« Le 7 octobre nous a appris que plus nous sommes unis, plus nous sommes forts »
Entrevue avec Patrick Essiminy, président du CA de la Fédération CJA
Par Elias Levy
Après deux années particulièrement éprouvantes pour les communautés juives de la diaspora, Patrick Essiminy, nouveau président du conseil d’administration de la Fédération CJA, aborde l’avenir de notre communauté avec un optimisme lucide et résolu.
En entrevue avec La Voix sépharade, il apparaît rapidement que cet avocat, associé au cabinet Stikeman Elliott, maîtrise en profondeur les dossiers majeurs pilotés par la Fédération CJA ainsi que les enjeux de taille auxquels notre communauté est confrontée depuis les événements tragiques du 7 octobre 2023.
Le parcours communautaire de Patrick Essiminy est remarquable. Depuis le début des années 1990, il s’est engagé bénévolement dans des fonctions de premier plan au sein de nombreux organismes de la communauté juive de Montréal : membre fondateur de la Chambre de commerce juive, créée sous l’égide de la Fédération CJA ; président de la Congrégation Nahar Chalom, à Hampstead ; président du conseil d’administration du Centre de la petite enfance (CPE) du Centre communautaire juif (CCJ) ; président de l’École Akiva ; président de la philanthropie sépharade de l’Appel juif unifié. Il a également assumé, pendant deux ans, la vice-présidence de la Fédération CJA avant son mandat actuel.
Quels sont actuellement les dossiers prioritaires pour la Fédération CJA ?
Chaque président arrive avec ses priorités, mais doit aussi gérer les dossiers déjà en cours.
Le premier dossier est sans conteste l’élaboration du nouveau plan stratégique. Le plan quinquennal actuel est arrivé à échéance en 2025, et le prochain devra être présenté à l’assemblée générale de septembre 2026. Les événements du 7 octobre 2023 exigent une réflexion collective élargie quant à nos priorités.
La jeunesse constitue un autre axe majeur. Les jeunes Juifs de Montréal ont fait preuve d’un courage et d’une résilience remarquables, notamment sur les campus universitaires, où l’antisémitisme s’est exprimé de manière décomplexée. Leur donner des outils, de l’espace et une voix est essentiel. Lors de la dernière assemblée générale annuelle des fédérations juives nord-américaines, à Washington, j’ai tenu à ce que quarante étudiants juifs montréalais de cégep et d’université nous accompagnent. C’était la plus grande délégation jeunesse de toutes les fédérations juives d’Amérique du Nord présentes à cette assemblée.
Lutter contre l’antisémitisme demeure également une priorité centrale. Une campagne spéciale a permis de recueillir environ 33 millions de dollars, consacrés à la lutte contre ce fléau. Après la phase d’urgence vient le temps des stratégies à moyen et à long terme : éducation, formation, renforcement de l’identité juive et partenariats institutionnels.
Les liens avec Israël sont au cœur de la mission de la Fédération CJA.
Absolument. L’attachement de notre communauté à Israël est indéfectible. Je viens de participer à une mission en Israël avec les membres des conseils d’administration de la Fédération CJA et de la Fondation communautaire juive de Montréal (FCJ), présidée par Daniel Assouline. L’objectif principal était de mesurer concrètement l’impact de l’extraordinaire mobilisation philanthropique qui a suivi le 7 octobre 2023. Grâce à la grande générosité de notre communauté, près de 60 millions de dollars ont été recueillis. Il était fondamental de voir sur le terrain comment ces fonds ont été investis.
Nous avons rencontré des personnalités politiques et publiques israéliennes de premier plan, dont le président Isaac Herzog, ainsi que des acteurs majeurs de la société civile, notamment à Beer-Sheva, ville sœur de Montréal.
Ce fut une mission intense et exceptionnelle, qui témoigne des liens très solides qui unissent notre communauté à Israël.
Une loi à l’étude à l’Assemblée nationale préconise la réduction des subventions gouvernementales allouées aux écoles confessionnelles du Québec, dont les écoles juives. Est-ce un enjeu majeur pour notre communauté ?
La Fédération CJA travaille en étroite collaboration avec le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) sur ce dossier.
La loi à l’étude ne vise pas explicitement la suppression des subventions, mais introduit des balises liées à la laïcité, notamment en ce qui a trait à la part de l’enseignement des matières profanes.
Toute réduction du financement des écoles juives aurait un impact direct sur les familles de notre communauté. C’est pourquoi la Fédération CJA a déjà mis en œuvre des mécanismes de soutien, comme le programme CAPS, pour aider les familles à assumer les frais de scolarité et évalue d’autres initiatives, puisque l’éducation juive est un pilier fondamental de la transmission identitaire et demeure une priorité stratégique.
Je ne perçois pas ce projet de loi comme une menace directe pour les subventions des écoles juives, mais, dans un contexte où le Québec s’oriente vers une laïcité plus stricte, il faut rester vigilant.
La rétention des jeunes adultes à Montréal a toujours été une priorité de la Fédération CJA. Comment allez-vous vous positionner dans un contexte politique québécois qui pourrait devenir mouvementé l’automne prochain ?
La Fédération CJA ne prend pas de positions politiques. Notre objectif est plutôt de renforcer la communauté juive, tout en veillant à ce qu’une voix juive forte et unie s’exprime auprès du gouvernement et des dirigeants de la société québécoise – un rôle essentiel assuré par notre organisme de représentation, le CIJA, qui est une organisation autonome.
Personnellement, je ne crois pas que le Québec traversera une période politique incertaine ni qu’un changement politique en 2026 affectera la communauté juive de Montréal.
Depuis plusieurs décennies, les jeunes professionnels juifs quittent Montréal principalement pour des raisons d’opportunités professionnelles. Statistiquement, la communauté juive de Montréal demeure stable.
Et beaucoup reviennent après quelques années, parce que notre communauté est unique : cohésive, chaleureuse, engagée envers Israël, avec une identité juive forte.
Depuis plusieurs années, les Sépharades sont de plus en plus impliqués à la Fédération CJA. Quel regard portez-vous sur cet engagement ?
La Fédération CJA représente aujourd’hui notre communauté de manière exemplaire. Au sein du conseil que je préside, il existe une véritable parité sépharade-ashkénaze. Les équipes professionnelles reflètent également cette diversité.
Je suis moi-même un Sépharade très fier de son identité. Ma synagogue, Nahar Chalom, est profondément sépharade. Pour ma famille et moi, la liturgie, la musique et le Shabbat selon les traditions sépharades sont extrêmement importants.
La Fédération CJA reconnaît pleinement l’apport important des Sépharades : leadership, engagement, philanthropie.
La communauté sépharade de Montréal est bilingue, engagée, atteint des sommets universitaires et professionnels et fait preuve d’une générosité exemplaire, tant envers la Fédération CJA qu’envers d’autres organismes caritatifs à Montréal et en Israël.
Le 7 octobre nous a appris que plus nous sommes unis, plus nous sommes forts.
Lorsque j’ai présidé la campagne de la philanthropie sépharade, en 2018, j’ai insisté pour que tout soit unifié : événements, programmation, culture. C’est encore ma vision pour notre communauté.
Comptez-vous mettre en œuvre concrètement cette vision ?
Une décision importante a été prise : à compter de 2026, il n’y aura plus de campagne sépharade distincte de l’Appel juif unifié. Nous n’aurons qu’une seule campagne générale. Nous sommes une seule et même communauté. Toutefois, nous savons que la philanthropie sépharade a renforcé notre appréciation de la richesse des traditions, de l’histoire et des coutumes qui rendent notre communauté si exceptionnelle. Cet héritage est désormais intégré au cœur même de la Fédération CJA.
La CSUQ est un partenaire important de la Fédération CJA.
Oui, nous avons instauré une excellente collaboration.
Sur le plan professionnel, Yair Szlak, chef de la direction de la Fédération CJA, et Benjamin Bitton, directeur général de la CSUQ, travaillent ensemble de manière remarquable. Le dialogue est constant et constructif.
La CSUQ accomplit un travail exceptionnel. Cette institution importante est une véritable perle communautaire. Ses programmes sont d’une très grande qualité : programmes jeunesse – camps d’été et d’hiver exceptionnels et très fréquentés – ; Hessed, le programme d’aide aux familles les plus démunies ; le Festival Sefarad de Montréal (FSM) ; le Festival du cinéma israélien (FCIM)…
La Fédération continuera d’agir comme levier pour renforcer davantage la CSUQ. Nous voulons être plus proches de la CSUQ afin qu’elle dispose du soutien nécessaire.
Les programmes de la CSUQ – festivals, camps d’hiver, camps d’été, voyages en Israël – doivent être ouverts à toute la communauté. Ils le sont déjà, mais nous souhaitons élargir encore cet accès.
Pour conclure, avez-vous un message particulier à transmettre à notre communauté ?
J’aimerais, durant mon mandat de deux ans, avoir un impact sur trois plans :
- Les jeunes. Ils doivent savoir qu’ils sont essentiels pour nous et qu’ils ont leur place à la Fédération CJA.
- Combattre l’antisémitisme. Très nombreux sont ceux et celles qui s’inquiètent de la recrudescence de l’antisémitisme. La Fédération CJA travaille intensément à l’élaboration d’une stratégie pour lutter contre l’antisémitisme et renforcer la sécurité de notre communauté, incluant un dialogue avec les autorités publiques. La priorité de la Fédération CJA est de continuer à investir dans le renforcement de notre offre communautaire juive afin de former des membres solides, instruits et confiants, et ainsi préserver l’héritage de notre communauté, fièrement juive et incroyablement dynamique.
- L’unité communautaire. Je suis convaincu que nous devons être une communauté forte et unie. Particulièrement depuis le 7 octobre 2023, notre force émane de notre unité.
