La reconnaissance de l’État de Palestine, une punition infligée à Israël ?
Entrevue avec le politologue Emmanuel Navon
Par Elias Levy
Le mouvement collectif de reconnaissance de l’État de Palestine en Occident sera-t-il dommageable pour Israël ?
Nous avons posé la question au politologue israélien Emmanuel Navon.
Professeur de relations internationales à l’Université de Tel-Aviv et Fellow au Jerusalem Institute for Strategy and Security (JISS), Emmanuel Navon est l’auteur d’un livre magistral retraçant deux mille ans d’histoire diplomatique du peuple juif et d’Israël, L’étoile et le sceptre (Éditions Hermann). La préface est signée par Isaac Herzog, président d’Israël.
Emmanuel Navon a accordé une entrevue par visioconférence à La Voix sépharade.
Quelles seront les répercussions pour Israël du mouvement collectif de reconnaissance de l’État de Palestine, lancé par le président français Emmanuel Macron ?
La reconnaissance par la France, le Canada, la Grande-Bretagne et l’Australie de l’État de Palestine ne changera rien concrètement sur le terrain. Dans le cas d’Emmanuel Macron, elle lui a permis de lâcher un os aux islamistes et à la gauche, et de se refaire une santé sur la scène internationale. Aujourd’hui, Macron est un canard boiteux sur la scène politique française : il n’a pas de majorité parlementaire, il a changé cinq fois de premier ministre et son niveau de popularité est au plus bas – à peine 15 % d’après les plus récents sondages. Il ne lui reste qu’un an et demi au pouvoir ; il est vraiment en fin de course. Que fait un président de la Ve République très impopulaire et dont la fin du mandat est proche ? Il essaie de se refaire une santé sur le plan international.
Bien conscient qu’il ne peut concurrencer Donald Trump ni le chancelier fédéral d’Allemagne, Friedrich Merz, Macron joue donc la carte gaulliste – sans être de Gaulle –, c’est-à-dire : draguer le tiers monde et le monde arabo-musulman avec des mesures symboliques qui, en réalité, ne changeront rien à la situation sur le terrain.
Macron est un homme de théâtre très mal conseillé.
Les sondages d’opinion sont éloquents : en France et en Angleterre, une majorité de citoyens ne sont pas favorables à la reconnaissance de l’État palestinien.
Au départ, la reconnaissance de l’État de Palestine par la France ne devait-elle pas être assortie de conditions concernant le sort des otages israéliens et le sort politico-militaire du Hamas ?
Macron est quelqu’un d’extrêmement cynique, sans principes. À l’origine, il avait affirmé qu’il ne reconnaîtrait l’État palestinien qu’à condition que tous les otages israéliens soient libérés et que le Hamas soit défait. Tout d’un coup, ces deux conditions ont disparu. Ensuite, il a dit avoir reçu une lettre de Mahmoud Abbas lui affirmant que l’Autorité palestinienne entamerait prochainement un processus de démocratisation et désarmerait le Hamas. Faut-il en rire ou en pleurer ? L’Autorité palestinienne, créée il y a trente ans dans la foulée des accords d’Oslo, a toujours été une entité autoritaire, tout comme la plupart des 21 États arabes existants. Par quel miracle deviendrait-elle soudain démocratique ? Cela fait 30 ans que les dirigeants de l’Autorité palestinienne claironnent qu’ils vont la démocratiser. La dernière fois que Mahmoud Abbas a été élu, c’était il y a vingt ans !
Nonobstant, deux des pays qui ont concrétisé cette démarche de reconnaissance de l’État palestinien, la France et la Grande-Bretagne, sont membres du Conseil de sécurité de l’ONU.
Seul le Conseil de sécurité peut admettre de nouveaux États à l’ONU. Or, dans ce dossier, le veto américain est incontournable. Les trois principaux pays qui ont suivi la France – le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie – sont dirigés par des gouvernements de gauche. Cette démarche onusienne visant à reconnaître l’État palestinien leur permet de se repositionner par rapport à leur opinion publique. En Grande-Bretagne, les sondages sont catégoriques : un an après son élection, Keir Starmer est en pleine dégringolade, alors que le parti d’extrême droite Reform UK caracole dans les sondages.
Le spectre de sanctions économiques et commerciales évoqué par la présidence du Conseil de l’Europe inquiète-t-il Israël ?
Ces sanctions seraient très embêtantes pour Israël parce que l’Union européenne est notre premier partenaire commercial. Mais en ce qui concerne les décisions de principe relatives à la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne, elles doivent être prises à l’unanimité. Or, sur ces questions majeures, dont l’adoption d’éventuelles sanctions, il n’y a pas de consensus parmi les 27 pays membres. L’Allemagne en particulier et les pays d’Europe de l’Est appuient Israël au Conseil européen. Il faut une majorité pour appliquer des mesures de rétorsion et des sanctions contre Israël. Le gouvernement d’Israël doit donc plaider vigoureusement sa cause, pays par pays, pour s’assurer qu’une telle majorité n’existera pas. C’est sûr qu’en Europe, Israël a un problème en ce moment. Cela dit, l’Allemagne de Friedrich Merz reste fiable, tout comme la majorité des pays d’Europe de l’Est.
La position jusqu’au-boutiste anti-israélienne de l’Espagne vous surprend-elle ?
Pas du tout. Le gouvernement de Pedro Sánchez – qui, rappelons-le, n’est pas toute l’Espagne – est enragé contre Israël. Sánchez se maintient au pouvoir grâce à l’extrême gauche et aux indépendantistes catalans, à qui il a promis une grâce. Ses alliés d’extrême gauche sont farouchement anti-israéliens ; il suffit d’écouter leurs déclarations ignominieuses. Sánchez survit politiquement grâce à ces soutiens. Il a complètement déraillé quand il a déclaré regretter de ne pas avoir une arme nucléaire pour en finir avec Israël. C’est tout de même incroyable ! Le 15 septembre dernier, il a, sans la moindre gêne, encouragé des actes de hooliganisme contre les cyclistes israéliens qui participaient à la Vuelta, le tour d’Espagne.
Sánchez est vraiment parti en vrille. D’ailleurs, lorsque Donald Trump a invité Volodymyr Zelensky et les principaux dirigeants européens à la Maison-Blanche, Sánchez n’était pas de la partie ; en revanche, le président finlandais y était.
Sánchez mène une politique étrangère tous azimuts : tiers-mondiste, antiaméricaine, etc.
N’oublions pas non plus que l’Espagne fut l’un des derniers pays européens à établir, en 1986, des relations diplomatiques avec Israël – par contrainte plus que par choix : c’était une condition pour présider alors la Communauté économique européenne, ancêtre de l’Union européenne.
Depuis le 7 octobre 2023, la haine et le dénigrement d’Israël ont pris des proportions démesurées.
Cette déferlante de haine antisémite et anti-israélienne n’est pas le fruit du hasard. Elle a été savamment planifiée de longue date par les Qataris et par des organisations musulmanes établies en Europe et dans le monde occidental, y compris aux États-Unis et au Canada. Ces campagnes de haine contre Israël ont été soigneusement préparées et mises en œuvre avant le 7 octobre 2023. Le vocabulaire martelé dans ces campagnes était également orchestré et bien rodé avant le pogrom perpétré par le Hamas : « génocide », « occupation », « colonisation », etc. Dès le 8 octobre, avant que Tsahal riposte aux massacres commis par le Hamas, les détracteurs d’Israël avaient déjà commencé à accuser les Israéliens de commettre un génocide à Gaza.
En Occident, particulièrement en Europe, les rues sont devenues le théâtre quotidien de gigantesques manifestations contre Israël. Jusqu’à quel point ce soutien croissant à la Palestine influence-t-il les opinions publiques occidentales ?
Qui participe à ces manifestations ? Essentiellement des musulmans et des militants d’extrême gauche souvent désœuvrés, qui vocifèrent des slogans qu’ils ne comprennent pas forcément, tels que « From the river to the sea ». Regardez les manifestations à Londres : les femmes y sont majoritairement voilées. C’est ainsi que fonctionne la propagande propalestinienne. La perversion de cette propagande virulente consiste à cacher des aspirations génocidaires contre les Juifs derrière des slogans humanitaires censés être des appels à la paix, à la justice et à la liberté. Ne nous leurrons pas : « Free Palestine », pour certains, signifie l’élimination d’Israël, tout en faisant croire qu’ils prônent la « liberté ».
Israël semble mal armé pour lutter dans la guerre de l’information qui bat son plein ?
Je dis toujours que la guerre de l’information est asymétrique parce que nous avons en face des gens qui mentent de manière systématique. Les Israéliens et les Juifs se retrouvent donc dans la position de devoir sans cesse répondre à des mensonges. C’est très difficile parce que cette culture du mensonge, qui prédomine dans le monde arabo-musulman, est généralement incomprise en Occident.
Les Russes, eux aussi, pratiquent volontiers cette stratégie : mentir fait partie de leur modus operandi. Il faut rappeler que ce sont les Soviétiques qui ont conçu, dans les années 1970, une grande partie de la propagande palestinienne.
Lorsque les citoyens des pays occidentaux entendent ce type de propos abominables contre Israël, ils les écoutent et les acceptent souvent.
Comment contrecarrer ces allégations fallacieuses ? C’est très difficile de se battre dans ce domaine piégé de la désinformation, mais il faut se battre en passant de la défensive à l’offensive.
Depuis le 7 octobre 2023, la Hasbara d’Israël semble quasi inexistante.
À mon avis, ce que ne font pas suffisamment les diplomates et les responsables politiques israéliens lorsqu’ils interviennent dans les médias, c’est de passer à l’offensive. Il faut bien comprendre pourquoi les détracteurs d’Israël ressassent sans cesse les termes « colonisation », « génocide », « apartheid » : c’est ce que l’on appelle en psychologie la projection. Autrement dit, tous les travers dont est coupable le monde arabo-musulman sont reprochés par ce dernier à Israël : colonialisme, apartheid, perpétration d’un génocide, comme celui commis au Darfour contre des civils musulmans, etc. Ils retournent tous ces actes abjects contre Israël. C’est donc à nous, Israéliens et amis d’Israël, de leur rappeler que ce sont des autocrates arabes qui sont coupables de ces crimes.
Avez-vous l’espoir que ce mouvement d’opposition à Israël s’atténue quand la guerre à Gaza prendra fin ?
La guerre à Gaza est un prétexte pour des gens comme Pedro Sánchez. Ils ont une haine irrationnelle d’Israël. La fin du conflit à Gaza ne changera pas leur attitude fondamentale. Il y a un élément qu’on ne peut pas éluder : quand on prend connaissance des sondages d’opinion en Europe, les Britanniques et les Français, dans leur majorité, ne soutiennent pas la décision de Keir Starmer et d’Emmanuel Macron de reconnaître l’État palestinien. Ces sondages nous rappellent aussi quelles formations politiques sont en tête en Europe : des partis d’extrême droite – Nigel Farage en Grande-Bretagne, Marine Le Pen en France, l’AfD en Allemagne. Dans ces pays, beaucoup de citoyens en ont assez des manifestations pour la Palestine et de la montée en puissance de l’islamisme radical, qu’ils considèrent comme une menace pour les valeurs nationales auxquelles ils sont profondément attachés.
On assiste à des retournements politiques en Europe. Cela ne signifie pas pour autant qu’Israël doit rester passif.
Le réalisme s’impose : la fin de la guerre à Gaza ne mettra pas un terme aux menaces pesant sur Israël. Les velléités génocidaires de l’Iran et l’animosité à l’égard d’Israël resteront présentes. La guerre à Gaza n’est qu’un prétexte pour légitimer une hostilité qui date de bien avant le 7 octobre 2023. Pour preuve : les manifestations en Occident sont inexistantes lorsqu’il s’agit des massacres de masse au Darfour ou d’autres catastrophes humanitaires à travers le monde.
Les images de destruction qui nous parviennent quotidiennement de Gaza sont dévastatrices et ternissent considérablement l’image d’Israël dans le monde. Les Israéliens en sont-ils conscients ?
Ma position sur cette question est très claire : tant que les otages ne sont pas libérés et que le Hamas n’a pas déposé les armes, la campagne militaire de Tsahal est justifiée. Regardez les images du Japon et de l’Allemagne en 1945 : il faut parfois une dévastation totale. Moi, je veux que le monde voie ces images. Après le 7 octobre 2023, je me suis permis de paraphraser Winston Churchill lorsqu’il s’était adressé au Congrès américain après l’attaque japonaise contre Pearl Harbor : « Nous allons donner aux Japonais et à leurs alliés une leçon qu’ils n’oublieront jamais et que le monde n’oubliera jamais. » J’ai repris cette formule après les événements tragiques du 7 octobre : donner à nos ennemis une leçon qu’ils n’oublieront jamais et que le monde n’oubliera jamais.
Je revendique, depuis le 7 octobre 2023, ce que j’appelle le scénario de Carthage. La stratégie du « mur de fer » – c’est-à-dire, la dissuasion et le retranchement derrière une muraille infranchissable – s’est effondrée le 7 octobre. Il faut que nos ennemis, menés par l’Iran, paient le prix de leurs visées génocidaires. Que les images de Gaza restent gravées dans leur mémoire et les hantent pour toujours.
Quelle est votre analyse du plan, en vingt points, de Donald Trump ?
C’est un long processus. D’ailleurs, cela me rappelle la conférence de Versailles en 1919. Le président américain Woodrow Wilson était arrivé avec son plan en quatorze points, qu’il répétait sans cesse. À la fin, Clémenceau, excédé, lui aurait lancé : « Écoute, Woodrow, ça suffit avec tes quatorze points. Même le bon Dieu n’en a que dix ! » C’est dire que les grands plans de paix sont souvent trop ambitieux.
À court terme, néanmoins, le plan Trump a eu un effet réel. Grâce à sa diplomatie directe, à ses relations avec le Qatar, Erdogan et Al-Sissi, il a réussi à imposer une forme d’accord entre Israël et ses interlocuteurs régionaux. Cela a permis la libération de la majorité des otages vivants – ce qui, en soi, est déjà considérable – et un cessez-le-feu, certes fragile, mais qui offre à Israël un répit diplomatique précieux.
Et sur le long terme ?
Là, c’est beaucoup plus incertain. Par définition, plus on parle du long terme au Proche-Orient, plus la prévision devient impossible. La paix dans cette région reste un objectif immensément ambitieux. Je dois avouer que je suis plutôt sceptique : plus on nourrit d’attentes, plus on risque d’être déçu.
Cela dit, Trump dispose encore d’environ trois ans de mandat. S’il continue à s’impliquer personnellement dans le dossier, certains aspects du plan pourraient aboutir. Obtenir le désarmement du Hamas serait déjà un pas décisif – même si cela semble aujourd’hui très difficile. Et si la normalisation s’étendait à l’Arabie saoudite, voire à l’Indonésie, ce serait un acquis diplomatique majeur.
Tout dépendra de la volonté de Trump de rester investi dans ce dossier ardu. Il est possible qu’il se désintéresse de celui-ci à terme. Mais s’il persiste, s’il poursuit son engagement sur le terrain et maintient la pression diplomatique, alors oui, une partie de son plan pourrait réellement se concrétiser.
