Les Maisons Kehilla : loger dignement les plus vulnérables
Entrevue avec Dean Mendel et Yohan Ohayon
Par Elias Levy
Les Maisons Kehilla (www.lesmaisonskehilla.org) représentent aujourd’hui l’un des projets communautaires les plus ambitieux et structurants de la communauté juive de Montréal. Créé pour répondre à un besoin devenu urgent, celui de loger dignement des personnes et des familles vulnérables, cet organisme à but non lucratif a développé, au fil des années, un véritable réseau d’habitations abordables, devenu un modèle à la fois social, immobilier et humain.
Dans un contexte où les perspectives économiques s’assombrissent et où la pauvreté progresse, l’accès à un logement stable et abordable est devenu un enjeu de société majeur. C’est précisément ce défi que Les Maisons Kehilla ont choisi de relever.
Aujourd’hui, l’organisme gère huit immeubles résidentiels situés dans les quartiers de Côte-Saint-Luc et de Côte-des-Neiges. Plus d’un millier de personnes y vivent, réparties dans 958 appartements comprenant des logements sociaux, hautement subventionnés, et des logements abordables, dont les loyers sont nettement inférieurs à ceux du marché. Pour de nombreuses familles, cette différence représente la possibilité de consacrer moins de la moitié de leurs revenus au logement, un changement qui transforme leur quotidien.
La phase III du projet Kehilla vient d’être lancée.
Dean Mendel, président des Maisons Kehilla, et Yohan Ohayon, directeur, tous deux forts d’une expérience éprouvée dans le domaine du développement immobilier, nous présentent cette nouvelle étape, qui marque un tournant dans l’histoire de l’organisme.
Dean Mendel explique que l’idée des Maisons Kehilla a émergé en 2014. À l’époque, la communauté faisait face à un manque évident de logements abordables et sécuritaires pour ses membres les plus vulnérables.
« Nous savions qu’il fallait créer un réseau structuré, pas seulement offrir des solutions ponctuelles. Il était évident que nous avions besoin de réponses qui non seulement réduisaient la pauvreté, mais s’attaquaient également à ses causes structurelles. »
Pourtant, ce n’est qu’en 2020, en pleine pandémie, que le premier immeuble a été livré. Malgré les défis logistiques et sanitaires, l’équipe a réussi à construire un bâtiment moderne, fonctionnel et adapté aux besoins de ses résidents.
Depuis, le projet a pris une ampleur considérable. Un deuxième immeuble a été acquis il y a deux ans, et Kehilla III s’annonce comme le plus important développement à ce jour.
« Ce qui était une initiative presque expérimentale est devenu un réseau solide, avec une vision à long terme et une capacité d’impact que nous n’aurions jamais imaginée », explique Dean Mendel.
Pour mener à bien un projet aussi ambitieux, le conseil d’administration, composé d’experts incluant Dean Mendel et Yohan Ohayon, a réuni des compétences pointues en immobilier, en construction, en architecture et en gestion de projets. L’objectif était de dépasser le modèle traditionnel de soutien communautaire afin de bâtir un véritable écosystème résidentiel durable.
Yohan Ohayon insiste sur le rôle déterminant du leadership de Dean Mendel « Il existait des initiatives comme les maisons Caldwell ou B’nai Brith, mais rien qui répondait spécifiquement aux besoins des familles vulnérables, des familles monoparentales, des personnes seules, des jeunes adultes en difficulté ou des personnes neurodivergentes. »
Les Maisons Kehilla s’inspirent ainsi de modèles nord-américains où le logement devient un levier d’intégration sociale et de stabilité.
Dean Mendel et Yohan Ohayon tiennent à souligner le « rôle essentiel » joué par l’équipe de « professionnels chevronnés et très dévoués » qui gère Les Maisons Kehilla.
La troisième phase du projet marque une étape décisive. Kehilla III sera un immeuble de 203 unités – une, deux et trois chambres –, conçu pour accueillir une diversité de résidents : individus, couples, familles, familles monoparentales, personnes âgées et personnes neurodivergentes. Situé à la frontière de Côte-Saint-Luc et de NDG, au cœur de la vie juive montréalaise, l’édifice comptera 18 étages et offrira de vastes espaces communs destinés à favoriser la vie communautaire : salles polyvalentes, espaces de rencontre, lieux de programmation sociale.
Sur les 203 unités, 152 seront des logements sociaux où les résidents ne paieront que 25 % de leurs revenus, et 51 seront des logements abordables, environ 20 % sous les prix du marché. Concrètement, cela signifie que des familles vulnérables pourront vivre dans un logement de deux ou trois chambres pour 600 $ ou 700 $ par mois, indique Dean Mendel.
« C’est un changement de vie radical, affirme Yohan Ohayon. Et ce n’est que la première étape : nous voulons accompagner ces familles dans leur parcours, les aider à stabiliser leur situation, à améliorer leur santé mentale, leur sécurité financière et leur intégration sociale. »
La construction doit débuter sous peu, pour une livraison prévue en juillet 2028, un échéancier réaliste compte tenu de l’ampleur du projet.
Le coût total de Kehilla III est estimé à environ 70 millions de dollars. Un montant considérable, rendu possible grâce à la grande générosité de notre communauté.
« Ce projet n’aurait jamais vu le jour sans l’engagement exceptionnel de nos donateurs. Dean Mendel a mobilisé un groupe de philanthropes visionnaires, convaincus que le logement est la base de tout : stabilité, dignité, santé mentale, réussite scolaire, intégration sociale », dit Yohan Ohayon.
La contribution des donateurs s’élève déjà à près de 18 millions de dollars, mais le soutien gouvernemental demeure essentiel. Les Maisons Kehilla ont besoin d’environ 25 millions en subventions provinciales, ainsi que d’un financement annuel pour soutenir les logements sociaux. Les démarches administratives sont longues et complexes, mais l’équipe demeure déterminée.
La demande pour ce type de logements ne cesse de croître. La liste d’attente actuelle compte plus de 1000 personnes, soit environ 800 familles. Les Maisons Kehilla ont mis en place un système de priorisation basé sur la chronologie et la vulnérabilité, afin que les personnes en situation critique soient logées en premier.
« Nous avançons vite, mais la demande avance encore plus vite », constate Yohan Ohayon.
L’intégration des personnes neurodivergentes est un pilier du modèle Kehilla. Dans l’immeuble Caldwell, à Côte-Saint-Luc, une dizaine d’unités leur sont réservées. Les Maisons Kehilla travaillent en partenariat avec les agences de services sociaux, comme Ometz, le Centre Cummings et le CIUSSS, qui offrent des services de soutien aux personnes avec des besoins spéciaux. Dans Kehilla III, 10 % des appartements – soit 20 unités – leur seront destinés. Il y aura un moniteur sur place pour leur offrir un encadrement. Le modèle s’adresse à des personnes autonomes, que l’organisme peut accompagner jusqu’à un certain niveau.
Pour Yohan Ohayon, le message est clair : « On peut offrir un soutien financier, des services, des programmes, mais si les gens n’ont pas un toit, tout le reste s’effondre. Le logement est la base de la dignité humaine. »
Dean Mendel ajoute deux points essentiels :
- Kehilla offre un programme de subvention de loyers qui soutient chaque mois 160 familles qui ne peuvent pas attendre un logement, même si elles résident ailleurs ;
- les retombées sont mesurées en continu. Les résultats sont clairs : amélioration de la santé mentale, diminution du stress, meilleure réussite scolaire, stabilité financière accrue, réduction des crises familiales.
Kehilla est synonyme de redonner modestement de l’espoir en des temps difficiles.
