Le plan de Donald Trump pour Gaza : entre promesses et imprévus
Entrevue avec le politologue Samy Cohen
Par Elias Levy
Directeur de recherche émérite au CERI (Centre de recherches internationales) de Sciences Po Paris, Samy Cohen est l’un des plus fins connaisseurs de la société israélienne et de son armée.
Dans son dernier livre très fouillé, Tuer ou laisser vivre. Israël et la morale de la guerre (Flammarion, 2025), il met en lumière une mutation profonde de l’identité israélienne, accentuée depuis les événements tragiques du 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie à Gaza : le passage d’une armée soucieuse de morale à une armée dominée par la logique de survie.
Auteur notamment d’un essai remarquable, Israël, une démocratie fragile (Fayard, 2021), il analyse pour La Voix sépharade les conséquences de la guerre à Gaza et le plan de paix de Donald Trump.
La mise en œuvre rapide du plan de paix de Donald Trump vous a-t-elle surpris ?
Oui. Trump a exercé une pression considérable sur Netanyahou pour qu’il mette fin aux opérations militaires et privilégie la libération des otages.
Ce qui m’a le plus étonné, c’est que le Hamas ait accepté le diktat de Trump. Je pensais qu’il chercherait à obtenir des garanties solides avant toute libération. J’étais persuadé qu’il ne relâcherait pas les otages avant un retrait complet d’Israël de Gaza.
Les États-Unis ont sans doute donné au mouvement islamiste l’assurance qu’Israël ne reprendrait pas les opérations militaires.
Le désarmement du Hamas, objectif affiché du plan Trump, vous paraît-il crédible ?
Non. Il est peu probable que le Hamas aille jusqu’au bout d’un désarmement total. Cela reviendrait à renoncer à sa raison d’être : la lutte armée contre Israël.
Même très affaibli, le Hamas conserve des réseaux, des soutiens et une idéologie de résistance.
Je suis donc pessimiste quant à l’avenir. Cette guerre a laissé des blessures profondes. Une nouvelle génération de jeunes Palestiniens en sortira sans doute encore plus radicalisée.
Le plan Trump prévoit aussi l’exclusion du Hamas de la future gouvernance de Gaza. Est-ce réaliste ?
Pour l’instant, c’est le flou total. Qui gouvernera Gaza ? Avec quelle force de sécurité ?
Jusqu’ici, le Hamas assurait la défense, la police et le contrôle social – y compris une impitoyable « police de la pensée ». Tous ceux qui ne pensent pas comme les dirigeants du mouvement ont beaucoup à craindre.
Si le Hamas est évincé, il faudra tout reconstruire : sans appareil administratif et sécuritaire, Gaza risque de sombrer dans l’anomie et de replonger dans la violence.
Israël, bien sûr, refusera toute participation du Hamas à une future gouvernance palestinienne.
Le Hamas reste-t-il populaire parmi les Palestiniens ?
À Gaza, difficile à dire. En Cisjordanie, il demeure très populaire. Après le 7 octobre 2023, le premier sondage montrait qu’une majorité de Palestiniens de Cisjordanie – et, dans une moindre mesure, de Gaza – soutenaient cette opération terroriste. Le Hamas n’a donc pas totalement perdu la partie.
L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, quant à elle, freine toute réforme. En agissant ainsi, elle compromet ses chances de revenir à Gaza pour y exercer un rôle.
À l’étranger, les détracteurs d’Israël qualifient Tsahal d’armée génocidaire. Que répondez-vous à cette accusation ?
Je la récuse totalement. Il y a eu, sans nul doute possible, des crimes de guerre, mais pas de génocide. Ce terme suppose une intention d’exterminer un peuple entier ou en partie ; la preuve d’une telle intention n’a jamais été apportée quoi qu’on en dise. Les propos incendiaires des personnalités d’extrême droite israéliennes, souvent cités à l’appui de cette thèse, ne constituent pas une preuve en soi.
J’ai publié une tribune dans le quotidien français Le Monde (daté du 30 septembre 2025) pour démontrer, arguments juridiques et factuels à l’appui, que cette qualification ne tient pas.
Mais en Israël, il existe un double déni : on refuse à la fois l’idée de génocide et celle que Tsahal ait pu se comporter de manière immorale. L’armée demeure perçue comme « la plus morale du monde », un mythe national fondateur auquel beaucoup d’Israéliens restent viscéralement attachés.
La guerre de Gaza a été la plus longue de l’histoire d’Israël. Quelles conséquences aura-t-elle sur Tsahal ?
Il est encore trop tôt pour le dire. Tsahal n’était pas préparée à une guerre aussi longue ni à une guérilla urbaine d’une telle intensité.
Il faut comprendre que Tsahal n’est pas une armée homogène, aujourd’hui, il existe plusieurs Tsahal : celle des combats à Gaza, celle qui administre la Cisjordanie, et celle, très performante sur le plan technologique, qui coordonne les opérations secrètes avec le Mossad contre le Hezbollah et l’Iran.
Celle qui sortira la plus marquée de cette guerre est sans doute celle qui combat sur le terrain, à Gaza. Les leçons à tirer viendront plus tard – peut-être au terme d’une commission d’enquête, comme après la guerre du Kippour en 1973.
Une commission d’enquête sur le 7 octobre 2023 verra-t-elle le jour ?
Probablement, mais pas tout de suite.
Beaucoup d’Israéliens la réclament, notamment dans l’opposition. Mais la coalition actuelle, dominée par le Likoud et les partis d’extrême droite, dirigés par Smotrich et Ben Gvir, s’y oppose farouchement.
Ils savent qu’une telle commission mettrait en lumière leurs responsabilités, avant et après le 7 octobre.
Le 7 octobre marque-t-il une rupture avec la notion de « pureté des armes » dans la société israélienne ?
Absolument. La société israélienne a été profondément traumatisée par l’attaque très meurtrière du Hamas : un choc immense, mêlé de colère et de peur.
Dès le lendemain, l’opinion a estimé que Tsahal devait « faire ce qu’il faut », sans aucune limite, pour « éradiquer le Hamas ». La « pureté des armes » n’était plus un sujet : Tsahal a reçu carte blanche.
Mais dans une guerre très rude où chaque maison, chaque rue, chaque tunnel pouvait être piégé, l’armée a adopté une stratégie de destruction systématique. Cela explique l’ampleur inédite des destructions à Gaza.
Cette évolution reflète-t-elle la droitisation de la société israélienne ?
Oui, mais cette droitisation ne date pas d’hier : elle s’est amorcée dès la deuxième Intifada, au début des années 2000.
Jusqu’à récemment, Tsahal restait plus mesurée que la société.
En 2002, la maison du terroriste du Hamas Salah Shehade a été écrasée par une bombe d’une tonne lors d’un raid à Gaza. L’explosion l’a tué ainsi que quatorze civils palestiniens qui vivaient dans la maison voisine. Une enquête avait été ouverte pour comprendre pourquoi ce dérapage s’était produit. C’était un incident anormal pour l’armée. En 2005, la Cour suprême d’Israël avait autorisé les assassinats ciblés, à condition que toutes les mesures soient prises pour épargner autant que possible les civils.
Aujourd’hui, plus rien de tel : les bombardements sont devenus massifs et ne font plus l’objet d’aucune investigation. L’idée même de « responsabilité morale » semble avoir disparu.
Cette perte de repères éthiques a-t-elle provoqué un débat en Israël ?
Pas vraiment. La majorité de la population refuse de voir les images des destructions à Gaza. Les chaînes de télévision israéliennes ont choisi de ne pas les diffuser pour « ne pas démoraliser » le public.
S’y ajoute un fort sentiment de revanche. Beaucoup d’Israéliens estiment que, puisqu’une majorité de Gazaouis a célébré les massacres du 7 octobre, ils ne méritent aucune compassion.
J’ai rencontré des militants de la paix, pourtant ancrés à gauche, qui m’ont dit sans la moindre gêne : « Qu’on rase Gaza, cela m’est égal. » C’est un changement de mentalité très profond.
Le mouvement international de reconnaissance d’un État palestinien, relancé par Emmanuel Macron, peut-il changer quelque chose ?
Je ne le crois pas. C’est un geste symbolique, une perspective à long terme, mais déconnecté des réalités israéliennes.
La faiblesse d’Emmanuel Macron, c’est qu’il ne comprend pas ce qui se passe aujourd’hui en Israël. Il ne s’interroge pas sur la manière d’aboutir à la création d’un État palestinien ni sur les obstacles qui jalonnent ce chemin tortueux.
Aujourd’hui, la majorité des députés à la Knesset – y compris dans l’opposition – s’oppose à la création d’un État palestinien. Même Yair Lapid ou Yair Golan, pourtant modérés, jugent que le moment n’est pas opportun. L’opinion publique israélienne est massivement contre.
Si un jour la rétrocession d’une partie de la Cisjordanie est envisagée, elle devra obtenir préalablement l’aval du Parlement israélien. Déjà, lors des accords d’Oslo, Yitzhak Rabin avait refusé l’idée d’un État palestinien, faute de majorité à la Knesset.
L’établissement d’un État palestinien ne peut se faire contre la volonté des Israéliens. On ne fait pas la paix sans les peuples. C’est une impossibilité factuelle. Il est indispensable qu’il y ait une dynamique de paix et une confiance réciproque, plutôt qu’une solution imposée de l’extérieur.
Quelles perspectives politiques pour Benyamin Netanyahou ?
Les sondages le donnent perdant, mais les élections n’auront lieu que dans un an. Beaucoup de retournements de situation peuvent se produire d’ici là.
La question est de savoir si la mobilisation contre les attaques contre la démocratie et contre sa politique menée avant et depuis le 7 octobre à Gaza reprendra.
La victoire de l’opposition peut-elle amener à des changements en ce qui concerne la question palestinienne ?
Une grande partie des députés de l’opposition vient de la droite : d’anciens alliés du Likoud passés à l’opposition non par désaccord sur l’avenir de la Cisjordanie, mais par rejet personnel de Netanyahou.
Or, sur le fond, une majorité de parlementaires, y compris dans l’opposition, reste hostile à toute rétrocession territoriale.
