montréal.
« Ils n’aimaient pas du tout le froid ! » lance Zaki Ghavitian sur un ton goguenard.
Los Angeles devient ainsi un centre majeur du judaïsme persan, avec plus de 100 000 Juifs iraniens.
« À Los Angeles, ils peuvent vivre en persan, faire des affaires entre eux et préserver leur culture en toute quiétude. »
Aujourd’hui, l’Association des Juifs iraniens de Montréal ne compte plus qu’une cinquantaine de familles, dispersées entre Côte-Saint-Luc, Dollard-des-Ormeaux et Laval.
« Avant, nous habitions tous près les uns des autres. Aujourd’hui, organiser des activités est beaucoup plus difficile », se désole Zaki Ghavitian.
Bien que l’association existe toujours officiellement, ses dirigeants admettent faire face à des défis de taille.
« Nous avons toujours un comité exécutif, mais nous ne sommes plus assez nombreux pour nous réunir régulièrement ni pour organiser des activités culturelles ou sociales », ajoute Zaki Ghavitian.
Un enjeu majeur est la transmission de l’identité juive iranienne aux jeunes générations nées au Canada.
« Nos jeunes sont remarquablement bien intégrés à la société canadienne. Ils sont attachés au judaïsme, mais parfois moins à leurs racines iraniennes », observe Fereydoun Chafai.
Malgré cette réalité, Zaki Ghavitian refuse de céder au pessimisme. Père de quatre enfants, il insiste sur l’importance de transmettre l’héritage familial : « Je dis toujours à mes enfants : je ne veux pas qu’après moi, ce soit le déluge ! »
Fereydoun Chafai partage également cette préoccupation, bien que sa fille, qui vit à Los Angeles, soit active dans la communauté juive de cette ville californienne.
Nos trois interlocuteurs sont préoccupés par le sort des Juifs restés en Iran, estimant leur nombre entre 10 000 et 15 000.
« Ils vivent aujourd’hui dans un contexte très difficile », dit Fereydoun Chafai. Bien que des synagogues et plusieurs restaurants casher soient toujours en activité à Téhéran, ils estiment que la communauté juive vit sous pression constante.
« La peur s’est installée. Les restrictions imposées par le régime iranien compliquent l’émigration. Ils ne peuvent pas quitter le pays tous ensemble. Ils s’appauvrissent en raison de l’effondrement du rial, la monnaie iranienne », explique Zaki Ghavitian.
Ils suivent avec inquiétude la situation politique actuelle au Moyen-Orient et le conflit qui oppose l’Iran aux États-Unis et à Israël.
« Ça nous fait mal au cœur de voir ce qui se passe », dit Fereydoun Chafai.
Ils croient néanmoins qu’une majorité d’Iraniens aspire à un changement politique.
« Les gens sont fatigués du régime, bien qu’il n’existe pas encore une opposition unie capable de prendre le relais. Ce conflit n’est pas près de se terminer. Le peuple iranien est contraint de prendre son mal en patience », commente Naser Rasekh.
Malgré les épreuves, les trois demeurent profondément attachés à leur culture d’origine. À leurs yeux, leur identité iranienne et leur identité juive sont indissociables.
« Nous avons toujours gardé fièrement nos traditions. Même dans une synagogue ashkénaze, notre prononciation révèle notre origine iranienne », dit Zaki Ghavitian.
Aujourd’hui, l’Association des Juifs iraniens de Montréal s’efforce de préserver cette mémoire avant qu’elle ne disparaisse avec la génération des pionniers. Entre la nostalgie de l’Iran perdu et leur enracinement au Québec, ces immigrants opiniâtres ont construit une passerelle unique entre deux mondes. Leur histoire rappelle qu’au-delà des conflits politiques, l’exil est avant tout une aventure humaine marquée par le déracinement, l’adaptation à la société d’accueil et la transmission intergénérationnelle.
