« L’accord signé entre les États-Unis et l’Iran est catastrophique pour la sécurité d’Israël »
Entrevue avec Raphaël Jerusalmy, spécialiste israélien des questions militaires et de sécurité
Par Elias Levy
L’accord conclu entre les États-Unis et l’Iran suscite de vives inquiétudes en Israël, où plusieurs observateurs y voient un tournant stratégique aux conséquences potentiellement majeures pour la sécurité de l’État hébreu et l’équilibre du Moyen-Orient.
Ancien lieutenant-colonel de Tsahal, ex-officier du renseignement militaire israélien et spécialiste reconnu des questions de sécurité, Raphaël Jerusalmy est un observateur averti des réalités israéliennes et un fin analyste des stratégies militaires et opérationnelles.
Il nous livre son point de vue sur les répercussions de l’accord américano-iranien, le sentiment de désillusion qui règne en Israël à l’égard de Donald Trump, ainsi que sur les défis auxquels est confronté le gouvernement de Benyamin Netanyahou dans un contexte régional bouillonnant.
Raphaël Jerusalmy a accordé, le 18 juin, une entrevue par visioconférence à La Voix sépharade depuis Tel-Aviv. Cet entretien s’est déroulé avant les nombreux soubresauts et revirements qu’a connus cette guerre.
Le protocole d’accord signé entre les États-Unis et l’Iran le 17 juin dernier inquiète-t-il les Israéliens ?
La majorité des Israéliens ressentent une immense déception et un sentiment de trahison à l’égard de Donald Trump, car c’est la sécurité du pays qui est en jeu. Ils sont inquiets et même angoissés.
D’une part, ce protocole d’accord limite la liberté d’action d’Israël. D’autre part, les Gardiens de la Révolution vont se renforcer, s’enrichir et reconstruire leur arsenal de missiles balistiques. Selon le document, les États-Unis faciliteraient la création d’un fonds de 300 milliards de dollars américains destiné à la reconstruction de l’Iran.
Israël risque de voir sa capacité de défense restreinte tout en demeurant dépendant de l’approvisionnement américain en munitions et en matériel militaire. C’est extrêmement préoccupant.
Le chef d’état-major de Tsahal, Eyal Zamir, a qualifié cet accord de « catastrophique ».
Oui. Il a demandé au gouvernement de ne pas céder et de maintenir la présence de Tsahal dans le sud du Liban.
Selon les dernières informations, une zone tampon d’environ dix kilomètres de largeur serait maintenue entre la frontière israélienne et le Liban. Tsahal souhaite également conserver sa liberté d’intervention lorsque la situation l’exigera.
Pour l’instant, Benyamin Netanyahou semble tenir tête à Donald Trump sur cette question.
L’atmosphère en Israël est morose.
Trois peuples ont été trahis, selon moi : d’abord, le peuple iranien, abandonné à son sort ; ensuite, le peuple libanais, qui aspire lui aussi à se libérer de l’emprise iranienne ; enfin Israël, allié historique des États-Unis, sans lequel Washington n’aurait jamais obtenu la position de force qui lui permet aujourd’hui de négocier avec Téhéran.
Beaucoup d’Israéliens estiment que cet accord n’aboutira pas ou qu’il ne résistera pas à l’épreuve du temps. Nous sommes donc relativement optimistes sur le long terme, dans la mesure où les Iraniens n’ont absolument pas l’intention d’abandonner quoi que ce soit. On ne peut pas leur faire confiance.
Cependant, dans l’immédiat, la situation est extrêmement grave pour la sécurité de l’État d’Israël, puisqu’on nous lie les mains en ce qui concerne notre défense légitime face à la menace iranienne.
Donald Trump a déclaré que les Iraniens ont le droit de posséder des missiles balistiques.
C’est l’une des plus grandes absurdités que l’on puisse entendre sur les plans militaire et géostratégique. Trump peut tenir ce discours parce que l’Iran n’est pas un pays limitrophe des États-Unis. Si les Iraniens se trouvaient aux portes de Washington, son attitude serait tout autre.
Dire que les missiles balistiques iraniens ne représentent pas un problème est une erreur majeure, surtout lorsqu’ils sont entre les mains d’un régime fondamentaliste qui déstabilise toute une région. Les Saoudiens, les Émiratis ou les Égyptiens possèdent eux aussi des missiles, mais ils ne constituent pas des forces déstabilisatrices comparables à celles du régime iranien.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans cet accord ?
Le fait qu’Israël n’y soit même pas mentionné.
L’article 2 prévoit que l’Iran et les États-Unis s’engageront à respecter l’intégrité territoriale l’un de l’autre, comme si les Iraniens avaient l’intention d’envahir les États-Unis.
L’article 1 porte sur le Liban, ce qui est particulièrement problématique. Israël n’est pas mentionné, alors que le Liban ne l’est que d’un point de vue géographique. Pourtant, Beyrouth partage avec Jérusalem un objectif essentiel : désarmer le Hezbollah et mettre fin à la tutelle iranienne.
Les Libanais ne souhaitent pas la présence de Tsahal sur leur territoire souverain, ce qui est compréhensible politiquement, mais ils partagent le même agenda qu’Israël : se débarrasser de l’influence iranienne. Une fois cette question réglée, Libanais et Israéliens pourront gérer leurs différends.
Tout cela est complètement ignoré dans le protocole.
Le lien établi entre cet accord et la situation entre le Liban et Israël est artificiel. Certes, l’Iran soutient logistiquement le Hezbollah, mais il n’existe aucun rapport direct justifiant l’inclusion du Liban dans ce traité.
De plus, les Libanais et les Israéliens n’ont même pas été consultés. On définit donc des clauses concernant des parties qui ne participent même pas à l’accord. C’est totalement absurde !
La question nucléaire demeure aussi très vague puisqu’elle devra être renégociée.
Oui. Cette question très sensible est encore plus diluée que l’uranium enrichi lui-même ! L’article 8 prévoit que l’uranium enrichi demeurera sur le territoire iranien. Or, aucun mécanisme de contrôle sérieux n’est précisé. Comment vérifier que l’Iran ne réenrichit pas de l’uranium ? Comment s’assurer qu’il n’en dissimule pas une partie ? Rien n’est prévu à cet effet.
Nous avons déjà connu ce type de situation avec le plan Trump pour Gaza. Il comportait vingt points, et celui-ci est resté bloqué au deuxième. Je suis convaincu que le même scénario est appelé à se répéter.
Les soixante jours de négociation annoncés deviendront probablement cent-vingt jours, voire davantage. Cette situation arrange Trump, car les Iraniens feront traîner les négociations. Il pourra alors affirmer que les discussions progressent et tenter de maintenir ce processus jusqu’aux élections de mi-mandat.
Rien n’exclut donc un recours à la force si les négociations échouent ?
Tout est possible. Là où Trump se tire une balle dans le pied, c’est en ayant lié cet accord au Liban. Le Hezbollah obéit aux directives du Guide suprême, Ali Khamenei, et des Gardiens de la Révolution. S’il frappait à nouveau des localités israéliennes, Israël réagirait avec force. Les Iraniens pourraient alors entrer directement dans le conflit et les affrontements repartiraient de plus belle.
Le principal point faible de ce protocole, c’est le Liban. C’est là que pourrait surgir l’étincelle susceptible de rallumer l’incendie.
Les infrastructures nucléaires et militaires iraniennes ont-elles été sérieusement endommagées à la suite des frappes conjointes israélo-américaines de l’hiver dernier ?
Politiquement, le régime de Téhéran ne s’est pas effondré parce qu’aucune décision n’a été prise pour l’affaiblir durablement ni sur le plan politique ni sur le plan économique. Au contraire, des milliards de dollars pourraient bientôt être injectés dans le cadre d’un fonds de reconstruction.
Militairement, en revanche, le Hezbollah et les Gardiens de la Révolution ont été considérablement affaiblis.
Des milliers de combattants du Hezbollah ont été éliminés et de nombreuses infrastructures militaires ont été détruites.
En Iran, il reste des drones et des missiles de croisière, mais, selon le Commandement central des États-Unis (CENTCOM), près de 90 % de l’industrie militaire iranienne aurait été détruite.
Avant les frappes, l’Iran pouvait produire entre 200 et 300 missiles par mois. Aujourd’hui, sa capacité serait réduite à environ 30 ou 40 missiles mensuels.
Concernant les missiles balistiques, qui représentent la véritable menace pour Israël, il en resterait environ 850 sur plus de 2000. Il subsisterait également quelque 300 lanceurs.
La menace demeure réelle, mais elle est beaucoup plus limitée qu’auparavant.
Par ailleurs, Israël conserve pour l’instant la supériorité aérienne au-dessus de l’Iran. Si une nouvelle opération devenait nécessaire dans les prochaines semaines ou les prochains mois, Tsahal pourrait agir relativement facilement puisque les défenses antiaériennes iraniennes ont été fortement dégradées.
Peut-on parler d’une faillite stratégique dans la manière dont l’opération militaire américano-israélienne contre l’Iran a été menée ?
La véritable faillite a été de ne pas mener l’opération jusqu’à son terme. Le chef du Mossad, David Barnea, s’est rendu à quatre reprises à la Maison-Blanche. Il a présenté à Trump un plan très clair d’une durée d’un an : trois mois d’offensive militaire intensive, six mois d’étranglement économique du régime et trois mois consacrés au soutien d’un soulèvement populaire iranien, avec intervention de forces spéciales au sol.
Après deux mois, Trump a reculé.
Pourtant, les Américains et les Israéliens avaient travaillé de manière remarquable. Environ 30 000 cibles avaient été visées et une grande partie des objectifs militaires atteints.
Trump est influencé par son ego, par Wall Street, mais surtout par ses conseillers. Lors de son retour à la Maison-Blanche, il a écarté la plupart des spécialistes du Proche-Orient qui ne partageaient pas ses orientations politiques. Il s’est ainsi retrouvé largement dépendant de Jared Kushner et de Steve Witkoff, deux hommes intelligents et habiles, mais qui ne sont pas des experts du Proche-Orient.
Selon moi, il a également subi l’influence de conseillers liés au Qatar, notamment Ali Al-Thawadi, personnage particulièrement influent dans son entourage. Ce dernier aurait joué un rôle majeur dans les négociations avec Téhéran et dans la décision de mettre fin aux opérations militaires.
À quelques mois des élections législatives israéliennes, Benyamin Netanyahou est-il affaibli politiquement ?
Il est affaibli à la fois à l’extérieur et, progressivement, à l’intérieur.
L’opposition peine toujours à s’unir, mais des tensions apparaissent au sein même du Likoud.
Plusieurs personnalités ambitieuses souhaiteraient prendre sa place, notamment Yuli Edelstein et Gideon Sa’ar. Des rivalités internes au sein du Likoud fragilisent son autorité.
Par ailleurs, sa dépendance accrue envers les partis ultra-orthodoxes et les formations de la droite radicale complique sa situation. Certains électeurs, notamment parmi les réservistes, contestent par exemple les exemptions militaires accordées aux ultra-orthodoxes.
Cela dit, Benyamin Netanyahou demeure un stratège politique expérimenté et conserve une grande capacité à construire des coalitions gouvernementales.
Cependant, le protocole d’accord signé entre Washington et Téhéran constitue pour lui une véritable gifle politique. Beaucoup d’Israéliens considèrent qu’il a tout misé sur Trump au détriment des relations avec le Parti démocrate américain.
Aujourd’hui, une majorité d’Israéliens attend de lui qu’il ne cède pas aux pressions américaines concernant le Liban.
Les Israéliens sont-ils inquiets de voir s’éroder l’alliance historique entre Israël et les États-Unis ?
Oui. Depuis plusieurs mois, Israël se prépare à devenir plus autonome.
Cela se traduit d’abord par une augmentation très importante de la production militaire nationale. Les usines de fabrication d’armes fonctionnent à plein régime et les investissements dans la recherche et le développement se multiplient.
Beaucoup anticipent une éventuelle victoire démocrate lors des prochaines élections américaines. Une partie importante de la gauche démocrate est devenue très critique à l’égard d’Israël, ce qui suscite des inquiétudes.
Israël se prépare à la fin progressive de l’aide financière américaine. À terme, la relation pourrait évoluer vers un partenariat commercial classique.
Israël deviendrait alors un client à part entière de l’industrie militaire américaine, achetant son équipement au moyen de contrats commerciaux plutôt que grâce à une aide gouvernementale.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans cet accord entre les États-Unis et l’Iran ? Quelle sera la marge de manœuvre d’Israël ?
À court terme, Israël conserve les capacités militaires nécessaires pour se défendre et, si besoin, frapper l’Iran. Les dommages infligés aux infrastructures iraniennes lui confèrent encore une latitude d’action importante.
À long terme, en revanche, les risques sont beaucoup plus élevés.
Les pays du Golfe sont probablement encore plus inquiets qu’Israël, car ils ne disposent pas des mêmes capacités militaires.
Mon inquiétude principale concerne la faiblesse croissante du monde occidental face aux mouvements djihadistes et salafistes. À mes yeux, la communauté internationale se laisse trop souvent tromper ou intimider.
Le pouvoir de dissuasion des États-Unis s’est affaibli. L’Union européenne et l’OTAN apparaissent également affaiblies.
Paradoxalement, la seule puissance capable aujourd’hui de jouer un rôle stabilisateur pourrait être la Chine. Pékin n’a aucun intérêt à voir le Moyen-Orient sombrer dans le chaos.
Je pense d’ailleurs qu’un élément important s’est joué lors de la dernière visite de Trump à Pékin. Quelque chose s’est produit à ce moment-là qui a influencé sa décision de modifier son approche envers l’Iran. Certains analystes avancent même que Xi Jinping et Donald Trump se seraient entendus sur une forme de partage des zones d’influence : « Je prends Cuba, tu prends Taïwan, je prends le Groenland… »
Les Chinois pourraient être les seuls à disposer d’une influence suffisante pour contenir les ambitions iraniennes, parce qu’un Moyen-Orient déstabilisé ne sert pas leurs intérêts stratégiques.
