Jacques Dahan, un siècle de mémoire et de transmission

Jacques Dahan vient de célébrer ses 100 ans. Sa mémoire vivace est celle d’un homme optimiste, résolu et résilient qui a traversé les grandes secousses du XXᵉ siècle.
Né à Casablanca le 31 décembre 1925, il appartient à cette génération de Sépharades marocains qui ont connu la guerre, le statut discriminatoire imposé aux Juifs par le gouvernement de Vichy, l’exil, puis la reconstruction d’une nouvelle vie sous des cieux plus cléments, sans jamais rompre avec leurs racines ni avec l’exigence de transmission.
« J’ai vécu un siècle entier. Je n’ai jamais cessé d’être attentif à ce qui m’entourait », confie-t-il avec une lucidité intacte.
Jacques Dahan est né dans une famille profondément ancrée dans l’histoire juive du Maroc. Ses parents étaient originaires de Salé. Son grand-père paternel, figure fortement séduite par la mobilité du monde moderne, avait séjourné aux États-Unis au début du XXᵉ siècle, obtenant la citoyenneté américaine avant de la perdre à la suite d’un retour prolongé au Maroc. Il conserve encore le certificat de naturalisation américaine de son aïeul, méticuleusement archivé dans un classeur.
« Ces papiers racontent une histoire que l’on pourrait croire oubliée, mais qui est pourtant la nôtre », dit-il.
Son enfance est marquée très tôt par une épreuve fondatrice : la mort de sa mère biologique alors qu’il n’a que deux ans et demi. Son père se remarie avec une cousine germaine, selon les usages de l’époque. De cette union naissent six enfants.
Il grandit dans une famille recomposée, soudée par la tradition, le respect et le sens du devoir.
« La famille, c’était notre première protection », résume-t-il simplement.
En septembre 1939, il a treize ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate.
Étudiant au lycée Lyautey de Casablanca, il ressent les premiers effets du régime de Vichy – il me montre fièrement une photo de sa classe en noir et blanc datant de 1940, d’une qualité inouïe, qu’il a précieusement conservée.

« L’administration française avait déjà des relents d’antisémitisme », raconte-t-il.
Il se souvient d’un commissaire français qui lui a refusé catégoriquement un document administratif dont il avait urgemment besoin : « Vous êtes israélite marocain, n’est-ce pas ? Revenez un autre jour », lui lança-t-il sur un ton brusque.
La guerre laissera une empreinte indélébile sur sa mémoire.
Le 8 novembre 1942, il assiste au débarquement américain depuis la fenêtre de sa chambre.
« Je voyais des éclairs à l’horizon… puis des explosions énormes. »
Pendant trois jours, Casablanca est secouée par des bombardements intensifs. Il n’oubliera jamais l’explosion du Pluton, un mouilleur de mines français, le 13 septembre 1939 : « Je n’ai jamais entendu une explosion aussi forte de toute ma vie. Toute la journée, un nuage noir recouvrait la ville. »
La vie quotidienne est marquée par le rationnement et les privations : « Chaque famille avait un carnet avec des coupons pour l’huile, le sucre, la farine, la viande. »
Malgré le climat belliciste qui y règne, la vie religieuse juive se poursuit : « Les synagogues n’ont jamais fermé. Mais il fallait faire preuve de discrétion. »
Son père, commerçant en tissus, subit les effets dévastateurs du krach de 1929, puis du second conflit mondial.
Jacques Dahan entre très jeune dans la vie active pour soutenir financièrement sa famille.
« On n’avait pas le luxe de choisir, il fallait survivre dans une période très difficile. »


Après avoir travaillé pendant plusieurs années dans des bureaux d’avocats, il rejoint une manufacture de vêtements fabriquant des uniformes militaires, fondée par son cousin Benarroch. Il y restera dix-huit ans, jusqu’à devenir directeur commercial. Lorsqu’il quitte l’entreprise, elle compte plus de 300 employés.
« J’ai appris que la réussite n’avait de sens que si elle reposait sur la responsabilité. »
Sous le règne du roi Hassan II, il garde un souvenir nuancé, mais serein du Maroc.
« Nous n’avons pas fui dans la peur, mais nous savions que l’avenir pour les Juifs était incertain. »
Les contraintes économiques et les transformations politiques accélèrent les départs des Juifs.
À l’automne 1965, Jacques Dahan, son épouse, feue Silvia Ohayon, décédée en 2022, et leurs deux enfants, Serge et Katia, émigrent au Canada. Il a 40 ans.
« Nous avons tout quitté, mais nous avions encore l’essentiel : la volonté de reconstruire. Ma très regrettée épouse, Silvia, a été une partenaire de vie exceptionnelle. »
Accueillis par la Hebrew Immigration Aid Society (HIAS) – organisme ancêtre de la Jewish Immigrant Aid Services (JIAS) –, ils s’installent rue Bourret, dans Côte-des-Neiges. Ils fréquentent la synagogue Magen David.
« La communauté juive ashkénaze, établie de très longue date à Montréal, nous a démontré que la solidarité juive n’est pas un vœu pieux, mais une réalité bien tangible. »
Peu de temps après son arrivée, il obtient, par l’entremise de son frère Messod, qui était professeur de mathématiques, un poste de surveillant au Collège français de Montréal. Il gravira rapidement les échelons jusqu’à devenir directeur du collégial. Il y travaillera plus de trente ans, jusqu’à sa retraite, en 1997.
« Le Collège français était en avance sur son temps : multiculturel, ouvert à la diversité. Il y avait des élèves haïtiens, asiatiques, juifs, grecs, québécois de souche… », se souvient-il avec émotion.
Il garde un très beau souvenir de ses élèves : « J’ai eu d’excellents rapports avec les étudiants. »
Pour lui, l’éducation est une mission autant qu’un métier.
Aujourd’hui, à 100 ans, Jacques Dahan n’est pas seulement un témoin, il est un passeur. Il observe le monde avec inquiétude. La résurgence de l’antisémitisme le préoccupe profondément.
« Ce qui me fait peur aujourd’hui, c’est la banalisation d’un antisémitisme de plus en plus virulent. »
Il insiste sur la nécessité de ne plus se taire : « Il faut s’affirmer, dire qui nous sommes, sans crainte. »
À l’instar de l’écrivain et prix Nobel de la paix, feu Elie Wiesel, qu’il admire, il croit à la parole comme forme de résistance.
« On ne guérit pas la haine, mais on peut la combattre par la mémoire et
la transmission. »
Son espoir repose sur les générations futures. Ce qui lui donne de la force, dit-il, ce sont ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. Il suit leurs réussites, leurs voyages, leurs carrières.
Il continue de lire – lorsque nous l’avons rencontré, il était plongé dans les Mémoires de Raymond Aron –, de réfléchir, de transmettre.
Il garde vivants les souvenirs d’un monde disparu, les leçons d’une époque trouble, les valeurs cardinales d’une tradition sépharade millénaire qui a bravé les vicissitudes de l’Histoire.
« Mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants sont ma victoire sur le temps », confie-t-il avec fierté.
Le jour de ses 100 ans, son arrière-petit-fils, Jacob Dahan, a également fêté ses 12 ans. La lignée familiale se perpétue.
À travers Jacques Dahan, c’est un siècle de mémoire vivante qui est transmis, porté par une voix calme, mais ferme.
Ce Sépharade remarquable est convaincu que la dignité humaine, la culture et la vigilance demeurent les meilleurs remparts contre l’oubli.
