Les enseignements toujours inspirants de Manitou
Hommage au rav Léon Ashkenazi (1922-1996)
Par Elias Levy
Établi en Israël depuis 1985, Alain Michel, historien, rabbin et éditeur passionné –
il a fondé en 2003, à Jérusalem, les Éditions Elkana –, est le maître d’œuvre d’une anthologie imposante consacrée à la pensée et à l’œuvre de l’une des plus éminentes figures sépharades du judaïsme contemporain, le rabbin Léon Ashkenazi, plus connu sous son totem scout de Manitou, né à Oran (Algérie) en 1922.
Alain Michel a été pendant quatre ans un proche collaborateur de Manitou.
Étincelles. Anthologie de la pensée de Manitou – 2 tomes – (Éditions Elkana, 2025) nous permet de découvrir l’enseignement oral de Manitou dans toute sa richesse : ses formules frappantes, ses digressions vivantes, ses inflexions spirituelles, sans se limiter à ses textes écrits.
La Voix sépharade s’est entretenue avec Alain Michel.
Présentez-nous cette anthologie.
Fruit de six années de travail, cette anthologie rassemble plus de 1000 extraits des cours enregistrés de Manitou sur une période d’environ trente ans. Elle paraît en deux tomes reliés, réunis dans un coffret, pour un total d’environ 1200 pages.
Ce travail colossal a été mené avec une grande rigueur par Ephraïm Herrera, docteur en histoire des religions et disciple de Manitou, qui a suivi ses cours pendant près d’un quart de siècle.
L’anthologie est entièrement fondée sur l’oralité : elle a été élaborée à partir de milliers d’heures d’enregistrement, de 1970 jusqu’à la mort de Manitou en 1996. Bien sûr, on n’y retrouve pas tout ce qu’il a dit, mais une sélection représentative de ses enseignements.
Ephraïm Herrera s’est efforcé de rester au plus près de l’expression orale de Manitou. Quand je parcours le livre, j’entends encore ses cours, que je suivais il y a quarante ans. Sa parole directe est percutante. Chaque page réserve une découverte, restituant plus de trente ans d’enseignement.
Quels sont les principaux thèmes abordés ?
Les deux tomes couvrent sept grands thèmes – Tome 1 : Dieu et son rapport au monde ; Israël ; la Torah et les Mitzvot ; les peuples et leurs croyances. Tome 2 : Le temps et l’Histoire ; la morale et les valeurs ; l’homme et son comportement –, répartis en 49 sujets. Un index thématique est inclus pour faciliter la recherche dans les thèmes.
Quel est le principal particularisme de la pensée de Manitou ?
Sa pensée se caractérise avant tout par une lecture existentielle de la Torah. Pour lui, le texte biblique n’était pas seulement le récit d’un passé, mais un miroir dans lequel chaque génération est appelée à se reconnaître. L’histoire du peuple juif devenait ainsi le récit de l’humanité tout entière, et chaque Juif pouvait y trouver la clé de sa propre identité.
Pour Manitou, la tradition juive aide à mieux comprendre les problématiques et les enjeux brûlants de l’actualité.
Sous l’influence de son maître, Jacob Gordin, l’une des grandes figures du renouveau de la pensée juive en France après la Seconde Guerre mondiale, il a compris qu’il ne fallait pas simplement traduire l’actualité en termes de judaïsme, mais montrer que le judaïsme offre des réponses éclairantes pour comprendre l’actualité.
Dans son rapport à la philosophie, il inversait la perspective : au lieu de chercher à montrer que le judaïsme pouvait se comprendre à la lumière de la philosophie, il proposait de relire les grands concepts philosophiques à travers le judaïsme, riche de presque trois millénaires d’expérience et de pensée. C’est dans cet esprit qu’il a beaucoup travaillé sur les toladot – « engendrements » –, pour montrer comment la Torah orale et la Torah écrite donnent des clés de lecture du monde contemporain.
Son humour était un élément essentiel de sa pédagogie.
Absolument. Son humour rend sa pensée étonnamment moderne et actuelle. Manitou avait un humour très particulier, souvent désarmant, qui permettait d’éclairer des aspects complexes de sa pensée. Intégré à son enseignement, son humour exprimait souvent subtilement ses déceptions face à certaines conceptions figées du judaïsme.
Le dialogue avec les autres religions était fondamental pour lui.
Oui. Il dialoguait volontiers avec les représentants d’autres traditions religieuses, mais en exigeant que ce dialogue soit égalitaire. Très attentif au regard porté par les autres religions sur le judaïsme, il voulait que celui-ci puisse, en retour, faire entendre sa voix auprès des autres religions. Pour lui, ce dialogue interreligieux était important et constructif, à condition que chacun respecte l’autre.
Sa pensée occupe-t-elle aujourd’hui une place particulière en Israël ?
Oui, car elle s’inscrit à la fois dans la continuité du judaïsme traditionnel et dans un dialogue avec la modernité et la réalité israélienne.
Depuis une vingtaine d’années, on observe en Israël un véritable engouement pour sa pensée. Sa parole est de plus en plus étudiée en hébreu : plusieurs thèses de doctorat lui sont consacrées, des groupes d’étude se multiplient, et même dans une yéchiva hesder – programme qui combine l’étude approfondie de la Torah et du Talmud avec le service militaire dans les rangs de Tsahal –, son enseignement est transmis par d’anciens élèves.
C’est un phénomène exceptionnel : le souvenir de grands penseurs juifs de la diaspora – comme André Neher, philosophe et écrivain juif français, qui enseigna à l’Université hébraïque – s’est effacé en Israël, alors que la mémoire de Manitou reste vivante et même grandit. Sa pensée bénéficie aussi de la présence d’une communauté francophone en pleine expansion.
Il était plus un homme de la parole que de l’écrit.
Tout à fait. Manitou n’écrivait pas de livres. Cette anthologie a donc nécessité un immense travail de retranscription de ses conférences, accompli avec beaucoup de soin par Ephraïm Herrera. Les textes ont été revus et édités minutieusement pour rester au plus près de l’oralité.
Après sa mort en 1996, on a découvert dans le grenier de sa maison de nombreux textes inédits. Mais écrire lui demandait beaucoup plus d’efforts et de temps. Il disait toujours : « Je n’ai pas de temps pour écrire. »
Il était un fin pédagogue.
En 1974, Manitou a fondé à Jérusalem l’Institut Mayanot, qui a formé plusieurs générations d’élèves érudits en Torah et en études juives. L’institut a malheureusement fermé ses portes en 1989, lorsque l’Agence juive a cessé de le subventionner.
Sa vision de l’identité juive en diaspora et en Israël occupe une place prépondérante dans sa pensée.
C’est un aspect essentiel de sa pensée. Manitou voyait dans le retour du peuple juif sur sa terre ancestrale un moment unique de l’histoire : la réconciliation entre les différentes facettes de l’identité juive – l’hébraïque, le biblique et l’exilique. Pour lui, le sionisme n’était pas seulement un projet politique, mais aussi une étape spirituelle et messianique.
Vivre en Israël, disait-il, c’est une expérience singulière : on y rencontre toutes sortes d’approches du judaïsme, depuis les plus détachées de la tradition jusqu’aux plus rigoristes, dont les tenants sont complètement enfermés dans un judaïsme tellement exigeant qu’il en devient parfois intolérant.
Pour lui, ce brassage, parfois conflictuel, oblige chaque Juif à redéfinir sa propre identité.
Le conflit entre laïcs et religieux le taraudait-il ?
Il en parlait souvent avec humour. Dans ses conférences, il racontait : « Quand je vais chez des amis de la Hashomer Hatzaïr – mouvement de gauche laïc –, je ne peux pas manger chez eux, mais je m’y sens très bien, parce que j’y perçois une authenticité et une quête sincère de l’idéal collectif. Par contre, quand je vais chez des ultra-orthodoxes, je n’ai aucun problème pour manger chez eux, mais je me sens mal. »
Cette remarque goguenarde illustre bien un aspect fondamental de sa pensée : le judaïsme n’est pas seulement affaire de rites ou de dogmes, mais aussi une aventure existentielle. On peut être en désaccord idéologique avec quelqu’un, mais s’il est animé d’une quête sincère, on peut se sentir en fraternité.
À qui s’adresse cette anthologie ?
Elle s’adresse à tous : à ceux qui ont connu Manitou et qui pourront redécouvrir des aspects oubliés de son enseignement, comme aux jeunes générations francophones – en France, en Israël, au Canada – qui n’ont pas eu la chance de suivre ses cours. Elle permet de mesurer toute la fécondité de sa parole et de découvrir la richesse de sa pensée.
