Les paradoxes de l’intégration : l’Europe et les Juifs
Entrevue avec le philosophe Bruno Karsenti
Par Elias Levy
Quel avenir pour les Juifs d’Europe ? Dans un essai brillant, Les paradoxes de l’intégration : l’Europe et les Juifs (éditions Calmann-Lévy, collection « Diaspora », 2025), le philosophe Bruno Karsenti dresse le constat d’une crise simultanée du modèle européen et du traitement de la minorité juive.
À travers le cas juif, il étaye une réflexion profonde sur ce que signifie aujourd’hui l’intégration des minorités dans un monde où celles-ci sont souvent stigmatisées et malmenées.
Bruno Karsenti est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris. Il est l’un des fondateurs de l’excellente revue d’idées K, les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle, à laquelle il contribue régulièrement.
Il a accordé une entrevue par visioconférence à La Voix sépharade.
Vous développez dans votre livre la thèse du paradoxe de l’intégration des Juifs européens. En quoi l’émancipation des Juifs en Europe a-t-elle été à la fois une promesse et
une impasse ?
Ça a été une promesse parce qu’elle a constitué, au fond – à partir de la France d’abord – la réalisation de ce que la religion n’avait pas pu produire : l’implication des Juifs dans le destin commun des peuples d’Europe, sur le plan de la vie politique.
À distance du refus de conversion et des tentatives de conversion forcée qui avaient jalonné toute l’époque prémoderne, l’émancipation des Juifs a pris la forme d’une proposition, qui était tout de même une forme de demande de « conversion », de changement dans leur manière d’être juif, et elle fut acceptée par les Juifs.
Du point de vue de ceux qui faisaient cette proposition, la promesse était que les Juifs pourraient rester Juifs tout en participant à la politique commune de peuples devenus nationaux. Et l’alliance se noua, tant que bien mal, tout au long du XIXe siècle, à l’échelle de toute l’Europe.
C’est donc une promesse, mais qui s’est très vite révélée beaucoup plus difficile à réaliser que pour d’autres catégories de la population, par exemple les protestants, qui avaient eux aussi un long passé de persécutions, parce que, dans le cas des Juifs, c’est l’antisémitisme qui a immédiatement accompagné cette promesse. Ils furent donc intégrés, et à nouveau discriminés au sein du processus d’intégration.
La France est un cas d’école ?
Oui. Entre 1791, moment légal de l’émancipation, et 1808, avec le décret infâme de Napoléon, qui fait des Juifs de l’Est une exception à l’égalité, en abolissant les dettes dont ils étaient créanciers auprès de leurs concitoyens non juifs, on voit bien l’ambivalence se mettre en place. On a donc, au cœur même du projet émancipateur, une manifestation immédiate d’antisémitisme.
Et au fond, l’antisémitisme va croître et gagner l’Europe de l’émancipation comme le revers même de l’égalité obtenue par les Juifs.
Si l’on considère l’ensemble du continent européen, ce processus d’émancipation mettra près de trois quarts de siècle à se réaliser, et même davantage si l’on inclut la Russie, où l’égalité des Juifs ne sera acquise qu’avec la révolution soviétique de 1917.
Entre 1791, 1870 et, plus tard, 1917, on observe un processus irrépressible d’égalisation et d’émancipation, accompagné simultanément par la montée de formes nouvelles de haine, de persécution et de discrimination correspondant à l’antisémitisme moderne.
C’est en ce sens que l’émancipation est à la fois une promesse et un échec : un échec de la parfaite égalité et de la reconnaissance pleine et entière d’une vie juive en Europe.
L’antisémitisme contemporain est-il un produit interne de l’État-nation européen plutôt qu’une survivance médiévale ?
Oui, incontestablement.
Mon livre se fonde sur une vision assez tranchée du processus de la haine des Juifs. Celle-ci remonte aux origines du christianisme, se manifeste pleinement au Moyen Âge et connaît une transformation majeure avec leur émancipation.
L’antisémitisme moderne est spécifique. On passe d’une haine fondée sur la séparation
–une séparation voulue par les Juifs et détestée comme telle – à une haine fondée sur une intégration jugée détournée et faussée par les juifs.
Les Juifs sont alors accusés d’utiliser leur intégration pour faire avancer leurs intérêts, au détriment de la nation.
Ce n’est pas une disparition de la séparation, mais une séparation cachée, accompagnée de la dénonciation d’une intégration jugée corrompue.
C’est quelque chose de très spécifique à l’antisémitisme moderne, qui procède directement de l’État-nation, dans lequel Juifs et non-Juifs vivent comme citoyens apparemment égaux.
C’est dans ce contexte que la question raciale et biologique devient centrale.
Certes, des prémices existaient déjà avec les statuts de la pureté de sang dans l’Espagne de la Renaissance, qui affirmaient que les conversos restaient biologiquement impurs. Le grand historien américain Yosef Hayim Yerushalmi a très bien montré que le statut des conversos contenait déjà les racines de l’antisémitisme racial moderne.
Les schèmes de haine pré-modernes ne disparaissent pas ; ils sont transformés et métabolisés dans une nouvelle grammaire anti-juive à partir du XIXe siècle.
Le retour de l’antisémitisme est-il le signe d’une crise plus large du projet européen ?
Oui. Le livre établit un lien direct entre le renouveau de l’antisémitisme et la crise du projet européen.
Le projet européen, tel qu’il a été bâti après la Seconde Guerre mondiale, reposait sur des principes fondamentaux : paix, prospérité et justice sociale, incluant la reconnaissance et la protection des minorités.
L’expérience de la Shoah constituait la négation absolue de ce projet. L’antisémitisme était perçu comme la négation même de l’Europe que l’on désirait reconstruire.
Mais dès lors que l’Europe doute de sa singularité – notamment de sa capacité unique à protéger les minorités –, le statut des Juifs devient soit indifférent, soit gênant. Pourquoi gênant ? Parce que les Juifs rappellent à l’Europe son devoir le plus élevé et le plus distinctif.
La crise actuelle tient en grande partie à l’incapacité de l’Europe à articuler deux mémoires : la culpabilité liée à la Shoah et celle liée au colonialisme.
Ce mauvais réglage a aujourd’hui des effets délétères pour les Juifs.
Comment analysez-vous la situation actuelle des Juifs européens, pris entre intégration civique, insécurité identitaire et rapport à Israël ?
C’est une situation extrêmement compliquée, marquée par un sentiment profond de trahison.
Rien n’allait de soi dans le fait que les Juifs choisissent de rester en Europe après la Shoah. La renaissance d’une vie juive consistante, notamment en France à partir des années 1960 et l’arrivée des Juifs des anciennes colonies, a rendu possible une croyance renouvelée en l’Europe.
Israël joue ici un rôle central. Pour les Juifs européens, il est à la fois un État-abri et le complément de la promesse européenne renouvelée d’un « plus jamais ça ».
Lorsque cette promesse post-45 s’effrite – et c’est le cas depuis les années 2000 avec la montée de crimes antisémites – le lien se fragilise.
Ces violences vont jusqu’à l’extrême, y compris le meurtre d’enfants juifs, ce qui constitue une rupture morale majeure et une faillite des États européens en ce qui a trait à leurs engagements fondamentaux.
Dans le même temps, Israël se transforme : un État fort, de moins en moins inscrit dans une matrice européenne, se rapprochant davantage des États-Unis.
Les Juifs européens se retrouvent ainsi privés de leurs deux appuis principaux.
L’État d’Israël a-t-il reconfiguré le rapport des Juifs à l’Europe et celui de l’Europe aux Juifs ?
Oui, profondément.
La déclaration d’indépendance d’Israël est basée sur un projet démocratique fondé sur l’égalité citoyenne et la coexistence pacifique avec les États de la région. Mais du fait de la question palestinienne jamais réellement affrontée, les deux aspects de l’engagement sont restés problématiques. La question centrale à laquelle est confrontée Israël depuis sa création demeure celle de l’égalité interne pleine et entière entre ses citoyens, et donc du traitement de la minorité palestinienne. Et elle est celle de se situer par rapport au projet national palestinien, sans déroger aux exigences de sécurité qui s’imposent – et donc sans céder sur le terrorisme et la volonté d’anéantissement d’Israël que ce projet n’a cessé d’exprimer – mais sans nier non plus sa légitimité.
C’est à l’aune de son statut de démocratie, une démocratrie confrontée à des exigences très difficiles, qu’Israël est jugé par l’Europe.
Mais depuis 1967, les contradictions se sont accusées plutôt qu’elles n’ont été surmontées. Les tensions actuelles, notamment liées à la colonisation post-1967 qui est devenue encouragée par les gouvernements de droite, contribuent à une reconfiguration des relations entre Israël et l’Europe, dans un contexte géopolitique extrêmement instable.
Quel regard portez-vous sur la recrudescence actuelle de l’antisémitisme, notamment en France ?
L’antisionisme est devenu une idéologie extrêmement puissante.
Le 7 octobre 2023 a été une épreuve et un révélateur.
L’évidence, c’est qu’il s’agissait d’un massacre antisémite. Et pourtant, ce caractère antisémite a été immédiatement remis en question, notamment par une partie des élites intellectuelles des pays occidentaux. Les politiques, globalement, l’ont reconnu. L’opinion publique aussi. Mais dans une partie importante lds élites éclairées, sous le prétexte de la contextualisation, on a relativisé et parfois même dissous le caractère antisémite de l’attaque du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas.
Ce déni révèle une crise profonde de la conscience européenne.
Aujourd’hui, l’antisémitisme se focalise sur l’illégitimité d’Israël et sur le refus de toute existence politique juive autonome. Elle est là, la racine du problème : une pensée européenne qui cherche à se former désormais sans les Juifs, en passant par pertes et profits la singularité de leur condition.
Si l’Europe devait tirer une leçon décisive de son histoire avec les Juifs, laquelle serait-elle ?
L’Europe devrait comprendre que l’émancipation ne concerne pas seulement des individus abstraits, mais des individus d’autant plus libres qu’ils peuvent conserver leurs appartenances, et y puiser les ressources pour une adhésion au projet politique commun à tous.
C’est cela, fondamentalement, que l’Europe devrait retenir de son histoire avec les Juifs. Elle n’en serait alors que plus avisée dans sa politique générale à l’égard de toutes les minorités.
