Les nouveaux antisémites, un livre-enquête choc de Nora Bussigny
Par Elias Levy
Pendant près de deux ans, la journaliste d’investigation Nora Bussigny a infiltré des amphithéâtres universitaires et des rassemblements organisés en soutien à la Palestine par des organisations de gauche, des syndicats, des collectifs féministes et des militants intersectionnels.
Elle a vécu en direct la haine féroce éructée par des militants radicalisés contre Israël, et souvent contre les Juifs : un antisémitisme totalement décomplexé.
Les conclusions de son enquête audacieuse sont sidérantes. Elle relate cette immersion dans les rangs de l’ultragauche dans un livre-enquête édifiant et richement documenté, qui donne froid dans le dos, Les nouveaux antisémites (éditions Albin Michel, 2025).
Journaliste au magazine Le Point et à l’hebdomadaire Franc-Tireur, Nora Bussigny est également l’autrice d’un premier ouvrage remarqué, Les nouveaux inquisiteurs (éditions Albin Michel, 2023).
Elle a accordé une entrevue par visioconférence à La Voix sépharade depuis Paris.
Comment vous êtes-vous infiltrée dans les milieux de l’ultragauche ? Avez-vous craint d’être démasquée ?
J’avais déjà l’expérience de ma précédente enquête. J’utilise de vraies identités numériques, avec des abonnés, des publications et un historique militant crédible. Pourtant, j’ai failli être démasquée plusieurs fois au début : il m’est arrivé de dire « Israël » alors qu’ils exigent qu’on dise « entité sioniste », ou « Tsahal » au lieu d’« armée génocidaire ». J’ai dû ajuster ma légende très rapidement pour adopter leurs codes sémantiques.
Le titre de votre livre évoque le « nouvel antisémitisme ». Pourtant, ce terme galvaudé est utilisé depuis le début des années 2000. Qu’y a-t-il de réellement nouveau aujourd’hui ?
Vous avez raison. Les tropes antisémites ressassés par les militants antisionistes n’ont rien de nouveau. Ce qui change, ce sont les vecteurs. Les réseaux sociaux – TikTok en premier lieu, suivi de X (ex-Twitter) – jouent un rôle majeur dans la diffusion de ce discours, notamment auprès de la génération Z (les jeunes nés environ entre 1997 et 2012).
On fait face à un antisémitisme décomplexé, normalisé dans les milieux féministes, associatifs de gauche ou syndicaux. Ce qui est frappant, c’est le déni systématique : ces militants nient tout antisémitisme alors qu’ils emploient des tropes classiques : « Les sionistes contrôlent les médias, le gouvernement, l’argent… » C’est une rhétorique identique à celle de l’extrême droite historique.
Diriez-vous que, sur le plan politique, le parti La France insoumise (LFI), dirigé par Jean-Luc Mélenchon, est aujourd’hui l’un des principaux vecteurs de cet antisémitisme ?
Oui, tout à fait. J’ai particulièrement étudié le cas de Rima Hassan. Je voulais montrer comment une obsession pour les Juifs peut se dissimuler derrière un prétendu soutien à la cause palestinienne.
On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein : plusieurs élus de LFI, dont Rima Hassan, rappellent en permanence la judéité de Jeffrey Epstein, ses supposées relations avec Israël, évoquent un complot du Mossad… pour lier systématiquement les crimes d’Epstein à Israël, tout en niant tout biais antisémite.
Vous retracez le parcours de Rima Hassan et l’on découvre, à notre grand étonnement, qu’elle a eu une relation amoureuse avec un Juif.
Ce qui n’a rien d’étonnant en soi. Ce qui m’intéressait, c’était son obsession : suivre des cours d’hébreu en secret, participer à des fêtes juives alors que la famille de son ex-fiancé était très laïque, et cette volonté permanente de débattre d’Israël avec toute personne ayant des origines juives.
Puis, progressivement, son discours s’est radicalisé.
Quelques jours avant le 7 octobre 2023, elle affirmait publiquement qu’elle ne soutiendrait jamais la destruction d’Israël. Pourtant, le 7 octobre, elle ne pouvait contenir sa rage contre les figures de gauche qui ont condamné ces attaques terroristes barbares. J’ai pu récupérer et diffuser des tweets qu’elle a effacés depuis.
Vous montrez aussi que tout un écosystème militant – syndicats, associations féministes, parfois même des mairies – participe à cette radicalisation.
Oui. L’objectif du livre est de démontrer comment une empathie légitime pour les civils palestiniens est instrumentalisée par des organisations qui transforment ce soutien en discours proterroriste.
Cela se fait aussi grâce au soutien d’élus qui mettent des salles municipales à la disposition d’organisations comme Samidoun, liée au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), classé terroriste par l’Union européenne et plusieurs pays occidentaux.
Après la sortie du livre, j’ai d’ailleurs été auditionnée à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste.
Vous évoquez aussi la manipulation des réseaux sociaux, notamment Wikipédia, à travers lesquels des militants propalestiniens s’escriment à réécrire le narratif du 7 octobre.
Oui. J’ai participé à une formation de manipulation de Wikipédia. On y retrouve les mêmes stéréotypes antisémites pour orienter le récit du 7 octobre. Comme Wikipédia est l’un des sites les plus consultés au monde et nourrit l’intelligence artificielle (IA), cela contribue à un véritable révisionnisme numérique à l’échelle mondiale.
La génération Z va bientôt voter. Est-ce une source d’inquiétude pour vous ?
En France, cette génération sera « primo-votante » pour les élections municipales de 2026 et pour la présidentielle de 2027.
Elle est extrêmement polarisée et soutient massivement des figures radicales : soit Rima Hassan, soit Jordan Bardella. On ne doit pas sous-estimer son impact. Aux États-Unis, on a pu mesurer cet impact avec l’élection à la mairie de New York de Zohran Mamdani, surnommé « le maire TikTok », appuyé par la jeunesse, malgré son antisionisme violent.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de l’antisémitisme en France et aux États-Unis, où vous avez aussi enquêté ?
Les campus en France, en Belgique ou aux États-Unis sont des lieux centraux de diffusion de l’antisémitisme. Au début de mon enquête, j’étais pessimiste. Mais les récents massacres en Iran ont créé une fracture : il devient difficile pour cette jeunesse de soutenir un régime oppressif, responsable de dizaines de milliers de morts, tout en se prétendant progressiste. Elle est confrontée à une contradiction : dénoncer ces crimes perpétrés par le régime iranien revient à critiquer le principal allié du Hamas. Il y a donc là un bug dans leur matrice idéologique, ce qui me rend un peu plus optimiste.
Sort-on indemne d’une enquête comme celle-là ?
Psychologiquement, ce fut éprouvant. La sortie du livre a déclenché une violence inouïe. J’ai dû limiter mes interventions télévisées pour atténuer le cyberharcèlement. Lors de la promotion, j’ai été placée sous protection policière en raison de menaces de mort caractérisées. Comme je suis d’origine franco-marocaine et non juive, ces milieux me considèrent comme une « traîtresse ». C’est un prix lourd à payer, mais nécessaire pour la vérité de l’enquête.
