Antisémitisme : l’omission troublante de la Déclaration de New York sur la Palestine
L’honorable Jacques Saada, ancien ministre fédéral, ex-président de la CSUQ et coprésident actuel du Musée de l’Holocauste de Montréal analyse les enjeux et les répercussions de la Déclaration de New York sur la Palestine. Il a écrit ce texte avant la tenue de la 80e session de l’Assemblée générale de l’ONU, qui s’est déroulée du 22 au 29 septembre.
Le 29 juillet dernier, de très nombreux pays, dont le Canada, ont adopté la Déclaration de New York visant à « permettre la création d’un État de Palestine souverain et économiquement viable, vivant côte à côte en paix et en sécurité avec Israël ». Je continue de souscrire à cet objectif, tout en exprimant d’importantes réserves quant à la pertinence, à l’efficacité et à la sagesse de cette reconnaissance dans les conditions actuelles.
Au-delà des procès et des accusations que cette déclaration contient ou sous-entend (mon propos ici n’est ni de les valider ni de les contredire), elle soulève de nombreuses interrogations de cohérence. J’aimerais en donner quelques exemples.
Une Palestine libre et démocratique
Les signataires de la déclaration entendent consacrer l’existence d’un État palestinien libre et démocratique. Or, des 21 pays qui composent la Ligue arabe (hormis la Palestine), aucun n’est libre et démocratique. Pourtant, ils s’engagent tous à ce que la Palestine le soit. N’y a-t-il pas lieu de s’interroger ?
La déclaration repose sur l’engagement du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, à tenir des élections en ce sens, lui qui a refusé d’en organiser depuis dix-neuf ans. Sur quoi les signataires fondent-ils leur confiance en ce nouvel engagement ? Sur une simple lettre datée du 9 juin dernier ?
La déclaration prévoit à la fois la neutralisation totale du Hamas et le renforcement d’une organisation, l’UNRWA, dont l’infiltration par le Hamas est largement documentée. N’y a-t-il pas là contradiction ?
En admettant la neutralisation du Hamas, qu’en est-il des autres organisations terroristes présentes en Cisjordanie ou à Gaza ? Ou des Frères musulmans ? Leur permettra-t-on de participer pleinement au processus électoral envisagé ? Si telle n’est pas l’intention, pourquoi ne pas l’avoir précisé clairement dans la déclaration ? Pourquoi n’exclure que le Hamas ?
Le droit au retour des réfugiés
Les signataires de la déclaration exigent la mise en œuvre de la résolution 194 (et suivantes) de l’ONU, qui, dès 1948, voulait imposer le droit au retour des réfugiés palestiniens.
Certaines des personnes visées étaient de vrais réfugiés fuyant les atrocités de la guerre. D’autres suivaient le mot d’ordre du Grand Mufti de Jérusalem, qui leur demandait de laisser la place aux armées arabes qui allaient éliminer l’État d’Israël naissant. D’autres encore étaient en fait des propriétaires terriens ayant vendu leurs terres à fort prix avant de « chercher refuge ». Au total, on comptait environ 700 000 personnes déplacées auxquelles on a accordé le statut de réfugié.
Or, le caractère héréditaire de ce statut (seuls les Palestiniens jouissent d’un statut transmissible automatiquement d’une génération à l’autre) et la croissance démographique font que leur nombre est passé de 700 000 en 1948 à près de 6 millions aujourd’hui, en plus des 2 millions d’Arabes qui sont actuellement citoyens israéliens.
Le retour massif des réfugiés palestiniens menacerait l’existence même d’Israël comme État juif et démocratique.
De façon générale, une certaine droite israélienne s’appuie sur l’Histoire pour revendiquer les territoires bibliques du peuple juif. Les Palestiniens s’appuient sur l’Histoire pour réclamer le droit au retour des réfugiés et de leur descendance. Ces deux revendications, foncièrement contradictoires, ne peuvent que mener à l’impasse.
Le retour aux frontières de 1967
Les signataires vont à l’encontre de deux résolutions fondamentales de l’ONU sur la question des frontières : la résolution 181 (1947) et la résolution 242 (1967).
La résolution 181 prévoyait la création de deux États dont les frontières définitives seraient établies par négociation. Or, même si l’article 7 de la déclaration fait référence au principe de l’échange de territoires contre la paix, l’article 19 pose que ces frontières doivent être celles de 1967, en évacuant le principe de la négociation de frontières définitives.
Quant à la résolution 242, adoptée dans la foulée de la guerre des Six Jours en 1967, les auteurs y demandaient le retrait d’Israël vers des positions viables et sécuritaires et avaient déclaré spécifiquement que celles d’avant cette guerre ne l’étaient pas. Ainsi, contrairement à ce que prétendent les signataires de la déclaration, cette résolution n’exigeait pas le retour aux frontières de 1967. La Déclaration de New York trahit donc l’esprit de cette résolution.
Le respect du droit international
Les signataires en appellent au respect du droit international. Cette position de principe est essentielle et repose sur la crédibilité des institutions judiciaires de l’ONU. Les acteurs qui participent à la vie de ces institutions ont l’obligation de la plus grande rigueur dans leur respect des principes de justice universelle, une justice égale pour tous.
Or, parmi les signataires de la déclaration figurent la Russie (faut-il rappeler l’Ukraine), la Chine (et son traitement des Ouïghours), l’Iran (et son triste record d’exécutions de femmes et d’enfants), le Myanmar (et sa persécution des Rohingyas), l’Azerbaïdjan (et son annexion par la force de territoires arméniens), le Soudan, le Congo, la Syrie, le Yémen (et les millions de morts de leurs guerres civiles), etc. Que vaut alors leur appel au respect du droit international ?
Reconnaissance d’Israël
Les signataires invitent la Palestine à reconnaître Israël. Certes, tout État souverain est libre de ses décisions diplomatiques. L’ONU ne peut donc imposer cette reconnaissance. Mais pourquoi ne pas avoir fait de cette reconnaissance une condition absolue plutôt qu’une simple invitation ?
Les signataires souhaitent parvenir à « un règlement juste, pacifique et durable du conflit israélo-palestinien ». Cela signifie-t-il que tous les signataires de la déclaration, notamment tous les pays de la Ligue arabe, sont désormais prêts à reconnaître Israël et s’engagent à renoncer une fois pour toutes à l’ambition d’une Palestine du Jourdain à la mer (« From the river to the sea ») ?
« Antisémitisme » : un terme douloureusement absent de la déclaration
Dans cette déclaration de près de 4000 mots, pas une seule fois n’est mentionné le mot « antisémitisme ». Comme si cette réalité n’était pas une composante essentielle du conflit que l’on cherche à régler. Comme si le rejet virulent de la présence juive en « terre d’islam » n’était pas la cause première de ces décennies de conflit. Comme si ce n’était pas le prétexte des pogroms, des spoliations et des humiliations dont les Juifs ont été victimes dans cette région depuis bien avant 1947.
Éducation
Dans l’article 18 de la déclaration, les signataires énoncent des principes louables. Ils parlent de culture de paix à l’école et souhaitent « moderniser » les programmes scolaires palestiniens. Or, ces programmes sont truffés de référents et de clichés antisémites. La haine, les louanges du nazisme et de son héritage, le révisionnisme en fondent les contenus et la culture qu’ils perpétuent. Une simple « modernisation » ne suffira pas.
Si l’on souhaite une paix pérenne, une réforme fondamentale des systèmes éducatifs palestiniens s’impose. Elle suppose à la fois une refonte des programmes, une reformation du personnel enseignant, l’instauration d’une culture apolitique dans les instances éducatives, l’implantation de pédagogies modernes dans les salles de classe et un financement à l’abri de toute corruption. Cette reconstruction des esprits est au moins aussi importante que celle des infrastructures. Elle doit fonder la gouvernance du futur État palestinien.
Crédit photo : © Roland Harari
